« Venezuela, récit d’un désastre » de Jean-Marie Beuzelin

Venezuela 2008 By: Andreas Lehner - CC BY 2.0

Comment le Venezuela, ce paradis terrestre, est devenu en deux décennies à peine un pays complètement gangrené et un lieu de désespoir avancé.

Par Johan Rivalland.

Le Venezuela fait de nouveau tristement parler de lui dans l’actualité de ces derniers mois, même si cela reste relativement discret ou noyé dans le flux des informations diffusées au quotidien dans les médias ici en France. Contrepoints s’y intéresse quant à lui depuis longtemps et très régulièrement, à travers des articles de fond nombreux et fréquents, révélant l’ampleur du désastre et du désespoir causé par une gauche radicale dont les velléités révolutionnaires se transforment comme souvent en cauchemar absolu.

C’est dans ce contexte que l’on appréciera la lecture de ce petit ouvrage synthétique écrit par Jean-Marie Beuzelin, ancien journaliste, conférencier et spécialiste du monde hispanique et des Caraïbes, auteur de nombreux ouvrages et articles, qui permet de revenir en arrière et se remémorer les grandes phases qui ont mené à la situation actuelle.

Le paradis perdu

Jean-Marie Beuzelin commence par rappeler ce qui caractérise ce pays d’une superficie d’une fois et demie la France, aux splendides paysages, véritablement paradisiaques et souvent préservés, pourvu des plus grandes réserves naturelles de pétrole au monde, mais aussi de gisements de gaz, d’or, d’argent et de diamants. Un pays à l’histoire tourmentée, depuis sa découverte en 1498 par Christophe Colomb. Qui a connu de nombreux conflits, dictatures, révolutions, avant l’instauration d’une fragile démocratie plus récemment, minée très rapidement par la corruption, une première tentative de coup d’État par Hugo Chavez à la tête d’une organisation militaire clandestine – le Mouvement révolutionnaire bolivarien 200 – puis une deuxième, qui échoue également.

Gracié, c’est sur le terrain politique en s’appuyant sur une coalition des gauches que « le jeune colonel créole coiffé de son béret rouge » remporte les élections législatives en 1998, avant de triompher à la présidentielle avec un score qualifié d’historique et de remettre en cause aussitôt la constitution pour fonder la « Cinquième République ».

Tout l’enjeu du livre, comme l’auteur l’indique, est de comprendre comment en une vingtaine d’années le pays est parvenu au désastre que l’on connaît, cumulant crises politique, économique, sociale, ou encore sanitaire, d’une ampleur sans précédent.

La Révolution bolivarienne d’Hugo Chavez

La première partie du livre revient donc sur l’ascension d’Hugo Chavez au pouvoir, ses promesses et reniements, la politique mise en œuvre à travers l’exploitation de la manne pétrolière, les nationalisations forcées, l’extension accélérée du secteur public, la montée fulgurante du nombre de fonctionnaires, l’importante politique de redistribution – et ses corollaires : la multiplication des pénuries, la montée des importations au détriment de l’économie et des entreprises nationales minées par la politique autoritaire de fixation des prix, notamment pour les biens agricoles, l’accroissement de la dette, l’inflation galopante, les dévaluations successives, la montée du chômage, ainsi que la montée d’une nouvelle bourgeoisie, en particulier parmi les proches du pouvoir.

Et une politique étrangère anti-impérialiste, visant à agréger tous les adversaires de l’ennemi juré : les États-Unis, autour du guide éclairé et pourvoyeur de fonds (toujours issus de la rente pétrolière) le Comandante, en étroite collaboration notamment avec Fidel Castro – le tout en se rapprochant opportunément de la Russie et de la Chine en tant qu’alliés stratégiques, sans oublier l’Iran d’Ahmadinejad et la Syrie, débouchant également sur l’émergence d’une politique étrangère anti-israélienne, inversant au passage la politique traditionnelle du Venezuela à cet égard.

La Révolution bolivarienne de Nicolas Maduro

La deuxième partie du livre retrace ensuite l’ascension au pouvoir de Nicolas Maduro et son clientélisme évident après la mort d’Hugo Chavez. Obtenant du parlement les pleins pouvoirs, sa politique économique incohérente et ne mettant en œuvre aucune réforme structurelle, s’avère totalement désastreuse.

De nouveau, inflation galopante (et parmi les plus élevées du monde), balance commerciale grevée par les importations, déficit public croissant, fuite des capitaux, surendettement de la compagnie pétrolière nationalisée pour couvrir les dépenses – dans un contexte de chute des cours du pétrole et de révélations de corruption – s’enchaînent de manière inexorable.

Menant le pays à la récession, puis à la contestation populaire, en raison de la crise sociale et sanitaire engendrée. Sans que Maduro soit doté du charisme ou de l’autorité naturelle de son prédécesseur et mentor pour tenter d’endiguer en quoi que ce soit la situation.

Il s’ensuit une terrible répression, orchestrée par les nombreux conseillers cubains infiltrés dans toutes les administrations et menée à la fois par les milices bolivariennes civiles, les collectivos,  qui patrouillent dans les quartiers, y répandant la terreur, et par la Garde nationale bolivarienne, chargée de la répression (brutale) lors des manifestations de masse et les arrestations notamment d’opposants. Maduro continuant de dénoncer de manière habituelle un complot soutenu par les États-Unis.

Jusqu’à la victoire électorale écrasante de la coalition d’opposition aux législatives de décembre 2015. Mais qui, en raison des manœuvres du pouvoir, sera privée de la mise en place du référendum révocatoire pourtant prévu par la Constitution. Plongeant le pays dans le chaos.

La Révolution bolivarienne dans le chaos

Tel est le titre de la troisième partie du livre, qui montre comment l’armée, malgré l’importante contestation, est finalement restée fidèle à Maduro, engoncée dans la fidélité proclamée de certains hauts dignitaires proches du pouvoir, les craintes de la plupart à l’idée de prendre l’initiative de la contestation, les accusations de trafics ou incarcérations de militaires et mises à l’écart d’anciens soutiens de Chavez qui avaient tourné le dos à Maduro, la plupart du temps sous des prétextes fallacieux.

Mais aussi devant l’importance prise par l’armée dans la société depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez, tout ce monde étant employé par l’appareil d’État, donc fortement dépendant de lui, et 14 des 32 ministres étant des militaires d’active ou à la retraite.

Tandis que l’armée est également omniprésente dans de nombreux secteurs économiques, conservant ainsi une forte emprise sur le pays et étant à l’origine d’importants détournements de fonds publics et de trafics en tous genres. Sans compter la véritable emprise de Cuba, qui veille de près à ses intérêts. Autant dire une armée étroitement cadenassée et peu apte à la contestation.

Prétextant de l’état insurrectionnel du pays, Maduro en profite alors, en 2017, pour mettre en œuvre un coup de force institutionnel, ayant déjà décrété un opportun état d’urgence depuis 2016, qui lui permet de neutraliser le parlement. Il s’agit pour lui de mettre en place une Assemblée constituante à sa solde, autrement dit une dictature évidente.

Subordonnant ainsi tous les organes du pouvoir à cette Assemblée composée de membres choisis par le gouvernement. La coalition de l’opposition se trouve alors dans l’impasse, malgré les tentatives d’intervention et de conciliation vaticanes ou étrangères. De manœuvres en manœuvres, Maduro parvient à la piéger et à lui couper l’herbe sous les pieds pour mieux l’étouffer et consolider ainsi son pouvoir.

Pendant ce temps-là, les pénuries s’aggravent encore et se multiplient, touchant tous les produits de base, y compris médicaments. L’inflation atteint près de 2000 % en 2018. Les coupures d’électricité s’enchaînent, tandis que des épidémies ressurgissent, aidées par la malnutrition, que la mortalité infantile augmente sensiblement, et que l’insécurité atteint des niveaux insupportables.

Le marché noir se développe plus que jamais, seul moyen d’espérer pouvoir survivre, et des milliers d’adultes et enfants fouillent désespérément les poubelles, à la recherche de nourriture ou de produits à revendre. Sans oublier le fléau de la corruption, mal endémique du Venezuela, qui atteint des sommets inégalés. Un très sombre constat qui mérite amplement le nom de chaos et ne peut que totalement nous révolter. Dans un pays au bord du défaut de paiement, ce qui pourrait encore aggraver la situation.

Un régime acculé

Pour l’heure, nous sommes malheureusement toujours dans l’impasse. L’ouvrage s’arrête juste avant la présidentielle de 2018. On sait ce qu’il est advenu depuis… On assiste aux ultimes coups de boutoir d’un régime acculé et s’accrochant résolument au pouvoir, soutenu par ses créanciers russe et chinois. Mais malgré les ultimatums européen et américain, rien n’y fait. Et en attendant, les migrations se poursuivent, tandis que le peuple continue de souffrir abominablement…

Jean-Marie Beuzelin, Venezuela, récit dun désastre, Éditions Anfortas, avril 2018, 140 pages.

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