Notre-Dame de Paris incendiée : un éclair d’éternité

Cathédrale Notre Dame de Paris By : Daniel Dudek - CC BY 2.0

La cathédrale, comme symbole, nous inscrit à la fois dans une histoire, celle de l’homme, et dans une communauté, celle de l’humanité, pour laquelle ce qui est d’ordre biologique ne constitue pas le tout de la réalité.

Par Charles Hadji.
Un article de The Conversation

L’incendie de Notre-Dame de Paris a profondément touché des millions de personnes. Peut-on, et comment, rendre compte de cette résonance universelle ? L’événement aurait-il le même sens pour toutes ces personnes ? Ne faut-il pas interroger plutôt le fait que tant de personnes se soient senties touchées, en même temps, par le même événement ? L’écho universel rencontré par ce qui n’est, d’un point de vue froidement objectif, qu’un incendie, ne nous dévoile-t-il pas quelque chose d’essentiel ?

L’expérience paradoxale de l’éternité

Spinoza a écrit que « chacun d’entre nous est capable de sentir et d’expérimenter qu’il est éternel ».

At nihilominus, sentimus, experimurque, nos aeternos esse  (Ethique, V, p. 23, scolie).

Il me semble que l’incendie met en pleine lumière la vérité de cette affirmation. Si le fait de voir cette cathédrale tant aimée se réduire en partie en cendres sous notre regard sidéré d’impuissance nous touche tant, c’est qu’il est reçu comme un rappel à l’ordre. Il réveille, de façon flamboyante, la conscience de notre rapport à l’éternité. C’est-à-dire à quelque chose qui n’est pas de l’ordre des choses, et qui s’inscrirait dans une tout autre temporalité que celle de notre pauvre durée, dont la mort est l’horizon.

Ce message est paradoxal. Car bien sûr on peut entendre, en premier lieu, que rien n’est éternel, puisque brûle ce que l’on croyait le plus solide. Même les cathédrales peuvent partir en fumée ! Chacun est poussière, et retournera en poussière. Il faut bien s’en faire une raison. Mais en allant, comme le « pauvre Martin » de Brassens, jusqu’à ne pas trouver ça tout naturel ! Autrement dit, en comprenant que la nature, en tout cas de l’homme, ne se réduit pas à ce qui, en lui, est immédiatement naturel.

Pour le chrétien : l’espérance, plus forte que la mort

Car à quel titre est-on aussi profondément touché ? On peut apporter au moins trois réponses. Je suis touché, tout d’abord, en tant que chrétien. Parce que, comme l’écrit Descartes, Dieu m’ayant fait la grâce d’être élevé dans la religion chrétienne, ce dont il m’est resté quelques traces, je ne peux qu’être profondément attristé par le funeste événement frappant l’une de nos plus belles cathédrales, qui plus est (Dieu viendrait-il nous narguer ?) pendant la Semaine sainte.

Mais précisément, l’horizon de cette Semaine sainte est la perspective de la résurrection, c’est-à-dire de la vie éternelle. La croix de Notre-Dame n’a-t-elle pas été comme miraculeusement préservée ? Ne sommes-nous pas sommés de comprendre, enfin, que le Royaume n’est pas de ce monde ? La cathédrale n’aurait-elle pas brûlé que pour mieux renaître, comme symbole du Christ ressuscité, qui nous a donné l’espérance de l’éternité ?

Pour le Français : l’histoire et la résilience

En second lieu, je suis touché en tant que Français. Notre-Dame appartient à notre patrimoine commun. Beaucoup plus qu’un simple édifice religieux, elle témoigne de, et pour notre histoire. Elle est un symbole de l’existence, et plus encore de la résilience, du peuple français. Peuple qui, après chaque accident de l’Histoire, après chaque coup dur, après chaque défaite, a su se relever, et « persévérer dans son être », comme l’aurait dit encore Spinoza.

Mais cela souligne qu’en tant que Français, j’appartiens à une communauté qui déborde mon horizon individuel, et qui s’est construite à travers l’Histoire. Je suis toujours autre chose, quelque chose de plus que ce que je suis dans mes appartenances individuelles concrètes (comme Parisien, Breton, Basque, citadin ou campagnard, etc.) ; appartenances dont je peux aussi, par ailleurs, et comme en surplus, être fier !

Notre-Dame, devenue symbole de la République française, témoigne de l’existence d’un peuple, c’est-à-dire d’une communauté nationale qui dépasse, il faudrait dire qui transcende, les individus qui la composent.

Pour l’homme : plus que le fils de son temps

Enfin, en tant qu’homme, la disparition possible de la cathédrale de Paris vient me rappeler qu’aucun être humain ne se réduit jamais à ce qu’il est dans sa particularité spatio-temporelle, toujours borné, dans le temps comme dans l’espace.

Certes, comme l’a fort bien dit Hegel, chacun est le fils de son temps. Il ne faut pas croire que l’on puisse s’en échapper, pour être comme de tous les temps, et considérer les choses d’un point de vue à qui son intemporalité conférerait l’universalité.

L’Homme de Vitruve de Léonard De Vinci, Gallerie dell’Accademia, Venise.
Wikimédia, CC BY-SA 

Mais personne n’est jamais simplement le fils de son temps, pas plus que le prisonnier de sa nature. La cathédrale, comme symbole, nous inscrit à la fois dans une histoire, celle de l’Homme, et dans une communauté, celle de l’humanité, pour laquelle ce qui est d’ordre biologique ne constitue pas le tout de la réalité. Si je suis autant touché, en tant qu’homme, c’est parce que cet incendie me rappelle que ma naissance et ma mort ne sont pas simplement des événements naturels, et m’inscrivent dans le rapport à une éternité qui n’a rien à voir avec une temporalité indéfinie.

C’est parce que le fait d’être conscient de vivre dans le temps m’impose d’affronter une question qui me dépasse, celle de l’éternité.

Ainsi, si je suis touché, aussi bien en tant que chrétien, ou que Français, ou qu’être humain, c’est parce que l’incendie de Notre-Dame me rappelle, d’une manière fulgurante, le mystère de l’éternité.

Charles Hadji, Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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