Chlordécone et paraquat : la nullité scientifique du Parti socialiste

On élaborera dès cet été un Plan Chlordécone IV qui fera du « zéro chlordécone dans l’alimentation » son objectif phare. Objectif irréaliste… encore un dont l’inculture scientifique est préoccupante !

Par André Heitz.

Ils ont fièrement annoncé le 14 mai 2019 :

« Les @socialistesAN ont utilisé ce mardi matin leur « droit de tirage » afin de créer une commission d’enquête sur l’impact économique, sanitaire et environnemental de l’utilisation du #Chlordécone et du #Paraquat comme insecticides agricoles en #Guadeloupe et #Martinique»

(Source)

Sans blague ? Si le chlordécone est bien un insecticide, le paraquat est un… herbicide !

Le « droit de tirage » est le droit pour chaque groupe parlementaire de demander et d’obtenir une commission d’enquête par session.

Erreurs et approximations

Cette annonce est venue sur Twitter avec la copie du communiqué.

On y lit, en particulier :

« Le Chlordécone et le Paraquat ont été utilisées (sic) massivement jusqu’en 1993 en Guadeloupe et Martinique par les producteurs de bananes alors qu’il avait été qualifié (re-sic) de « cancérigène probable » par l’Organisation mondiale de la santé dès 1979. Le chlordécone est toujours présent dans les sols où il peut persister environ 600 ans durant. Ainsi, 95 % des Antillais sont imprégnés de chlordécone soit plus de 750 000 personnes»

Le chlordécone a été classé, non pas « cancérigène probable », mais « cancérigène possible » selon les dernières données (voir aussi ci-dessous) ; non pas par l’Organisation Mondiale de la Santé, mais par le Centre International de Recherche sur le Cancer, certes dépendant de l’OMS, mais doté d’une large autonomie et, surtout, susceptible de produire des classements que l’OMS siège peut contester ou mettre en perspective (c’est notamment le cas pour le glyphosate et les champs électromagnétiques de radiofréquences).

Dans son volume 20 de monographies de 1979, le CIRC avait évalué le chlordécone dans le cadre plus large de « quelques hydrocarbures halogénés », mais il avait produit une conclusion fort curieuse – en fait, une absence de classement :

« Il y a des preuves suffisantes que le chlordécone est cancérogène chez la souris et le rat. En l’absence de données adéquates sur l’Homme, il est raisonnable, à des fins pratiques, de considérer le chlordécone comme s’il présentait un risque cancérogène pour l’Homme. »

Notons que, comme dans le cas du glyphosate, ces « preuves suffisantes » sont fondées sur un gavage des animaux d’expérience (doses supérieures à 10 mg/kg d’aliments, jusqu’à 80 mg, alors que la limite maximale de résidus la plus élevée de l’Union Européenne est de 0,2 mg/kg dans certaines viandes et de 0,01 mg/kg ou 0,02 mg/kg pour les produits végétaux.

Quant au paraquat, dont la phrase bancale citée ci-dessus peut laisser entendre qu’il est aussi « cancérigène probable », il n’a pas été classé par le CIRC.

Ajoutons que selon PopulationData, en 2019, la population totale des deux îles se montait à 747 058 habitants.

Et puisqu’on est dans les chiffres, voici ce que dit Santé Publique France :

« Plus de 90 % des échantillons dosés dans l’étude Kannari présentent des concentrations détectables de chlordécone (supérieures à 0,02 µg/L). Les niveaux d’imprégnation par la chlordécone mesurés en Martinique et Guadeloupe sont similaires, les concentrations moyennes étant respectivement égales à 0,14 µg/L et 0,13 µg/L. Les niveaux d’imprégnation sont toutefois contrastés au sein de la population d’étude : 5 % des participants ont des niveaux d’imprégnation au moins 10 fois plus élevés que la concentration moyenne (1,24 µg/L en Guadeloupe et 1,87 µg/L en Martinique), et les niveaux maximaux sont de 18,53 µg/L en Guadeloupe et 15,41 µg/L en Martinique. »

Notons aussi qu’un quart de la population testée était en dessous de la limite de quantification (tableau ci-dessous).

Cela fait tout de même beaucoup !

Une enquête sur ses propres turpitudes ?

Le Parti socialiste demande une commission d’enquête ?

L’histoire officielle veut que l’autorisation de mise en marché d’une spécialité du chlordécone, le Curlone, a été retirée le 1er février 1990, sous le gouvernement Michel Rocard II. La substance chlordécone a ensuite été interdite par l’Arrêté du 3 juillet 1990 relatif aux conditions de délivrance et d’emploi, en agriculture, de substances vénéneuses et dangereuses.

Cette histoire a bien été documentée dans un rapport d’information, déposé le 30 juin 2005, de la Commission des Affaires Économiques, de l’Environnement et du Territoire de l’Assemblée Nationale « sur l’utilisation du chlordécone et des autres pesticides dans l’agriculture martiniquaise et guadeloupéenne ». Extraits :

« Lors du retrait de cette autorisation de vente, des voix s’étaient élevées parmi les planteurs pour réclamer un délai d’utilisation supplémentaire de trois ans, au motif que les solutions antiparasitaires de substitution s’avéraient inopérantes ou en cours d’expérimentation.

Cette demande avait notamment été relayée auprès du Ministre de l’agriculture de l’époque, M. Henry Nallet, par M. Guy Lordinot, député de la Martinique, à l’occasion d’une question écrite du 23 avril 1990, ainsi que d’un courrier du 30 avril 1990 (annexes I-F et I-G).

(Source)

Les réponses du ministre (annexes I-H et I-I) rappelaient tout d’abord qu’en tout état de cause, et conformément à l’article 8 de l’arrêté du 1er décembre 1987 précité, « lorsqu’une spécialité est l’objet d’un retrait d’homologation, la vente, la mise en vente ainsi que toute distribution à titre gratuit par le demandeur responsable de la mise sur le marché français doivent cesser un an après la notification de ce retrait. Toutefois, un délai supplémentaire d’un an est toléré dans les mêmes conditions que ci-dessus ».

La vente du Curlone pouvaient donc se poursuivre, conformément au droit commun, deux ans après le retrait de l’autorisation de vente intervenu le 1er février 1990.

Mais le ministre précisait aussi que « si à l’issue de cette période, un délai supplémentaire d’un an s’avérait nécessaire, [il] ne serait pas opposé à l’accorder ». »

M. Guy Lordinot ? Socialiste…

L’histoire se poursuit :

« En effet, après l’arrêt de la commercialisation, l’utilisation du Curlone s’est poursuivie jusqu’en septembre 1993, sur le fondement des deux dérogations suivantes.

[…]

Le 14 janvier 1993, le sous-directeur de la protection des végétaux, en réponse à un courrier adressé par le préfet de région et faisant état d’une demande de prolongation de la dérogation émanant de la SICABAM, se dit prêt à analyser la situation et estime qu’en tout état de cause, une telle dérogation ne pourrait excéder 6 à 8 mois compte tenu de l’existence d’un produit de substitution, et devrait en outre être assortie de mesures tendant à éviter toute introduction dans la région de nouvelles quantités de Curlone (annexe I-M).

Le 25 février 1993, alors que M. Jean-Pierre Soisson est ministre de l’Agriculture, une décision du sous-directeur de la protection des végétaux autorise l’ensemble des planteurs de bananiers à utiliser le reliquat de Curlone, à base de chlordécone, pour lutter contre le charançon du bananier, et ce jusqu’au 30 septembre 1993 (annexe I-N). »

Le 25 février 1993 ? C’est le gouvernement Pierre Bérégovoy…

Précisons cependant que notre référence ci-dessus à des « turpitudes » est provocatrice. Il n’est pas de notre intention – contrairement à celle, probable, des demandeurs de commission d’enquête – de réécrire ou d’interpréter l’histoire à l’aune des connaissances, des exigences et des obsessions sécuritaires actuelles plutôt que de celles de l’époque.

La santé des ultra-marins sacrifiée ?

Une « commission d’étude » s’est donc déjà penchée sur la question du chlordécone. Elle a porté un regard sévère sur les décisions de 1992 et 1993 qui ont permis l’utilisation du chlordécone après le 1er février 1992 jusqu’au 30 septembre 1993, mais en notant qu’il ne s’agissait pas là d’une « spécificité ultramarine ».

Elle écrit encore :

« Par ailleurs, il convient de dissiper toute ambiguïté au sujet du champ d’application de ces dérogations.

On a souvent cherché à accréditer la thèse selon laquelle si le Curlone avait été autorisé pour toute la France jusqu’en 1990, les dérogations auraient limité aux seules Antilles la possibilité de poursuivre l’utilisation de ce produit au-delà de cette date. Cette thèse laisserait entendre que les autorités nationales ont, par négligence, voire délibérément, sacrifié la santé des populations ultramarines tout en protégeant soigneusement celle des populations vivant dans l’Hexagone.

La mission tient à tordre le cou aux allégations dénuées de tout fondement.

Comme on l’a précédemment exposé, une autorisation de vente n’est pas délivrée pour une zone géographique, mais au propriétaire d’une molécule ou d’une spécialité commerciale, pour un usage déterminé.

En l’espèce, le produit ayant été homologué pour un usage limité aux bananeraies, il n’a jamais été utilisé en métropole, où il n’aurait eu aucune utilité.

Son utilisation entre 1990 et 1992 était parfaitement légale, et conforme à ce qui se pratique en n’importe quel point du territoire national»

Réécrira-t-on l’histoire ?

La question du chlordécone a aussi fait l’objet d’un rapport de l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), déposé le 24 juin 2009, « Impacts de l’utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d’évolution ». Les socialistes et apparentés n’y font pas référence dans leur proposition de résolution du 10 mai 2019.

Ce serait donc la troisième fois que des moyens budgétaires – l’argent des contribuables – seraient investis, certes sur une thématique importante pour peu que l’on veuille se pencher sur les mesures à prendre plutôt que de mener une chasse aux sorcières (« revenir sur les responsabilités publiques et privées dans la prolongation de l’autorisation de ces insecticides […] faire toute la lumière sur les responsabilités de chacun »).

Après avoir fait, sur ses propres deniers, le bilan du quinquennat Hollande, le Parti socialiste pourrait faire, sur fonds publics, celui des années Mitterrand sur un sujet particulier…

Mais la création d’une commission d’enquête est tributaire de l’absence de poursuites judiciaires portant sur l’objet de l’enquête. Or, le site Outremers 360° rapporte que, selon une source judiciaire, une information judiciaire a été ouverte ouverte à Paris en novembre 2007 (probablement à la suite de la plainte de l’ASSAUPAMAR pour empoisonnement du 10 mai 2007), est en cours.

Et pendant ce temps-là…

… le Président Emmanuel Macron a écrit une lettre de trois pages, datée du 9 mai 2019, à la Coordination des Associations d’Outre-mer réunissant une soixantaine d’associations et de personnalités ultramarines pour, en fait, corriger sa bévue du 1er février 2019, son affirmation qu’il ne fallait pas dire que le chlordécone est cancérigène.

On élaborera donc dès cet été (pourquoi pas dès maintenant ?) un Plan Chlordécone IV qui fera du « zéro chlordécone dans l’alimentation » son objectif phare. Objectif irréaliste… encore un dont l’inculture scientifique est préoccupante !

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