Risque de lymphome : le glyphosate est-il coupable cette fois-ci ?

Diverses études montrent un lien de causalité entre l’usage du glyphosate et le lymphome. Elles sont à relativiser.

Par André Heitz.

Après la bombe médiatique et sociopolitique du classement du glyphosate en « cancérogène probable » par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), en mars 2015, les évaluations par les agences internationales, européennes et nationales se sont succédé.

Avec un résultat constant : il est improbable que le glyphosate, utilisé selon les préconisations d’emploi, soit cancérogène ou autrement nocif pour la santé. Cette formulation bizarroïde a une explication liée à l’asymétrie de la preuve : la non-cancérogénicité est quasiment indémontrable car absence de preuve ne vaut pas preuve de l’absence ; « il est improbable… » et les formules voisines sont ce qui se rapproche le plus de « non-cancérogène ».

Une nouvelle tentative de nous convaincre de la dangerosité du glyphosate

Les études épidémiologiques se suivent aussi.

Sur le site de l’American Council on Science and Health, M . Alex Berezow s’est récemment interrogé : « La science de la nutrition est-elle en grande partie bidon ? » (traduit ici). C’est parfaitement transposable aux études sur les liens entre substances chimiques et santé… notamment entre glyphosate et lymphome non hodgkinien (LNH – celui qui a étayé le classement du CIRC – erroné et frauduleux, mais c’est une autre affaire).

Les études épidémiologiques se suivent et, comme elles sont instrumentalisées (quand elles ne sont pas conçues à dessein pour servir d’instruments), elles n’échappent pas à la critique, pertinente ou non, dans la médiasphère et la blogosphère. À tort ou à raison, les accusations de biais ou de conflits d’intérêts abondent.

Et c’est bien par là que nous allons commencer pour la dernière itération des tentatives de nous convaincre de la dangerosité du glyphosate : Exposure to Glyphosate-Based Herbicides and Risk for Non-Hodgkin Lymphoma: A Meta-Analysis and Supporting Evidence (exposition aux herbicides à base de glyphosate et risque de lymphome non hodgkinien : méta-analyse et preuves à l’appui), de LuopingZhang, Iemaan Rana, Rachel M. Shaffer, Emanuela Taioli et Lianne Sheppard, publié en ligne le 10 février 2019 dans la revue Mutation Research.

Ce très long article conclut une méta-analyse comme ceci, selon le résumé :

En utilisant les groupes les plus exposés lorsqu’ils étaient disponibles dans chaque étude, nous rapportons que le risque méta-relatif global (méta-RR) de LNH chez les personnes exposées aux GBH [herbicides à base de glyphosate] a été augmenté de 41 % (méta-RR = 1,41, IC, intervalle de confiance, à 95 % : 1,13 à 1,75).

Une nouvelle étude pour étayer une idée préconçue

La mèche nous a été vendue par un article de Mme Stéphane Horel dans Le Monde (pour une fois pas outrageusement biaisé), « Glyphosate : une étude montre une nette augmentation du risque de lymphome » (sur Internet) ou « Une étude confirme le lien entre glyphosate et lymphome » (version papier) : en décembre 2016, un panel d’experts de l’Agence pour la Protection de l’Environnement des États-Unis (EPA) avait conclu, en bref, qu’il était improbable que le glyphosate soit cancérogène pour l’humain. Mais, selon Le Monde, « la majorité des experts constituant le panel, appelés à débattre sans avoir de voix délibérative, n’étaient « pas heureux » – c’est là le propos de Mme Emanuela Taioli – de cette décision. » Trois membres du panel ainsi « [f]rustrées » ont donc entrepris leur propre analyse.

Interprétation : une recherche pour étayer une conclusion préconçue…

Jamais trois sans quatre (ou cinq)

Les méta-analyses se suivent…

La méta-analyse consiste à combiner les résultats d’une série d’études indépendantes sur un problème donné en vue de tirer une conclusion globale avec une précision augmentée du fait de l’augmentation du volume des données exploitées.

Les auteurs de la nouvelle méta-analyse ont exploité les études individuelles utilisées précédemment par le CIRC et deux équipes d’auteurs (dont l’une – Schinasi et Leon – était du CIRC). Avec deux variantes pour les résultats de l’Agricultural Health Study (étude de la santé en milieu agricole – l’équivalent français est AGRICAN) : l’étude initiale de 2005 et l’étude mise à jour de 2017 (date de mise en ligne) ou 2018 (date de publication) sur une vaste cohorte prospective de 54 251 applicateurs de pesticides états-uniens (dans l’étude de 2018).

Ils livrent dans le tableau suivant les résultats résumés.

Pas de fait nouveau : une évaluation du risque grandement conforme aux précédentes

On observera que leur « méta-risque relatif » des utilisateurs de glyphosate les plus exposés n’est pas sensiblement différent de ce que les autres auteurs avaient trouvé pour l’ensemble des utilisateurs.

C’est important : malgré tout le tapage auquel on peut s’attendre dans la presse, les réseaux sociaux et les milieux activistes, les résultats de Zhang et al. ne sont pas de nature à infirmer le constat du CIRC de l’existence, au mieux de son point de vue activiste et au pire du point de vue des observateurs rationalistes, de « preuves limitées » (limited evidence) de cancérogénicité chez l’humain ; ni le constat de toutes les agences d’évaluation qui se sont prononcées sur le sujet d’une improbabilité (quasiment de l’absence) de cancérogénicité.

Ce qui change, en revanche, et encore relativement modestement, ce sont les intervalles de confiance.

Rappelons que « 1,41 (1,13, 1,75) » – le résultat de Zhang et al. avec les données de l’AHS de 2018 – signifie qu’ils ont calculé un méta-risque relatif de 1,41 (un risque 41 % plus élevé pour la population étudiée par rapport à la population de référence), mais que la valeur réelle a 95 % de chances, statistiquement, de se situer quelque part entre 1,13 et 1,75.

Lorsque l’intervalle de confiance inclut la valeur 1, les scientifique (honnêtes) concluent que leur résultat n’est pas significatif. Un méta-risque de 1,41 et une limite basse de 1,13 ne sont pas non plus de nature à soulever l’enthousiasme des foules scientifiques.

Pour les activistes, c’est évidemment une autre affaire…

Bricolage sur les populations considérées

Mais pour arriver à ce résultat les auteurs ont dû bricoler, comme l’indique leur résumé : « En utilisant les groupes les plus exposés lorsqu’ils étaient disponibles… » (c’est nous qui graissons).

Ainsi, pour l’AHS de 2018 (Andreotti et al.), ils ont retenu le quartile des plus gros utilisateurs de glyphosate, ceux qui ont un score d’utilisation du glyphosate (nombre de jours x note d’intensité de l’exposition) de 2610 ou plus ; pour McDuffie, l’étude de la plus faible qualité mais intervenant tout de même dans la méta-analyse pour 15,05 %, au deuxième rang, ce sont des applicateurs ayant utilisé le glyphosate plus de deux jours par an.

C’est une des faiblesses de la méta-analyse qui a retenu l’attention de quelques commentateurs avisés.

Garbage in, garbage out ou camelote à l’entrée, camelote à la sortie

Il y a d’autres faiblesses, inhérentes à l’exercice. La qualité d’une méta-analyse dépend grandement du matériau de base (les études et données qui y entrent), de la rigueur de l’analyse, et de l’impartialité des auteurs.

L’étude de Zhang porte sur la cohorte AHS –  plus de 89 000 agriculteurs et leurs conjoints de l’Iowa et de la Caroline du Nord suivis depuis 1993 – et cinq études cas-témoins.

Le suivi d’une cohorte est le mode opératoire le plus fiable, mais aussi le plus coûteux et le plus long. Il n’est évidemment pas parfait – voir ici pour un cas français.

Dans les études cas-témoins, on compare l’historique des malades à celui des « témoins », non malades, pour chercher à savoir si les cas ont été plus (ou moins) exposés au facteur étudié. Ces études sont sujettes à d’importants biais de sélection (lorsque les deux groupes ne sont pas comparables), de confusion (le facteur étudié peut être une variable confondante, ou bien un autre facteur non identifié et non corrigé influe sur le résultat) et surtout de mémorisation (les malades n’ont pas de souvenir précis de leur exposition à certains facteurs et tendent à exagérer leur exposition au facteur causatif suspecté).

Le North-American Pooled Project fournit une illustration éclatante de la variabilité des estimations d’odds ratios (voir « Les scientifiques nord-américains (et les responsables du CIRC) ont-ils conspiré pour cacher des résultats sur l’absence de risques pour la santé du glyphosate ? » et le Powerpoint d’origine). Rappelons que l’étude NAPP a été gardée sous le coude en attendant le classement du glyphosate par le CIRC, évoquée par la suite de manière outrageusement biaisée (y compris par le CIRC), et jamais publiée dans une revue à comité de lecture… et pour cause : elle infirme le classement du CIRC.

Petits arrangements

Et y a d’autres faiblesses encore… dues à la négligence, voire à une volonté délibérée.

Ainsi, pour l’AHS de 2018, les auteurs ont sélectionné les données correspondant à un temps de décalage de 20 ans. Ce n’est pas forcément injustifié : le LNH ne se déclenche pas immédiatement ou presque après une pulvérisation de Roundup (comme, prétendument, chez Dewayne « Lee » Johnson).

Mais les auteurs n’ont fourni aucun résultat pour les autres temps de décalage. Il se trouve que pour le quartile supérieur retenu, le risque relatif le plus élevé correspond à 20 ans de décalage (1,12). Pour les autres – pas de décalage (ensemble des applicateurs du quartile), 5, 10 et 15 ans – il est inférieur à 1, à respectivement 0,87, 0,87, 0,83 et 0,94 (selon l’interprétation favorite des activistes, cela signifierait que le glyphosate protège du LNH !). Ces chiffres suggèrent aussi une absence de relation dose-réponse, autre élément important dans l’analyse des associations ou lien entre facteur causatif étudié et maladie.

Compte tenu du poids de l’AHS dans la méta-analyse (54,04 %), les méta-risques relatifs auraient été beaucoup moins sexy, et même non significatifs avec ces autres valeurs. Cela aurait été du plus mauvais effet, y compris en comparaison avec l’analyse du CIRC dont la limite inférieure de l’intervalle de confiance a été fixée à 1,03 – peut-être « dopée » pour atteindre le niveau de « preuve limitée » nécessaire pour un classement en « cancérogène probable ».

En revanche, les auteurs se sont épanchés très longuement sur des considérations incidentes, manifestement dans le but de convaincre le lecteur de l’existence – avérée selon eux – d’un risque accru de LNH pour les plus gros utilisateurs de glyphosate.

Une conclusion s’impose : il s’agit d’une étude et d’un article militants.

Cette conclusion est confortée par une rapide comparaison entre le texte publié et le manuscrit accepté pour publication. Celui-ci est bien moins prudent et nuancé, ce qui suggère fortement un biais intellectuel, un parti pris.

Du reste, on sort bien du domaine de la science pour entrer dans celui de la croyance quand on lit sur 20 minutes :

Notre analyse visait à apporter la meilleure réponse possible à la question de savoir si le glyphosate est cancérogène ou non, a déclaré Lianne Sheppard, professeure à l’université de Washington. À la suite de cette recherche, je suis encore plus convaincue que ça l’est.

Un outil pour l’instrumentalisation de la justice ?

Dans Le Monde, Mme Stéphane Horel n’a pas caché sa joie : « Et à n’en pas douter, ces conclusions auront un retentissement dans les tribunaux. » C’est exact, mais pour autant que la justice se laisse instrumentaliser et succombe aux délires anti-glyphosate.

Il appartiendra aux milieux scientifiques rationalistes et aux avocats de la défense de saisir la portée réelle de l’étude.

Cette méta-analyse n’apporte fondamentalement aucun élément nouveau à l’appui des manœuvres d’instrumentalisation de la justice… si ce n’est, au contraire, de démontre que même les plus gros utilisateurs de glyphosate n’ont pas de risque vraiment supérieur de LNH. Rappel : Schinasi et Leon : RR = 1,45 pour l’ensemble des applicateurs ; Zhang et al. : 1,41 pour les plus gros utilisateurs ; CIRC : « preuves limitées » ; agences d’évaluation : cancérogénicité improbable (faute de pouvoir positivement prouver l’absence).

En particulier, elle n’est d’aucun secours pour les « pisseurs involontaires de glyphosate », qui ne peuvent que se prévaloir d’une « contamination » par les résidus de pesticides dans l’alimentation. Ni pour les plaideurs (ou les avocats ayant flairé la bonne affaire) se prévalant d’une atteinte à la santé autre que le lymphome non hodgkinien.

Autorités sanitaires, soyez rationnelles !

Pour les autorités sanitaires, le message clé sera que les risques se gèrent par des mesures de prévention et de mitigation, et non pas exclusivement par des interdictions issues d’un « principe de précaution » mal compris et dévoyé ; ainsi que par des analyses bénéfice/risque.

Chaque cas de maladie est certes un échec pour la santé publique. On articule une incidence de 13 cas de LNH pour 100.000 personnes en France. Le risque accru de 41 % – à supposer qu’il soit réel – fait grimper cette incidence à 18… pour les gros utilisateurs.

Prenons ici pour base l’étude d’Eriksson et al. sur des applicateurs ayant utilisé du glyphosate plus de 10 jours par an pour nous fixer une idée de la notion de gros utilisateur. Combien de notre demi-million d’agriculteurs (en gros) sont dans ce cas en France ? Si c’est 10 % (à notre sens invraisemblablement haut), le nombre de cas supplémentaires attendus serait de 2 ou 3.

C’est probablement bien moins que les cas de LNH et d’autres affections graves à attendre de l’utilisation d’« alternatives au glyphosate » (y compris le désherbage mécanique générateur de particules fines).