Venezuela : Maduro triomphe grâce à la manipulation

La victoire de Maduro au Venezuela est le fruit de menaces de violence, d’un renversement complet du sens des mots et d’un clientélisme électoral qui ne se cache même pas.

Par Nathalie MP.

Cet article est la suite de « Venezuela : le pays du socialisme radieux où l’avenir rime avec exil » (3 avril 2018) dans lequel j’exposais la terrible situation économique, sociale, politique et sanitaire vécue par les Vénézuéliens qui sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays.

Ce dimanche 20 mai 2018, avait lieu une élection présidentielle au Venezuela. Sans surprise, le Président sortant Nicolás Maduro du PSUV (PS du Venezuela) a été réélu jusqu’en 2025. « Triomphalement », selon lui. Il est vrai qu’à première vue, avec 67,6 % des suffrages exprimés et un premier adversaire relégué loin derrière à 21,2 %, la parole du peuple semble plus claire que jamais. Tous avec Maduro et vive la révolution bolivarienne, semblent dire ces résultats, et c’est bien ce que le Président et ses soutiens martèlent partout depuis dimanche soir.

Mais derrière cette jolie façade et les hourras de la victoire, la réalité est tout autre : le résultat, très loin des attentes de la clique présidentielle, reflète la défiance grandissante des Vénézuéliens, et pour médiocre qu’il soit, il ne fut obtenu qu’à travers des menaces de violence, le renversement complet du sens des mots et un clientélisme électoral qui ne se cache même pas.

La victoire formelle était certes assurée. Maduro avait pris ses précautions pour cela en annonçant soudain en début d’année la tenue d’élections anticipées de plusieurs mois de façon à gêner les partis d’opposition réunis dans la coalition Table de l’unité démocratique ou MUD. Sa manoeuvre réussit au-delà de toute espérance puisque la MUD refusa de participer à ce qui lui apparut comme une mascarade de plus. Elle appela donc au boycott du scrutin.

Pour maintenir l’illusion d’un vote démocratique, le régime accepta cependant trois autres candidats dont il était certain de n’avoir rien à craindre, ce que confirment les chiffres mentionnés plus haut. Et ce qui a permis à notre expert national en démocratie et transparence, je parle bien sûr de l’inénarrable Mélenchon, de vanter les mérites de l’élection vénézuélienne, exactement comme Maduro l’avait fait lui-même à de nombreuses reprises pendant sa campagne électorale :

Le système électoral vénézuélien est le plus sûr, le plus transparent et le plus scruté au monde.  (Maduro, tweet ci-dessous)

Petit problème quand même : alors que la participation de la précédente élection présidentielle de 2013, celle qui porta Maduro au pouvoir en succession d’Hugo Chávez, fut de 80 %, elle est tombé à 46 % dimanche dernier selon le chiffre officiel, soit le plus bas niveau jamais atteint au Venezuela.

Le boycott de l’opposition ne suffit pas à expliquer cette faible participation. Il est à croire qu’une importante partie du corps électoral a simplement choisi de ne pas voter, et ce d’autant plus que selon le quotidien espagnol El País, des sources du Conseil électoral vénézuélien ont rapporté à Reuters qu’à la fermeture des bureaux de vote à 18 h la participation n’était en fait que de 32,3 %.

C’était bel et bien l’issue redoutée par Maduro. Il aura passé toute sa campagne électorale à sillonner les États du Venezuela, promettant monts et merveilles et subventions à tout le monde, promettant paix, amour et prospérité partout (voir tweet et vidéo ci-dessous) :

Il n’y a rien de plus beau que de vivre pour le peuple, aimer avec le peuple… chanter avec le peuple. C’est toi qui comptes pour moi, et personne plus que toi. 

Mais attention, tout cet amour ne sera disponible qu’à une condition : qu’il reçoive ces 10 millions de bulletins de vote qui montreront au monde et surtout aux « gringos » (les Américains, et par extension les Occidentaux) qu’on ne se moque pas impunément du noble peuple vénézuélien qui porte la révolution bolivarienne dans le sang (j’écris comme Maduro parle) :

Merci, État du Vargas (un des États du Venezuela), pour tant d’amour ! Je le jure face à la mer et devant le peuple, donnez-moi 10 millions de votes et je vous garantis la prospérité et la paix économique ! »

Maduro a même rameuté le défunt Chavez pour pousser les Vénézuéliens aux urnes à travers un tweet d’une ironie particulièrement sinistre pour quiconque est conscient de l’effroyable situation du pays :

Vidéo à ne pas manquer ! Que pas un vote ne manque ! Et aux indécis, nous disons de ne plus douter. Le Venezuela ne reviendra pas en arrière ! (Hugo Chávez)

Mais le chiffre « officiel » est tombé : Maduro n’a eu que 5,8 millions de votes – et sans doute moins si l’on tient compte des présomptions de manipulation évoquées par Reuters.

Un petit désagrément n’arrivant jamais seul, son premier adversaire dans la course à la présidence, le chaviste défroqué Henri Falcón, conteste le scrutin et demande de nouvelles élections, bientôt suivi par le second adversaire. Tous deux mettent en cause le clientélisme organisé à la sortie des bureaux de vote et les pressions exercées sur les électeurs, je vais y revenir.

Mais Maduro a tout essayé, y compris les menaces de violence. Pendant toute la campagne électorale, s’en prenant à Falcón et à la droite en général qu’il accusait de vouloir livrer le Venezuela aux États-Unis et au FMI dans une « guerre économique » d’une violence inouïe, il affirmait haut et fort dans une rhétorique bien rodée qu’il serait le premier à prendre un fusil et à appeler le pays aux armes pour mener une révolution armée si cela était nécessaire.

Le matin même de l’élection, accouru très tôt pour voter et impressionner encore une fois les électeurs, il n’hésita pas à déclarer (vidéo du tweet ci-dessous) – sachant que la répression des manifestations anti-Maduro totalisait 124 morts entre avril et juillet 2017 :

Llamo a todos los venezolanos, a todas las venezolanas, tu voto decide, voto o balas, patria o colonia, paz o violencia, independencia o subordinación.”
(J’en appelle à tous les Vénézuéliens et toutes les Vénézuéliennes. Ton vote décide : vote ou balles, patrie ou colonie, indépendance ou subordination.)

C’est fou, tout ce que Jean-Luc Mélenchon fait exactement à l’identique de Nicolás Maduro ! À croire qu’il reçoit ses « éléments de langage » directement de Caracas. Lui aussi considère que critiquer le Venezuela, c’est être un « larbin des USA » et lui aussi interprète la crise vénézuélienne comme une attaque violente et antipatriotique de l’opposition de droite :

il y avait une crise terrifiante au Venezuela, qui vient d’une partie de l’opposition qui est violente […] C’est elle qui a créé une situation tellement explosive que le gouvernement vénézuélien a décidé d’en sortir par le haut […] Donc on règle les problèmes par les élections. 

Parler de sortie « par le haut » dans le contexte des élections vénézuéliennes est une façon bien formelle de s’exprimer. Mélenchon oublie un peu trop opportunément qu’il s’agit d’élections dont la motivation clientéliste a été activement recherchée et construite depuis des années. Il existe certes un vote « naturel » pour Maduro – Mélenchon a bien réussi à avoir 19 % des voix au premier tour de notre présidentielle !

Mais on assiste aussi à ce que j’appellerais un vote « de survie » tant la situation est désespérée et tant Maduro est cyniquement habile à instrumentaliser ce désespoir à son service.

Citons d’abord les promesses électorales faciles (et très classiques, même sous nos latitudes politiques) qui consistent à distribuer fonds et subventions un peu partout à un peu tout le monde. Sur ce point, Maduro n’aura pas failli, bien qu’il n’ait absolument plus d’argent crédible à sa disposition tant l’inflation est élevée (déjà 18 000 % au bout de 4 mois en 2018) et ce n’est pas le Petro, crypto-monnaie d’État créée récemment qui pourra y changer grand chose : logement, fête des mères, rénovation hospitalière, transports publics, emplois aidés pour les jeunes, tout y passe.

Mais le niveau de manipulation électorale prend une dimension véritablement industrielle et cynique avec l’affaire du « Carnet de la Patria ».

S’il ne parle que de révolution socialiste, si ses ennemis sont les « gringos », le FMI, le capitalisme et l’ultra-libéralisme, Maduro est un marxiste d’inspiration clairement cubaine, ce qui l’a amené à suivre à la lettre les recommandations pratiques de son illustre précurseur Fidel Castro :

Nosotros en Cuba no hemos optado por el clásico partido bolchevique, sino que hemos creado las organizaciones de masa que nos permiten movilizar el pueblo a voluntad 
(Nous autres à Cuba, nous n’avons pas opté pour le parti bolchévique habituel. Nous avons préféré créer les organisations de masse qui nous permettent de mobiliser le peuple à volonté  (cité par Elisabeth Burgos)

C’est précisément ce que Nicolas Maduro est parvenu à réaliser avec le « Carnet de la Patria ». Lancé en 2017, assorti d’un code QR, il est détenu aujourd’hui par environ 16 millions de Vénézuéliens. Il leur permet de bénéficier des politiques publiques du gouvernement (logement, bourses étudiantes, emplois, bons d’alimentation, soins médicaux…) mais il permet surtout au gouvernement de surveiller la situation sociale de ses habitants, de l’adolescence à la retraite. Il est nécessaire de répondre à quelques questions, notamment en ce qui concerne la participation aux élections, pour l’obtenir.

Le fonctionnement est différent, mais la finalité est finalement très proche de ce que le gouvernement chinois met en place avec son Système de crédit social : formater et contrôler au maximum la population.

Dans le cas qui nous occupe, Maduro avait promis que s’ils venaient voter, les détenteurs du Carnet pourraient se présenter ensuite dans des « points rouges » (c’est-à-dire des tentes dressées à proximité des bureaux de vote et parfois même à l’intérieur) pour recevoir un bon ouvrant droit à une prime équivalente à 8 €.

Compte tenu du délabrement général de l’économie vénézuélienne et compte tenu de la crainte de ne pas recevoir les aides alimentaires ou médicales indispensables, autant dire que cette annonce a eu un effet très motivant pour que les électeurs se rendent dans les bureaux de vote en nombre suffisant pour assurer le « triomphe » formel de Nicolás Maduro. Curieusement, quand on les interroge, les 200 scrutateurs internationaux invités par le pouvoir pour garantir le bon déroulement du scrutin n’ont vu aucun « point rouge » nulle part.

Je ne sais si l’on pourrait trouver démonstration plus éclatante du fait que les socialistes vivent en permanence du malheur et de la souffrance des autres. Officiellement pour soulager. Mais comme leur système empire systématiquement toutes les situations, même les plus favorables, ils finissent obligatoirement par faire de cette souffrance le moteur de leur maintien au pouvoir en rendant leurs concitoyens dépendants de leur bonne volonté pour survivre.

Depuis dimanche soir, Nicolás Maduro voit les félicitations affluer. Pas les miennes bien sûr, ni les vôtres j’imagine, ni celles des États-Unis qui avaient indiqué depuis quelque temps qu’ils ne reconnaîtraient pas le vote, ni celles du Canada, ni celles de l’Union européenne, ni celles de la plupart des pays d’Amérique latine.

Mais quelle importance quand de véritables Titans de la démocratie et la liberté tels que Jean-Luc Mélenchon chez nous, Xi Jinping en Chine, le successeur des Castro à Cuba, Morales en Bolivie, Poutine en Russie, Rohani en Iran, Erdogan en Turquie et Assad en Syrie n’ont pas de mots assez élogieux pour exprimer leur ravissement ?

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