« L’État doit financer l’information ? » Cette petite phrase potentiellement liberticide

Diana Robinson, 2014, CC BY-NC-ND 2.0

La petite phrase d’Emmanuel Macron doit interpeller les défenseurs de la liberté de la presse. Surtout dans un État déjà soumis à de nouvelles lois liberticides.

Par Yannick Chatelain.

Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer. Le bien public, ce n’est pas le caméraman de France 3. Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI sur TF1, et partout. Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes. Cette rémunération doit être dénuée de tout intérêt. Mais quelque part, cela doit aussi venir de la profession. (Emmanuel Macron)

« Peut-être que c’est ce que l’État doit financer »…

 

« Peut-être que c’est ce que l’État doit financer »… il se trouve que… NON monsieur le Président,  il est avéré que ce « peut-être » est nul et non avenu pour ce qui concerne des sociétés privées de l’information. Ce n’est certainement pas à l’État de le financer, à moins de vouloir les asservir.

Dans un régime autoritaire, là, oui, pourquoi pas ! Si vous relisez votre discours avec attention — parler à bâtons rompus peut « machiavéliser » le propos et c’est là, il est vrai et je vous l’accorde, une excuse —, vous vous proposez, sans sourciller, que le pouvoir non seulement finance des media neutres (ce qui est en soi «  amusant » de faire cohabiter les termes « financer » et « neutralité »). Mais mieux encore, qu’il s’arroge de fait le droit de filtrer le vrai du faux… ce qui devient alors sidérant, pour ne pas utiliser le terme de terrifiant !

Dans un autre contexte…

Dans un autre contexte que la période douloureuse que nous traversons collectivement, vous comme nous toutes et tous, nous pourrions passer notre chemin, nous dire que ce ne sont que des mots, vos mots.

Malheureusement, Monsieur le président vos propos – ces propos — sont inquiétants, dès lors que l’on les lit au prisme de lois liberticides dont vous êtes, avec votre gouvernement et votre majorité en particulier, les responsables comme les coupables (cf. loi fake news, loi renseignement). Des lois qui marginalisent les unes après les autres le juge judiciaire garant des libertés individuelles au profit d’autorités administratives supposées être impartiales.

De petites phrases « anodines » en lois pas du tout anodines.

De petites phrases anodines en lois qui ne le sont pas, il se dessine — comme le dirait la police — un faisceau de présomptions quant à la façon dont vous et votre gouvernement envisagez l’information et son contrôle le plus strict.

La fin des petites phrases ?

Pour la fin des petites phrases que vous avez annoncée, en utilisant le mot fort de « conversion » je ne saurai vous donner tort. Malencontreusement cette tirade ne va pas vraiment dans le sens de la conversion annoncée ! Voici la lecture que j’en ai :

Tout d’abord, la neutralité journalistique dans un cadre subventionné par l’État est aussi impensable qu’impossible. C’est irréaliste, c’est antinomique. Ce que vous proposez ce n’est ni plus ni moins que La Pravda, « En marche pour le coup », avec à la clé des médias « autorisés » qui seraient constitués de journalistes « au mieux » partisans, « au pire », courbés et tremblants.

Des journalistes chargés de distiller la bonne parole,  à savoir la « vérité ». Une vérité dont le pouvoir en place serait alors le seul garant. Vous conviendrez que cela pourrait servir de fondation à l’établissement d’un régime autoritaire sous le joug de la « la voix du pouvoir », une voix normée !  S’il s’agit de mettre son intelligence au service du bien de tous, vous admettrez, j’en suis certain, que ce n’est pas une trajectoire souhaitable.

De l’opposant à la dissidence, de l’importance du choix des mots

Dans une période chahutée où, au regard de tentatives de lois ciblant des opposants en oubliant une nouvelle fois l’unique garant des libertés individuelles (le juge judiciaire) comme j’ai pu l’évoquer — que d’aucuns sous des prétextes fallacieux n’hésitent plus à traiter d’individus factieux, séditieux, subversifs, à l’envi et en boucle — élément de langage encore, élément de langage toujours — il n’en demeure pas moins que ces mots n’ont pour seul objectif que de caricaturer et de stigmatiser, petits pas à petits pas, toute forme de contestation en criminalisant la contestation, à tort et à déraison. Permettez alors, monsieur le Président, que je m’interroge !

Je m’interroge, à vous écouter, sur votre amour sincère de la démocratie. Je m’interroge sur la vision que vous avez de l’ordre républicain ! Peut-être aimez-vous l’ordre, c’est tout à votre honneur et c’est comme tout un chacun ! Qui pourrait vous en faire grief ? Il n’est pas de démocratie sans ordre, nous en sommes presque tous d’accord !

Mais qu’en est-il de votre amour de la démocratie et de la république ? À lire vos propos, sans vouloir dramatiser les choses, je m’interroge sur la survie à court terme du  terme même, d’« opposant ». En France — cet ex-pays de #JeSuisCharlie. Si toutes « vos envies » étaient mises en œuvre par une représentation nationale devenue, n’en déplaise — comme cela semble être le cas à ce jour — un simple bureau d’enregistrement, il est notable que ceux et celles qui s’aventurent à voter contre le gouvernement s’exposent à une exclusion du parti LREM.

Aussi, à vous lire, je me demande si, sans un salutaire sursaut de votre part, et la pleine réussite de votre conversion annoncée, de votre scarification proclamée si le terme dissident ne sera pas désormais, à court ou moyen terme, plus approprié en France que celui d’opposant.

Dans un régime démocratique, ne pas penser comme le pouvoir en place ne relève pas de la fake news pas plus que cela ne relève d’un crime, à moins de s’abaisser à  une forme de « Trump attitude » grotesque qui nomme fake news tous les faits qui le mettent en défaut.

Lutter contre ces fake news — infox dans notre langue — que vous semblez décidé à combattre ne peut se faire si un pouvoir s’arroge le droit d’imposer les siennes ! Elles ne peuvent être combattues qu’en respectant le droit inaliénable à la pluralité de l’information, afin que chacun soit en mesure de pouvoir se faire sa propre opinion.

Un bien public est un bien « non rival » et « non excluable » !

Pour ce qui est de la notion de bien public, que vous évoquez, il m’apparaît utile — puisque vous utilisez ce mot en l’associant à la notion d’information – de rappeler à tous et toutes ce qu’il en est. Il s’agit ici de m’assurer que nous parlons bien de la même chose. Un bien public est un bien qui a la double caractéristique d’être « non rival » et « non excluable » :  

Un bien public est un bien non rival, c’est-à-dire dont la consommation par un agent ne diminue pas la quantité disponible pour les autres agents. « Par exemple, la télévision hertzienne, qui peut être captée et regardée par des millions d’agents au même moment est un bien non-rival. » Un bien public est un bien également est non-excluable, « il est alors difficile ou coûteux d’exclure des agents de la consommation de ce bien »…. censurer Internet, trier l’information au service du pouvoir, (le reste étant infox) va coûter à l’État et au contribuable, cible d’un véritable brainwashing, un argent considérable.

Dépenses qui seront, qui plus est, inefficientes et contre-intuitives. Il est alors aisé de comprendre que ce bien public doit permettre au citoyen d’accéder à une pluralité informationnelle on et off line non pas à une information descendante du pouvoir, labélisée véridique parce qu’émanant de ce dernier  ! Étrange label de vérité que celui attribué par le pouvoir en place dans une démocratie !

L’État, monsieur le Président de la République, ne peut ainsi d’aucune façon être le fournisseur exclusif et impartial de cette information. Si le pouvoir se fait le financeur — et qui plus est, financeur de médias de masse privés — inutile d’être grand clerc pour comprendre qu’il en sera alors à court terme le financeur et le fournisseur exclusif d’information labellisée !

Il n’y a pas de phrases « anodines » dès lors qu’elles sont extrêmement perturbantes et viennent du sommet d’un État. Si votre déclaration l’est, c’est que la lutte contre les fake news et la loi douteuse qui a été votée par votre majorité,  apparaît de plus en plus comme l’arbre qui cache la forêt d’autres intentionnalités ! Des intentionnalités qui pourraient rapidement s’avérer bien moins honorables !

Aussi et afin qu’il n’ y ait pas d’ambiguïté, comme celles qui ont dû être levées par votre secrétaire d’État pour ce qui était de votre prise de position sur la fin de l’anonymat, il conviendrait de lever toute ambiguïté sur ce qui pourrait être compris comme l’« ambition » d’une mise sous tutelle par le pouvoir de l’information. Les projets de loi suivent souvent des propos jugés « anodins ». Et les outils qui finissent par prendre corps placés entre de mauvaises mains — aujourd’hui comme demain — sont annonciateurs de lendemains et de libertés qui déchantent…