Pourquoi je suis contre l’écriture inclusive

Découvrez tous les arguments rationnels contre l’écriture inclusive : pourquoi elle est non seulement inutile mais aussi nuisible.

Par Sabrina Matrullo.

Je suis une femme, je suis féministe, et je suis opposée à l’écriture inclusive. Mais je ne condamne pas son utilisation pour autant. Tant que je ne suis pas forcée de l’utiliser, tant que je n’ai pas besoin de la lire, tant qu’elle reste au dehors de ma vie intellectuelle ou administrative, l’écriture inclusive n’est pas un problème pour moi. Chacun est libre d’écrire comme il le souhaite. Chacun est libre d’écrire comme il le souhaite : c’est important pour la suite.

Ces jours-ci, il est difficile d’ignorer la présence de l’écriture inclusive, sous sa forme pointée notamment ; la plus gênante, selon moi. Chaque semaine, au détour d’un article de presse, d’une note de blog, d’un tweet, mes yeux s’arrêtent sur un chapelet de points médians, qui rompt ma lecture, et détruit ma concentration.

Certaines personnes refusent cet argument (parce qu’on ne peut rien lui opposer) mais la présence de ce caractère, surtout lorsqu’elle est dense, entrave bel et bien ma lecture : les mots sont avant tout des formes, que je connais depuis trente ans.

J’aurais été d’accord plus rapidement sans les points médians.

Je ne me formalise pas : tant que ces « rencontres » restent marginales, je ne les considère pas comme inquiétantes (en fait, parfois, elles sont amusantes.)

Il me semble que les appuis à l’écriture inclusive, relayés par les «milieux militants», et portés par une bonne partie des médias traditionnels, s’entendent davantage que l’opinion de la majorité des Français. J’ai aussi la nette impression que certains défenseurs de cette pratique (notamment ceux qui, sans la décrier, ne l’appliquent pas) sont forcés de suivre une opinion dictée par leur milieu professionnel et leurs fréquentations, en dépit de leurs convictions personnelles. Ce phénomène bien connu n’a pas grand intérêt, mais il vient grossir de manière artificielle les rangs des personnes « pro » écriture inclusive.

Il me semblait utile de faire entendre une voix de plus dans l’opposition à cette masse, minoritaire1, mais parfois intransigeante, notamment sur les réseaux sociaux, où il arrive que l’on réponde par une question menaçante à mes respectueuses plaisanteries, le couteau entre les dents : « Vous êtes contre l’écriture inclusive ?(!!!) » (tandis que je reste dans une prudente réserve, et que s’immisce en moi l’impression d’incarner le grand capital face à Bakounine et à Proudhon.)

Mais on n’est pas sur Twitter ici, alors je vais me payer le luxe de répondre, puis d’expliquer. Mes idées sont les suivantes : il est hors de question que j’altère mon langage et mon écriture, que je les corrompe, ou que je peine à les utiliser au nom de je ne sais quelle mystique portée par quelques personnes qui ont décidé seules dans leur coin, et de manière arbitraire, qu’un jeu d’« attentions » syntaxiques confuses était plus « inclusif » que ma façon d’écrire.


Sur la home de http://hackecritureinclusive.com. Changer notre façon de parler et de penser. Pas grand chose.

En informatique, on modifie un langage ou un système quand il s’agit de le rendre plus performant, de l’améliorer. Et il ne me semble pas, pour commencer, que l’écriture inclusive soit une amélioration du français.

L’écriture inclusive peut aussi se pratiquer très simplement en jouant la « double flexion ». Késako ? Il suffit de mentionner explicitement et systématiquement les électrices et les électeurs, les académiciennes et les académiciens. Le cas échéant, on peut encore se rabattre sur des mots dits épicènes, plus neutres, comme «les responsables». Voilà, juste ça.2

« Juste ça. »

L’arrogance tranquille. Quand on refuse, pour des raisons qui nous semblent évidentes, d’utiliser le point médian, on nous enjoint à systématiser des constructions pleines de redondance dans notre écriture, on nous demande de nous « rabattre » sur des épicènes imprécis au seul prétexte qu’ils sont plus « neutres ». Et on nous assure que ça n’est pas grand chose. Que les « conservateurs » que nous sommes s’offusquent d’un rien, quand on décide pour eux de ce qui devrait leur importer. Qu’ils sont assez relous, en fait, avec leurs exigences de pleine maîtrise. Je crois que les journalistes qui écrivent ces maigres plaidoiries de défense ne réalisent pas d’où vient la réaction en face, dans la plupart des cas. Écrire, c’est la plus grande des libertés, et ça ne devrait jamais ressembler à un compromis imposé par l’autre.

J’ai soupiré d’aise quand l’Académie a pris la peine de dénoncer la chose. Que voulez-vous, je tiens plus en estime les écrivains que les architectes de ce projet, propriétaires d’une agence de communication spécialisée en « influence » et dont le business model s’articule, entre autres, autour de la vente d’ateliers à des organisations ou à des entreprises privées. Et je fus également soulagée quand ces pratiques furent vertement bannies des textes officiels. Des textes que, justement, je ne suis pas censée ignorer ; ce qui implique parfois de les lire, même si en réalité, c’est plutôt à mon avocate de les parcourir (je ne voudrais pas que sa tâche se trouve alourdie ; j’ai pour cette femme beaucoup de bienveillance et de respect.)

La pensée magique.

Si l’écriture inclusive rencontre un relatif succès dans un milieu très restreint, je suis persuadée qu’elle ne scalera jamais (pour emprunter un terme à l’ingénierie.) C’est-à-dire, dans son cas, qu’elle ne sera pas adoptée par suffisamment de monde, ce qui l’empêchera d’atteindre son but, qui est de devenir une norme. Et ce n’est pas l’organisation de hackathons (du crowdsourcing déguisé en petits déjeuners collectifs, donc) qui changera la donne, même si pouvoir raconter comment on a cramé un week-end complet pour remapper le clavier de son MacBook de manière à avoir un raccourci « point milieu » confortable, et se prendre pour un membre du Chaos Computer Club (NdlR : une des organisations de hackers les plus influentes en Europe) qui aurait mis le FBI sur écoute, c’est ce que j’appelle une forme d’émancipation.

Je ne crains qu’une seule chose, en réalité : que l’écriture inclusive trouve son chemin à l’école.

Même si les risques pour que ça arrive semblent faibles, le fait que ces «règles» syntaxiques soient un jour enseignées aux enfants m’attristerait, pour faire un euphémisme.

L’audace. En attendant, dans le cartable, le livre d’histoire est «inclusif», quand les autres ne le sont pas. Cette disparité est probablement saine et agréable quand on apprend à lire et à écrire à 8 ans.

Un système corrompu sur le plan logique, pourvoyeur d’incohérences sémantiques

L’exemple de l’écrivain Colette a été souvent utilisé, et, à ma connaissance, il n’a jamais été contré (notez que ce n’est pas étonnant, puisque c’est impossible).

Il ne me semble pas non plus qu’il ait jamais été illustré avec de bons vieux diagrammes de Venn (si vous n’aimez pas la logique, il est encore temps de stopper votre lecture ici ; pour reprendre un vocable à la mode, et faire un autre understatement, je suis plutôt « rationaliste ».)

Colette est la plus grande écrivain de son temps.

Cette forme ne laisse aucun doute sur ce que l’on souhaite exprimer : Colette est la plus grande écrivain de son temps ; elle est la meilleure écrivain, tous sexes/genres confondus — soit le meilleur élément de A ∪ B (pour ceux qui ne connaissent pas cette notation : A ∪ B est l’union des ensembles A et B, ci-dessous représenté en rose foncé.) On notera que dans cette phrase non « inclusive », Colette est malgré tout caractérisée comme une femme par deux fois ; son prénom féminin, et l’adjectif «grande», permettent d’établir cela.

En rose foncé, l’union logique des ensemble A et B, notée A ∪ B.

Colette est la plus grande écrivaine de son temps.

Cette forme nous jette en plein flou sémantique. Que souhaite-t-on exprimer ici ? Il est possible d’interpréter cette phrase de deux façons :

1. Colette est la plus grande écrivaine de son temps parmi les femmes, elle est le meilleur élément de l’ensemble B.

2. Colette est la plus grande écrivaine de son temps parmi les femmes et les hommes, elle est le meilleur élément de A ∪ B.

Avec cette forme inclusive, il est impossible de savoir si l’ensemble dominé par Colette est l’ensemble B, ou l’ensemble A ∪ B. Cette information ne peut être déduite, elle n’est pas contenue dans la syntaxe employée.

Un problème se pose alors, une fois qu’on a érigé en norme l’inclusif via la féminisation de la profession : comment décrire le meilleur élément de l’ensemble A ∪ B, lorsque cet élément est féminin ?

C’est là une chose impossible à réaliser, à ce niveau de concision. Pour y parvenir, il faudrait rajouter un maladroit complément d’objet, dont la fonction serait de préciser à quel ensemble on fait référence lorsqu’on parle de la domination de Colette : « tous sexes confondus », « parmi les femmes et les hommes ». C’est inélégant, et comme je n’aime pas les redondances et les répétitions, je vous laisse le loisir de reconstruire une phrase complète.

Autre exemple, du côté des STEM :

Barbara Liskov est la plus grande programmeuse de sa génération.

Même problème.

Barbara Liskov est le plus grand programmeur de sa génération

C’est bien mieux. Disons que s’exprime tout de suite une totale suprématie de tarba, et qu’on visualise direct le Turing Award qu’elle a reçu. On pourrait demander à l’intéressée quelle est sa formulation préférée, mais je crois qu’elle n’est pas concernée : ses différentes activités, en anglais, computer scientist, programmer, ne sont pas genrées.

On m’a fait remarquer qu’il était questionnable de vouloir parler de la domination d’une femme sur un ensemble exclusivement féminin, que seule l’expression de la domination inter sexuelle était fondée. En d’autres termes, qu’il était en premier lieu sexiste de vouloir exprimer que Colette était la meilleure écrivain de son temps parmi les femmes.

Je trouve ça très faux. Cela relève d’une morale, qui dirait en substance « il ne faut pas comparer les femmes qu’entre elles. »

Être en mesure d’exprimer une domination intra sexuelle me semble pourtant bien nécessaire.

Car on peut souhaiter exprimer une « domination par genre », segmentée et non sexiste, lorsque qu’on considère le genre comme une dimension (sans établir de hiérarchie entre les différentes valeurs de cette dimension) et l’excellence artistique comme une métrique :

En 1922, Colette était la meilleure écrivain femme, et Proust le meilleur écrivain homme.

C’est une chose nécessaire lorsque l’on souhaite, par exemple, créer la liste des nominés à un prix de littérature féminine (bien que l’existence de ce type de prix soit discutable ; c’est un autre débat, mais à l’heure actuelle, ces prix me semblent légitimes car ils permettent d’exposer davantage le travail et les accomplissements des femmes, qui souffrent de sous-représentation dans les médias.)

L’expression d’une domination intra sexuelle devient d’autant plus légitime lorsqu’on évalue les performances des individus dans des domaines non intellectuels (le sport), ou qui relèvent de l’expression corporelle (la comédie.) De nombreuses récompenses vont d’ailleurs aux participants de compétitions intra sexuelles sans que cela ne choque personne : c’est le cas dans les arts (avec la cérémonie des Oscars), ou pendant les Jeux Olympiques, durant lesquels, pour une variété de raisons, que je juge personnellement inattaquables, les médailles sont distribuées par sexe.

Enfin, pour répondre à cette fine remarque tirée du « Manuel d’écriture inclusive » :

Les noms de métiers au féminin « dérangent », car ils traduisent le fait que des terrains initialement conçus comme propres aux hommes sont progressivement investis par des femmes.

C’est faux. Je suis une femme, je suis programmeur : je ne vois pas bien comment je pourrais être « dérangée » par le fait d’avoir investi un « bastion masculin ». J’en suis fière, en réalité. J’utilise ici mon propre terme, « bastion masculin », parce que je refuse d’écrire que l’informatique est un « terrain initialement conçu comme propre aux hommes » ; ce serait une insulte à cette science jeune, fondée il y a un siècle et demi par une femme ; une science qui n’a été conçue que pour elle-même, pour accomplir une vision, et qui n’a jamais cessé d’être investie par les femmes depuis sa création.

Ce qui me dérange, en fait, avec cette féminisation systématique des professions, c’est que cette pratique soit faillible, qu’elle soit difficile, peut-être parce qu’elle est mal fichue, parfois incohérente, ce qui la rend désagréable, pour commencer. Mais il est plus commode de prétendre que les gens sont sexistes ou ignorants (qu’ils sont des haters) quand ils n’achètent pas nos idées.

C’est sans compter que dans mon esprit, le terme « programmeur » (qui est proche de sa version anglaise programmer, que j’utilise également), a été associé, au fil des années, à bien des représentations et des idées, tandis que le terme « programmeuse » à été associé, lui, à pas grand chose

La création de termes non représentatifs de ce qu’ils devraient être dans l’esprit de chacun

J’aimerais pouvoir dire « autrice », comme je dis « présentatrice » ou « auditrice » — car, au delà du problème logique liée aux idées de domination et de comparaison présenté plus haut, ça me semble être une chose « juste » : la forme de la langue française voudrait qu’on dise « autrice », comme on dit « directrice ».

Je concède cette injustice au camp adverse : les termes « actrice » ou « consommatrice » sont partout, tandis qu’« autrice », lui, n’est nulle part. C’est incohérent. Le problème, c’est que j’aimerais pouvoir dire « autrice », mais que je n’y arrive pas. Et il y a une raison cognitive à cela.

Dans mon esprit, le terme « autrice » exclut les femmes de la famille des auteurs tels que je les ai imaginés, tel que je me les suis représentés depuis des dizaines d’années. Et ces décennies se transforment en siècles si je me réfère à un imaginaire commun : un imaginaire nécessairement convoqué lors d’un échange avec quelqu’un. Une « autrice », c’est un métier qui n’a pas d’histoire, qui n’a pas d’expérience, qui n’a pas de passé.

« Autrice », via une étrange diglossie (peut-être liée à sa rareté) m’évoque une activité à mi-chemin entre deux autres : auteur, et auditrice. Je ne visualise pas la créatrice, l’artiste. Il ne s’agit que de mon ressenti très personnel, et il n’est probablement pas partagé par tout le monde. Mais il a été mesuré à maintes reprises que nos cerveaux fonctionnent parfois de la même façon. Et je suis navrée si le terme « autrice », que je n’avais jamais entendu avant l’automne 2017 (le fait de ne pas être une historienne du théâtre spécialiste de l’Ancien Régime n’aide pas, c’est vrai), ne m’évoque pas, tout de suite, une meuf entrain de se creuser pour écrire un scénario ou un essai.

Et il en ira probablement de même pour une souche humaine vierge exposée en proportion inégale aux trois vocables : « auteur », « auteure », et « autrice », qui, plus souvent au contact des deux premiers, créera d’elle même une hiérarchie, un malentendu, une péjoration, du style :

auteur/auteure → une norme, sûre et sérieuse,
autrice → une étrangeté, instable et farfelue

C’est l’effet de bord inévitable de cette dualité, qui sera perpétuée parce que l’écriture inclusive va demeurer marginale, puisqu’elle ne va pas scaler (90% des startup échouent, alors celle-ci…) Et puisqu’à une époque lointaine, antérieure à la libération des femmes, on n’a pas pu empêcher le français de se faire amputer du terme « autrice », c’est trop tard : le terme « auteur », qui a pris toute la place, continuera d’être employé par une majorité de Français.

Aparté au sujet d’« auteure », avec un ‘e’ : tout le monde aura remarqué que ce nom féminin profite d’une plus grande popularité que son synonyme, davantage controversé. C’est assurément dû au fait que le ‘e’ concaténé à la forme masculine est une concession minime, qui n’a que très peu d’impact sur la cognition pendant l’écoute ou la lecture, à la manière du changement d’article (« une » plutôt que « un ») devant « auteur ». Cette préférence, facile à constater, souligne l’importance des associations pré-existantes entre les mots, leur forme, les sons qu’ils produisent, et la pensée ; des associations brisées par certaines formes d’écriture inclusive comme la féminisation systématique des noms, et les accords distribués autour de points médians.

Pour revenir à mon propre ressenti face au masculin neutre, quand je lis ou entends « les programmeurs » je ne me sens ni invisible, ni exclue. Je suis un programmeur, et avec ce seul terme, je suis complètement appelée. Mon genre n’a pas besoin d’apparaître dans cette profession pour qu’elle fasse partie de moi, pour que je fasse partie d’elle, pour que nous soyons associées. Elle n’a pas de genre, en réalité. Un programmeur, dans mon esprit, c’est un individu occupé à réfléchir devant un écran, à réindenter son code, à utiliser son clavier ; c’est une personne générique, non genrée, qui pourra s’instancier à tout moment en programmeur femme, en programmeur homme, ou en programmeur autre, dès lors que sa caractérisation sera prolongée dans le but de lui donner un genre —ce qui n’est pas tenu d’arriver—.

Une grande incompatibilité avec… la littérature !

Sujet amusant et pourtant rarement abordé ; je me demande pourquoi certaines conversations autour de l’écriture inclusive sont systématiquement évitées. Car si elle facilite la rédaction des intitulés d’offres d’emploi (on peut au moins lui concéder ça), je la trouve inadaptée à la littérature, à la poésie, au journalisme, et même aux tweets de qualité.

Certains essaieront de m’arrêter : « Mais ! On est pas censé·e·s l’utiliser dans ces cas-là !(!!!) » — et je leur répondrais : et pourquoi pas ? Vous voulez faire évoluer la société en changeant votre façon d’écrire : la littérature ne fait-elle pas société ? Et si l’on exclut la littérature de vos projets d’envahissement, à quels territoires comptiez-vous stopper votre conquête, exactement ?

Encore une fois, voilà des limites que les architectes de l’écriture inclusive n’ont pas fixées (mais l’organisation de hackathons, ça bouffe pas mal de temps, remarquez.)

L’utilisation du point médian en littérature se passerait bien de commentaire : on imagine pas les classiques français truffés de ce disque tous les deux-cents caractères.

En fait, si, on imagine.

Un exemple de rédaction à haute densité de points médians sur http://simonae.fr.

On peut même produire un court exemple, et s’amuser à éditer un passage de « La Recherche » pour le rendre plus « inclusif » :

Une fois pourtant — où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux·ses de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnu·e·s et fait monter avec lui — j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir.

Quel plaisir.

(Le pire, c’est que c’est réellement agréable à faire ; aussi lénifiant que de percer du papier bulle.)

J’ai quand même envie de préciser que mon esprit, sans qu’on ne lui montre les points en question, n’excluait pas la présence de femmes parmi les promeneurs. Disons que texte « inclusif » ou pas, au bout de quatre-cents pages à se cogner les mêmes putains de promenades dans Combray, on avait fini par comprendre que la mère du narrateur l’accompagnait.

Mais revenons-en au sujet qui nous préoccupe : qui préférerait lire la version pointée au seul prétexte qu’elle est en mesure d’« inclure » des femmes ?

Nous devrions mesurer cela. En attendant, peu importe : oublions ces accessoires considérations d’esthétique typographique et littéraire (je ne parlerai pas non plus de la drôle d’emphase pas forcément désirable que produit l’intercalation du point médian dans un adjectif comme « heureux », qui a déjà vite tendance à devenir niais dès qu’on l’abuse un peu), et essayons de nous mettre à la place de l’écrivain,  celui qu’on ne pense jamais à « inclure », quand on parle d’écriture « inclusive ».

Peut-être que l’auteur ne sait pas si la mère du narrateur était présente pendant cette promenade là. Peut-être qu’il s’en fout, d’ailleurs. Peut-être que le narrateur n’est pas omniscient à ce moment du récit, et qu’il ne se souvient pas de qui se promenait avec lui. Peut-être qu’il n’était qu’avec son père, ce jour là, ce qui rendrait l’emploi de la forme inclusive erronée, puisqu’il n’y aurait pas de femmes à inclure, en décrivant cet évènement défini, passé. Peut-être que le narrateur était seul, mais qu’il décide d’employer la deuxième personne du pluriel, pour le style. Peut-être que c’est bien que le lecteur ne sache pas qui était présent lors de cette promenade. (Remarques infinies, je m’arrête ici.)

Si personne n’a envie de repasser au point médian une œuvre majeure composée il y a cent ans, pourquoi voudrait-on lire des romans écrits de cette manière, dans le futur, ou dans le présent ?

Mais je ne veux pas être cette personne de mauvaise foi, décriée parce qu’elle se contente d’attaquer le point médian. Il existe une forme d’écriture inclusive plus « littéraire » que cet emploi. Il s’agit de la « double flexion », ou encore « l’écriture inclusive que pratiquait déjà le général de Gaulle !(!!!) » (Françaises, Français, voilà qui a de quoi placer les conservateurs réactionnaires que nous sommes en face de leurs contradictions.)

Ce procédé consiste à « doubler fléchir » (?) un adjectif ou un nom, et donc à écrire « les développeurs et les développeuses », ou « heureux et heureuses », au lieu de se contenter du masculin neutre (j’en conviens : c’est ce que j’appelle, moi aussi, de l’over-engineering.) Cette façon de se forcer à tout écrire en double ressemble à une féroce contrainte que même la section BDSM de l’Oulipo aurait pu qualifier d’expérience « pas très amusante ». Qui souhaite se répéter ainsi dès qu’il s’agit de mentionner une activité, une profession, un métier, une condition ? Et qu’advient-il des activités dont on sait qu’elles sont, ou ont été uniquement masculines ou féminines ? On imagine le calvaire que peut devenir une simple énumération de métiers, devant se distribuer entre le masculin et le féminin après chaque virgule, ou bien à chaque ligne : « Les écaillers et les écaillères, les boulangers et les boulangères, les pâtissiers et les pâtissières, les cuisiniers et les cuisinières se mirent aux fourneaux de concert… » (oui, je suis bonne joueuse… à moins qu’une rime ne permette de soulager le désespoir.)

Pour rigoler, un petit paragraphe sur les homonymies malheureuses :

Extrait de la «Foire aux arguments» dans le «Manuel d’écriture inclusive» de Raphaël Haddad.

J’aime bien le terme « pompière », perso.

Ça me rappelle que ça fait quelques semaines que je cherche comment distinguer, à l’« inclusif », une pluralité de femmes plombiers de cette recette balzacienne de crème glacée aux fruits confits que j’aimais tant enfant. Le dessert, pas bégueule, prend un ‘s’ au singulier (une invariabilité qu’il doit à sa ville d’origine) : ça devrait suffire à ne pas le confondre avec le métier : « Des pompières dégustaient leur plombières avant que n’arrivent les plombières, précédées de chevalières baguées de rutilants solitaires » (cherchez pas, j’essaie de vous pourrir le cerveau, c’est de la fantasy « inclusive » inspirée par Nintendo et la mythologie germanique, trouvée sur un forum de fanfic.)

Des termes « inclusifs » difficiles à lire à voix haute

Quand on cause prononciation, j’ai remarqué que les défenseurs de l’écriture inclusive donnent toujours des exemples confortables avant d’écourter la conversation, prétextant devoir retourner à leurs occupations. C’est frustrant.

On connait tous l’exemple de « cheffe », à priori assez simple à prononcer (jusqu’au moment où on essaie), ou du pronom « celleux », mon petit chouchou, qui se prononce cé-leu, et qui pourrait passer pour un pronom classique prononcé avec fort accent, entendu comme « inclusif » par accident.

Une proposition de formes inclusives pour les articles, les déterminants et les pronoms.

Mais comment s’y prendre, lors d’un exposé énoncé, par exemple, pendant une conférence dédiée à l’industrie du jeu vidéo qui n’aurait pas lieu à San Francisco, avec le terme « la·le programmeu·r·se » (encore elleux), que l’on aurait plombé de trois points médians sur une slide Keynote ?

Encore une fois, il me semble que personne n’a jamais expliqué cela. Je me demande bien pourquoi. Parenthèse : quand il s’agit de nous aider à être « inclusifs », j’ai remarqué qu’on nous expliquait plus volontiers comment faire un point médian avec son clavier sur Mac ou PC, et qu’il y avait une espèce d’omerta sur les choses plus glissantes ou « compliquées ». Certains journalistes partent-ils du principe qu’ils sont lus avant tout par des tanches incapables de googler un caractère spécial, et dénuées de tout esprit critique quand au caractère global d’une pratique ?

Mais je m’égare. Revenons à l’oralité. Ce point de détail sur la prononciation n’est pas non plus abordé dans le manuel d’écriture inclusive, dans lequel je n’ai d’ailleurs trouvé aucune occurence des verbes « prononcer », « dire », « lire » ou « parler » (pas faute d’avoir essayé) ; des verbes qui viseraient à expliquer, de manière très pragmatique, comment on fait. J’en viendrais presque à penser que l’écriture inclusive n’est pas faite pour être lue à voix haute ? C’est fatiguant, de devoir penser soi-même à ce que pourraient être les desseins et les arguments des autres.

J’imagine que dans le but d’être comprise, et de s’éviter de fourcher devant des centaines de personnes, notre speakeuse technique ralliée à l’inclusivité ne s’aventurera pas à prononcer la suite de syllabes telle qu’elle apparait sur sa slide : « lale programmeurze » (tiens, je me rends compte que c’est sympa : ça m’évoque un peu le champ lexical de Starcraft.) Mais pourquoi pas ? Après tout, en mettant son ego de côté, ça se prononce. Par contre, pour une variété de raisons qui relèvent de l’envahissement de la cognition, je ne suis pas certaine que dans les secondes qui suivront la réception de ce phrasé, l’auditoire sera concentré sur ce qui sera dit par la suite (avec un peu de bol, ce sera un truc sur les types monadiques en Haskell ; un sujet toujours vite compris, et qui ne requiert que peu de concentration, comme chacun sait.)

Mais je ne veux pas être cette personne de mauvaise foi. J’imagine qu’une profession ainsi factorisée à l’écrit, par un ou deux points médians : « la·le programmeu·r·se », se doit, à l’oral, d’être distribuée via une double flexion (j’apprends vite, tsé) : ainsi, on pourrait dire, avec plus d’élégance et de facilité : « les programmeurs et les programmeuses ». Outre une lourdeur déjà abordée, le problème, avec ce procédé, c’est qu’on s’éloigne du texte : on allonge un sujet ou un complément d’objet en lui annexant des mots qui n’étaient pas, en premier lieu, couchés sur le papier.

C’est peut être un faux problème, mais je ne suis pas sûre qu’il soit bon de le modifier à la volée ce qui a été écrit, au seul prétexte de l’« inclusivité ». Par ailleurs, le temps de parole alloué pendant une conférence est limité.

Un projet trop ambitieux

C’est encore quelque chose qu’on n’a pas trop relevé dans le camp du « pour » (je me tape décidément tout le sale boulot) ; mais que je vais faire ici, au risque de me faire accuser de « mépris de classe » (ou autre saloperie du même acabit) quand ça n’a rien à voir avec le constat que je m’apprête à faire.

Il suffit de sortir de sa « bulle filtrante » pour se rendre compte qu’une bonne partie des Français « souffre » de problèmes d’orthographe et de grammaire.

Ajouter une surcouche syntaxique, —une nouveauté—, à une non-maîtrise de l’orthographe ne peut que contribuer à souiller cette nouveauté, quand ses usagers sont pourtant pleins de bonne volonté. Ça revient à assassiner l’écriture inclusive avant même qu’elle n’ait pu essayer de prendre sa place. Moi, ça ne me dérange pas ; j’avais seulement envie de faire remarquer que c’était une mauvaise stratégie.

Pratiquer l’écriture inclusive quand on est incapable de conjuguer un verbe du premier groupe au présent, c’est comme se lancer dans le calcul d’une intégrale sans maitriser les identités remarquables. C’est suicidaire. Il me semble essentiel de maîtriser certains pré-requis avant de faire usage de choses plus « complexes ». (En réalité, ces pratiques là ne sont pas « complexes », elles sont juste mal fichues, ce qui veut dire que pour « bien rendre », elles ne se contenteront pas d’une bête application : elles exigeront au contraire une certaine maîtrise de la langue, et de la dextérité de la part de ceux qui s’aventurent à les employer.)

En d’autres termes : l’écriture inclusive est une disruption et une complication des règles de français que beaucoup peinent déjà à maîtriser.

Un phénomène «d’invisibilisation» tout à fait subjectif

L’argument principal des architectes et des défenseurs de l’écriture inclusive est : «Le français est une langue profondément sexiste qui invisibilise les femmes ! (!!!)»

Ça n’est pas le cas dans mon esprit, où cette invisibilisation n’a pas lieu, où les femmes et les hommes sont pensés et groupés, sous forme d’individus non genrés, lorsque je lis ou entends un masculin neutre.

J’aimerais qu’on mesure si une majorité de Français visualise une masse constituée exclusivement d’hommes souffrant de pénibles conditions de travail à la lecture de cette phrase :

Les ouvriers minutés qui travaillent dans les entrepôts d’Amazon sont épuisés, ils devraient lancer une grève générale insurrectionnelle et saisir les moyens logistiques.

Dans ma tête en tout cas, la neutralité ouvrière fonctionne. Et c’est la même chose pour les auteurs, les penseurs, les docteurs, les ingénieurs, des noms neutres qui me font le même effet que l’épicène « ministre ».

Le masculin neutre est plus inclusif que la forme « inclusive »

L’écriture inclusive via le point médian est porteuse d’une exclusion, qu’elle caractérise par sa forme.

Si on observe le terme suivant, au masculin neutre :

racisé

Puis à l’inclusif :

racisé·e

La forme au masculin neutre est plus inclusive que son alternative binaire : elle fonctionne comme une ombrelle qui inclut tous les genres : hommes, femmes et personnes transidentitaires, quand son alternative «inclusive» déploie une binarité de part et d’autre du point médian ; opérateur typographique dont chacune des opérandes (en l’occurence, les caractères ‘é’ et ‘e’) appelle respectivement les hommes, puis les femmes (puis plus personne), distribuant les genres en deux entités distinctes, au lieu de conserver une forme factorisée neutre qui inclut tout le monde.

Un outer excluding join, en SQL.

Vous pouvez trouver cette remarque farfelue, c’est fait exprès.

C’est une démonstration, en réalité.

Ma remarque se base sur un ressenti subjectif face à une forme « inclusive » à point médian, que je décide de trouver excluante, parce que « binaire ».

Elle a donc autant de crédit que la théorie adverse, son pendant symétrique, qui se base elle aussi sur un ressenti subjectif face à une forme au masculin neutre, dont on a décidé qu’elle n’inclurait que les hommes, pendant qu’on établit qu’une nouvelle forme pointée, binaire car distribuée entre deux genres seulement, serait censée inclure tout le monde.

Des effets inexistants sur l’égalité entre les hommes et les femmes

Rendre visible le genre « féminin », sexué autant que grammatical, est-ce vraiment s’émanciper ?

Merci pour cette question qui méritait d’être posée ; j’aime bien quand on revient aux fondamentaux.

Réponse simple avec les mots simples :

Le langage n’est pas une baguette magique qui façonne le monde à sa guise –et à celle de provisoires «dominants»–, mais un outil d’encodage, de description et de retranscription d’un réel qui lui préexiste.

Des langages pourvus de dizaines de «genres» (ou «classes nominales») sont employés dans des pays où les femmes n’ont pas accès à l’espace public, où elles sont asservies à l’espèce, reléguées à un rôle reproductif, excisées, chassées, empêchées d’avorter, de travailler, où elles n’accouchent pas en sécurité (ça n’est rien de le dire : il est des contrées où elles sont une sur sept à mourir de complications liées à la grossesse.)

Le langage, tant qu’il n’est pas entravé, n’a pas d’influence sur les libertés et les droits des femmes dans une société. Les politiques en vigueur dans un pays sont décorrélées du nombre de genres représentés dans sa langue. Ce qui compte, en fait, c’est que le langage soit capable de décrire avec précision la réalité et la pensée, et que chacun puisse exprimer ses idées. Pourquoi tenter de le modifier avec des « règles » confuses, désagréables, qui entravent la lecture et la compréhension, quand un tel sacrifice n’aura aucun impact positif sur la société ?

Ce n’est pas en disant « les programmeuses » de temps à autre que davantage de femmes vont s’intéresser au travaux de Barbara Liskov ou aux types monadiques en Haskell. C’est en leur ouvrant les universités, en s’assurant qu’elles aient accès aux écoles d’ingénieurs (et pas « d’ingénieuses », comme disent certaines.) C’est en faisant en sorte qu’elles y soient bienvenues, qu’elles s’y sentent chez elles, qu’elles y restent même quand elles s’y trouvent en minorité, ou carrément seules dans une classe de vingt-cinq garçons, comme ça m’est arrivé en première année d’IUT. Qu’elles soient encouragées par leurs professeurs, qu’on soit attentif à leur sentiment de légitimité afin qu’il ne dépareille jamais de celui des garçons — voire qu’il le surpasse, pour prendre une revanche ponctuelle bien méritée — , qu’on les retienne et qu’on les rassure si elles rencontrent des difficultés, qu’on veille à ce qu’elles continuent d’exceller, à ce qu’elles soient recrutées, à ce que leurs travaux soient financés. Tout ça est bien plus important que de commencer à ne plus les appeler des « programmeurs .»

J’ai envie de reprendre l’exemple du Deuxième Sexe, que j’avais évoqué sur Twitter. Ce texte puissant et fondateur ne contient pas une once d’écriture inclusive, sa vocation, en premier lieu, n’était d’ailleurs pas d’«inclure» ou d’«exclure» ; mais d’être une œuvre majeure, capable de marquer son époque, d’exposer des tabous, de détruire des dogmes liberticides, de faire évoluer les mentalités et de modifier la société. La déflagration dont il est à l’origine a soufflé sur toute la seconde moitié du vingtième siècle et au-delà : il permit de donner de l’espoir, de refondre des lois, de créer des droits, de sauver et de transformer la vie de millions de femmes, libérées, grâce à un petit millier de pages, d’une infinité de façons.

Cet essai se classe toujours parmi les plus vendus en France près de soixante-dix ans après sa parution, et il me semble qu’il y aurait bien d’autres livres à écrire dans la même veine, ou dans l’une de ses ramifications, —et avec l’objectif ardu qu’ils soient aussi bons—, avant de s’attaquer à des règles de français qui pourraient bien les rendre compréhensibles par tous.

Sur le web

  1. « Les Français et la décision d’Edouard Philippe vis-à-vis de l’écriture inclusive »—Sondage Ifop pour Atlantico.fr.
  2. « L’écriture inclusive touche l’accord sensible »—Catherine Mallaval et Virginie Ballet, le 5 novembre 2017 dans Libération.