Il n’y a pas de déserts médicaux !

desert by Over Doz(CC BY-NC 2.0) — Over Doz, CC-BY

Il n’y a ni déserts ni déserts médicaux, il n’y a que des territoires peu attractifs laissés de côté par l’activité économique. Et il ne sert à rien de tirer sur l’herbe pour faire pousser le gazon.

Par Richard Guédon.

Non, il n’y a pas de déserts médicaux.

D’abord il n’y a pas de déserts : un désert est par définition un endroit où il n’y a personne : nul besoin de médecins dans un endroit où il n’y a personne. S’il y a des gens pour se plaindre de ne pas trouver de médecins, c’est que l’endroit où ils habitent n’est pas un désert. En France, depuis 7 000 ans et l’installation de l’agriculture et de l’élevage il n’y a plus de déserts, sauf peut-être en haute montagne, et encore ! Allez faire un tour sur le Mont-Blanc en été ou en Savoie en hiver, il y a des gens, et ces gens ont souvent besoin de médecins.

Ne jouons pas sur les mots dira-t-on : un désert médical c’est une partie du territoire où la population ne peut pas se soigner correctement par manque de professionnels.

Des déserts médicaux, postaux, ferroviaires, en alimentation-bar-tabac

Peut-être, mais il est en réalité bien difficile de savoir ce qu’est un désert médical, dont l’outil de mesure, l’Accessibilité Potentielle localisée (APL) n’a été créé qu’en 2012 ! De l’aveu même de ses promoteurs, ce critère qui tient compte du nombre d’habitants, de leur âge, du nombre de médecins, de leur volume d’activité, mais aussi de la population et des ressources des villages voisins, n’est pas vraiment satisfaisant.

Observons maintenant les cartes produites avec ce type de critères par les officines économiques publiques, les administrations, les organismes professionnels médicaux. Elles montrent que, si déserts il y a, ils ne sont en rien spécifiquement médicaux ; les trop fameux « déserts médicaux victimes d’une  scandaleuse inégalité dans l’offre de soins parce que les médecins, qui sont des riches, s’entassent sur la Côte d’Azur » sont en réalité les zones du territoire peu attractives, en difficulté sur tous les plans. Si déserts il y a, ce sont aussi des déserts postaux, des déserts ferroviaires, des déserts bancaires, des déserts en alimentation-bar-tabac, des déserts numériques, des déserts touristiques etc. Dans ces déserts-là, l’eau de pluie qui manque, c’est l’argent de l’activité économique qui se déverse toujours davantage sur les pôles urbains.

Il n’est pas exact, mais stigmatisant, de qualifier de déserts médicaux des territoires peu attractifs pour des raisons globales.

Chez nos voisins mêmes causes mêmes effets

Retirons maintenant les cocardes collées sur nos lunettes et regardons autour de nous : les difficultés de répartition des médecins et de l’offre de soins sont les mêmes dans la plupart des pays d’un niveau comparable à la France. Partout, les zones rurales et les périphéries défavorisées des grandes villes manquent de professionnels de santé, y compris dans les pays comme le Royaume-Uni, où les médecins sont des fonctionnaires.

Les causes de cette inégale répartition sur les territoires sont partout les mêmes : concentration de l’activité et de la population dans des métropoles et pôles urbains ; départ à la retraite des médecins de la génération du « médiboom » formés pendant les Trente glorieuses, pas ou peu remplacés dans les zones difficiles par les nouvelles générations urbaines à la recherche d’une meilleure qualité de vie ; recul de la médecine générale et spécialisation croissante des médecins sous l’influence du progrès technologique.

Solutions coûteuses, solutions inutiles

Tout ceci n’a nullement empêché les politiques paniqués par l’angoisse de leurs électeurs de prendre dans le flou le plus total de nombreuses et coûteuses décisions : élargissement du numerus clausus — alors qu’en chiffres absolus il n’y a jamais eu autant de médecins en France —, financement de maisons de santé sans médecins, aides en tout genre à l’installation n’aboutissant qu’à des effets d’aubaine, « chasse de têtes » confuses de médecins étrangers, et toujours les rêves autoritaires à gauche, mais pas seulement, qui surgissent à chaque discussion parlementaire.

Or il suffit de lire la presse économique et médicale internationale pour découvrir que toutes ces mesures ont déjà été essayées et bien évaluées dans différents pays, et que cela ne fonctionne pas : on ne fait pas pousser le gazon en tirant sur les brins d’herbe.

Seules se sont révélées efficaces des mesures qualitatives de long terme qui installent des dynamiques professionnelles collectives : groupes d’échanges de pratique de médecins ruraux, stages d’internes en cabinet rural, assistants médicaux, coopérations entre différents professionnels de santé.

Que faire ? D’abord dire la vérité

On ne peut nier les difficultés croissantes des populations rurales âgées et de certaines banlieues en friches, alors que faire ? Vu la profondeur et la complexité des causes on se doute que les problèmes vont durer, qu’il n’y a pas de solution miracle. Il faut le dire aux habitants de ces territoires. Le mensonge accroît la détresse et conduit à l’émeute.

À court terme, il faut surtout gérer au plus près du terrain et éviter les solutions nationales.

Il faut aider les médecins généralistes des zones déficitaires à rester en activité le plus longtemps possible en leur simplifiant la vie, essayer d’orienter vers eux les remplaçants disponibles et demander aux médecins retraités, de plus en plus nombreux, de venir donner un coup de main pendant les vacances. Ils le font d’ailleurs de plus en plus. Il faut organiser des consultations à distance, impliquer les infirmières et les pharmaciens dans des actes médicaux simples et faciliter les transports des malades vers les villes où la démographie médicale est correcte.

Pour renverser la tendance à long terme, il faudrait recentrer le système vers son véritable centre : le patient et son médecin généraliste. Que ce soit dans le domaine de l’assurance maladie, de l’hospitalisation et de l’enseignement de la médecine, il faudrait décentraliser, autonomiser, privatiser, mettre en concurrence. Dans toutes les petites villes, par délégation des facultés de médecines, des groupes de médecins généralistes doivent pouvoir accueillir très tôt ces étudiants et les former à la médecine générale. Des expériences locales ont montré sur le long terme que même dans des zones peu attractives la démographie est meilleure si les étudiants sont accueillis par des généralistes maîtres de stages et par des groupes professionnels dynamiques.

Ni populisme ni coercition

Mais toutes ces mesures ne sont pas spectaculaires, et le populisme est tentant. Même si une grande majorité de nos concitoyens y est favorable, il ne faut pas céder à la tentation autoritaire : si on se laisse aller à obliger les médecins généralistes à s’installer dans des zones où ils ne le souhaitent pas, cela signera tout simplement la mort de la médecine générale dans ces territoires. Aucun médecin généraliste ne se laissera forcer, pas plus qu’on ne peut contraindre un gérant de bar-tabac- alimentation à installer sa boutique dans tel ou tel village.

En attendant les lendemains qui chantent, il faut faire avec ceux qui sont là et ne pas les faire fuir. « Primum non nocere » : d’abord ne pas nuire, aurait dit le vieil Hippocrate.

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