Brexit : stop ou encore ? 

Boris Johnson by BackBoris2012 Campaign(CC BY-ND 2.0) — BackBoris2012 Campaign(, CC-BY

Dans cette saga interminable qui nous aura fait connaître des scènes hallucinantes au sein même de la Chambre des Communes, les tartuffes de la politique, partisans de la ligne dure, semblent avoir toutefois perdu la main. 

Par Bruno Pineau-Valencienne.

En annonçant la tenue d’un référendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne pour mieux ressouder son propre parti, David Cameron ne se doutait guère que son coup de poker déboucherait sur une catastrophe politique et morale, aboutissant au possible démantèlement du Royaume-Uni tout en favorisant l’accession aux affaires d’une clique d’opportunistes avides de pouvoir et prêts aux pires mensonges pour parvenir à leurs fins. 

Cette crise à la mode britannique n’est pas exceptionnelle en soi puisque les pays de l’Union européenne connaissent les mêmes bouleversements avec la montée en puissance de mouvements populistes savamment téléguidés depuis l’étranger par les Russes et les Américains, lesquels ont tout intérêt à miner de l’intérieur un concurrent gênant dans une impitoyable guerre commerciale que se livrent les grands blocs économiques régionaux. Dans cette saga interminable qui nous aura fait connaître des scènes hallucinantes au sein même de la Chambre des Communes,  les tartuffes de la politique, partisans de la ligne dure, semblent avoir toutefois perdu la main. 

En effet, au lendemain de l’annonce de la suspension du Parlement britannique, la démission de la cheffe des conservateurs d’Écosse, Ruth Davidson, et la défection de 21 parlementaires rebelles sonnent comme un premier coup de tonnerre pour Boris Johnson dont le parti pourrait être victime d’un schisme politique aux conséquences incalculables aiguisant les appétits de l’ogre Farage à la tête du Brexit party, prêt à récupérer les plus beaux morceaux…

Pire encore, les actes de résistance quasi héroïques entrepris simultanément par le frère du Premier ministre, Jo Johnson, ou l’arrière-petit-fils de Winston Churchill, Nicholas Soames, sans parler de personnalités emblématiques comme le très respecté Ken Clarke qui fut ministre de l’Économie sous Margaret Thatcher, portent le coup de grâce à BoJo, éloignant de surcroît le spectre du scénario apocalyptique d’un No Deal ouvrant la voie à un énième report au grand désespoir du locataire du 10 Downing Street. 

Dans cette partie de bras de fer d’un genre particulier où chacun joue à « Fais-moi peur », le Premier ministre jusqu’au-boutiste tente une ultime pirouette en annonçant le déclenchement d’élections anticipées, caressant l’espoir de jouer sans scrupules la stratégie du peuple contre le Parlement pour mieux le délégitimer, quitte à créer une crise constitutionnelle inédite tout en pratiquant le dynamitage des institutions britanniques.

En réalité, Boris Johnson se retrouve pris à son propre piège, dans une impasse, contraint malgré lui de devoir négocier, en ne sachant pas vraiment comment s’y prendre à l’instar de Theresa May mais dans de bien pires conditions et sans majorité. 

Quand bien même Boris Johnson parviendrait à obtenir l’accord des deux tiers du Parlement pour aller chercher une légitimité auprès du peuple devant lequel il espère mettre en avant ses qualités de tribun exceptionnel, personne ne peut prédire à l’heure actuelle la dynamique qui se créera dans cette hypothétique campagne électorale dont nous pouvons affirmer qu’elle sera acrimonieuse et laissera des traces indélébiles. 

Par ailleurs, comment peut-on imaginer qu’un Corbyn se résigne aussi facilement à satisfaire les demandes de son pire adversaire, se sachant lui-même dans une situation politique extrêmement inconfortable et conscient qu’il ne pourra pas gouverner sans le soutien des Libéraux démocrates, lesquels ont immédiatement exclu toute alliance électorale avec ce personnage sulfureux, connu pour son antisémitisme notoire. 

Cette incertitude absolue porte le discrédit sur des Brexiteurs qui se retrouvent considérablement affaiblis face à une Union européenne imperturbable plus unie que jamais et qui ressort paradoxalement renforcée de cette empoignade dont elle se serait bien passée.

Désormais tout le poids est incontestablement du côté de la Commission européenne qui a rappelé par l’intermédiaire de son négociateur en chef, Michel Barnier, qu’elle resterait intraitable sur la question du back stop, nécessaire selon elle pour préserver l’intégrité du marché unique européen et maintenir ouverte la frontière entre l’Irlande du Nord britannique et la république d’Irlande après le Brexit. Celle-ci ne ménage pas non plus ses efforts, débloquant 780 millions d’euros pour assister financièrement les entreprises subissant les contrecoups du Brexit, renforçant ainsi la crédibilité de l’Union européenne et son attractivité pour de futurs investisseurs potentiels.

La partie adverse quant à elle n’apporte pour l’instant aucune garantie concrète pour assurer une transition ordonnée et fait preuve d’un amateurisme déroutant, excellant plutôt dans l’art de l’improvisation en tenant parallèlement des discours guerriers à l’encontre de l’Europe pour tenter de fédérer son propre électorat de plus en plus dubitatif sur l’issue improbable d’un conflit qui n’a que trop duré et dont il commence à mesurer les effets pervers. 

À ce sujet, les pires scénarios ne laissent guère de place à l’optimisme selon la toute dernière étude des Nations unies. « Une sortie sans accord ferait perdre au Royaume-Uni 14,6 milliards d’euros d’exportations vers l’Union européenne et plusieurs autres milliards vers les autres pays. » Avec le retour d’une frontière terrestre, mettant fin à l’esprit de Schengen, des goulots d’étranglements aux points de passage impacteraient significativement l’acheminement des denrées de premières nécessité ainsi que l’approvisionnement en essence et en médicaments.

Évoquons aussi les retombées négatives dans le secteur des services avec l’entrée en vigueur de tarifs très élevés dans l’industrie des télécommunications et des services financiers. Les sujets de Sa Majesté sont-ils prêt à consentir à de tels efforts et ne risquent-ils pas à un moment donné de se soulever contre leurs propres dirigeants accusés de les avoir floués ? À terme l’unité nationale ne semblerait-elle pas sérieusement menacée ? 

Quoi qu’il advienne, il serait présomptueux de remettre en cause le choix souverain du Royaume-Uni qui s’est librement exprimé sur le sujet. Cependant l’a t-il fait de manière éclairée avec les bons outils de décisions ? Rien n’est moins sûr. Nous savons désormais que la construction européenne est mortelle et que chaque pays de l’Union a le devoir moral de préserver ce bien commun. La France doit prendre le leadership en Europe forte de ses succès diplomatiques et grâce au président Macron qui a fait honneur à notre pays lors du sommet du G7

Enfin, pour sortir de cet abominable imbroglio politique, la Reine s’autorisera-t-elle à sortir de son devoir de réserve ? Souvenons-nous qu’en 1974, confrontée à une assemblée introuvable, elle avait choisi le travailliste Harold Wilson, mieux à même à ses yeux que le conservateur Ted Heath pour former une équipe ministérielle soutenue par les libéraux.

Ce ne serait pas la première fois en Europe que la monarchie vole au secours de la démocratie. Ainsi en janvier 1981, l’instabilité politique en Espagne affecte le parlement qui peine à trouver un successeur au Premier ministre de l’époque Adolphe Suarez quand soudain surgissent des gardes civils dirigés par le tristement célèbre général Tejero. Le soir même, le roi Juan Carlos reprend la situation en main à l’occasion d’un discours télévisé mémorable et forcera l’admiration du monde entier.

Ne tirons pas nécessairement un parallèle trop rapide puisque Boris Johnson reste dans les limites de la légalité. Cependant la crise du Brexit pourrait offrir à la famille royale d’Angleterre l’occasion inespérée de redorer son blason alors que la monarchie constitutionnelle très ankylosée fait l’objet de critiques de plus en plus virulentes parmi la population. La Reine Elisabeth osera-t-elle une sortie en apothéose… pour le dernier combat de sa carrière ?

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