Venezuela : l’étrange armée de réserve de Nicolas Maduro

Les milices bolivariennes, fruits de “l’alliance civico-militaire” promue par le président vénézuélien Nicolas Maduro, sont un corps de sécurité hétéroclite et amateur. Mais en cas de conflit armé, ces volontaires fanatisés représenteraient le dernier rempart du chavisme.

De notre correspondante, Julie Decasse.

Ce sont les heures les plus accablantes de chaleur sur l’esplanade sans ombre de Fuerte Tiuna, à Caracas. Mais gradins et parterre, et jusqu’à 300 mètres de la scène, c’est une marée humaine beige et kaki. Nous sommes le 13 mars, jour du dixième anniversaire de la création des milices bolivariennes. Sur scène, Nicolas Maduro est entouré — entre autres dignitaires — de sa femme, du ministre de la Défense Vladimir Padrino, et de son redoutable bras droit, Diosdado Cabello, le président de l’Assemblée constituante (qui a de fait le pouvoir législatif, après le muselage de l’Assemblée nationale dominée par l’opposition). Le gratin chaviste au complet.

Devant eux, des milliers de paramilitaires en uniforme, des tanks, des lance-roquettes anti-chars… Un arsenal made in Russia, pour une parade destinée à impressionner l’Occident, et faire douter Donald Trump de ses velléités d’attaque militaire. Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit que les fusils sont sérieusement défraîchis ; et surtout, qu’environ un élément sur quatre a passé l’âge de la retraite.

« Les Milicianos ? Hah ! Ce sont les Mil Ancianos ! (les mille petits vieux) » ricane un chauffeur de taxi à l’entrée de l’événement. Beaucoup de vieilles dames, lunettes de vue sous leur large chapeau de tissu boonie, gardent le menton haut et répètent en chœur toutes les devises lancées par les orateurs. Certaines appartiennent aux nouvelles recrues que Maduro est venu adouber dans un long moment solennel :

« Jurez-vous, par le Dieu de nos pères, et devant notre drapeau, que nous ne baisserons pas les armes, et lutterons aux côtés de nos forces armées pour défendre notre nation face aux agressions impérialistes, jusqu’à perdre la vie s’il le faut ? Le jurez-vous ?

— OUI, NOUS LE JURONS ! »

L’armée de réserve du chavisme : un trompe-l’œil

Perdre la vie, ce ne serait pas un problème pour Sol, milicienne d’une soixantaine d’années :

« Eux, ils ont la force d’un empire ! Mais nous, le peuple en armes, nous connaissons notre territoire et nous savons comment le défendre. Eux, non ! Et on donnera nos vies s’il le faut, mais nous ne permettrons pas qu’ils s’emparent du Venezuela ! »

Encouragée par ses amis qui approuvent et applaudissent, elle continue dans un élan passionné :

« Je sais que je serai en première ligne, et je serai prête à recevoir des balles pour protéger nos jeunes, et sauver mes enfants ! Et on se moque de nous parce qu’on est vieux, mais on est importants ! Parce que ma main ne tremblera pas au moment où je déclencherai la bombe pour me faire exploser au milieu des lignes ennemies ! »

Plus loin, un homme maigrelet d’environ 70 ans brandit fièrement son fusil :

« C’est une arme de la Seconde Guerre mondiale ! Et je vais leur exploser le melon avec ça ! »

Selon les chiffres officiels, ils seraient passés de 300 000 début 2018, à plus de 2,1 millions désormais. C’est-à-dire que 6,5 % des Vénézuéliens se seraient enrôlés. Un chiffre impossible à vérifier, et qui n’exclut pas que certains se soient inscrit mais n’aient plus par la suite suivi la formation. Être milicien implique un entraînement de quelques heures par semaine : maniement des armes, techniques de guérilla urbaine, leçons d’idéologie… Ils sont organisés par quartier, et sont censés être mobilisables à la moindre agression, interne ou externe.

Tous sont volontaires. Seule une partie d’entre eux reçoit une modeste paie, quand on leur assigne de menues tâches d’ordre public, comme surveiller l’entrée d’un hôpital, d’une station de métro… Ou assurer le bon déroulement d’un événement oficialista (organisé par le gouvernement). Ils sont aussi souvent mis à contribution pour en gonfler les rangs, quand l’avenue Bolivar est trop clairsemée pour pouvoir faire de bonnes prises aériennes et ainsi affirmer à la télévision d’État que le président bénéficie encore du soutien indéfectible de la population.

La prestation de serment massive touche à sa fin. Par unités bien formées, les milicianos quittent l’esplanade de Fuerte Tiuna. À la sortie, la joyeuse ambiance patriotique laisse place à des tensions. Ils viennent de passer quatre heures en plein soleil, sans nourriture ni eau. On ne leur donne qu’un petit sandwich et une bouteille individuelle. « Arrêtez de m’enfumer ! Je veux plus ! Dites à cet enfoiré de président qu’il arrête de se payer nos têtes ! », lance l’un d’entre eux. Les miliciens sont presque tous d’origine modeste. Si la plupart ont un engagement idéologique sincère, beaucoup y voient aussi un moyen de sortir de la malnutrition chronique.

Le lendemain, devant le quartier général de la garde nationale, des centaines de miliciens viennent collecter leur gratification : une caisse de produits de base. Lentilles, riz, haricots rouges, huile, sel, sucre, boîtes de thon… Adhérer, c’est au moins s’assurer l’équivalent d’une caja CLAP, ces paniers de nourriture subventionnés. S’ils avaient dû acheter leur équivalent dans le commerce, ils auraient dû débourser au moins 4 ou 5 salaires minimum mensuels. Au final, tout le monde s’y retrouve.

Mais il y a aussi celles et ceux qui ont rejoint les rangs par passion et dont la sincérité et le dévouement paraissent sans ombre. À l’heure où a lieu la distribution de paniers de nourriture, Diuliana et Yessica se sont abstenues d’aller chercher leur dû. Elles ont accepté au lieu de cela de nous rencontrer dans un parc du centre de Caracas.

Les deux jeunes femmes de 32 et 38 ans portent des talons hauts sous de fraîches et coquettes tenues de printemps. Yessica travaille dans une télévision locale, Diuliana est infirmière. Mais chaque samedi matin depuis un an, elles vont s’entraîner au maniement des armes avec la milice. Pour elles, le chavisme a d’abord signifié une prise de conscience et une revalorisation de leur identité, matérialisées par une guerre idéologique contre l’Occident :

« Si on fait tout ça, c’est par amour pour notre pays, précise Yessica. Certains s’en moquent, de leur patrie, de leur histoire. Mais nous, grâce à Chavez, on connaît notre histoire, on sait d’où on vient. Et cette guerre, elle ne date pas d’aujourd’hui : ça fait 500 ans qu’elle dure ! Depuis que les Européens sont venus massacrer les peuples pré-hispaniques. Depuis ce temps, on n’a jamais cessé d’être une colonie ! »

Elles l’admettent sans faire de manières : oui, le chavisme a commis de graves erreurs. Le plan de production nationale qui a mené le pays au bord de la famine et a quasiment annihilé l’agriculture a été un cuisant échec. Mais elles ne considèrent pas pour autant que leur pays vit une situation d’urgence :

« Ici, il n’y a pas de crise humanitaire. Il y a d’autres pays qui souffrent de crises terribles à cause du saccage de leurs richesses par l’Occident, et personne ne parle d’eux ! Ah mais bien sûr, si c’est le Venezuela, là ça leur paraît grave, » reproche Diuliana d’un ton grave.

Rejoindre la milice, ce fut leur manière de remercier le Comandante Chávez pour cette page de leur Histoire. Une page qui d’après elles n’est pas encore près de se tourner.

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