Fin de l’anonymat sur Internet : le rectificatif de l’Exécutif

Freedom of speech by Ahdieh Ashrafi(CC BY-NC-ND 2.0)

L’anonymat sur internet semble préservé, si l’on en croit les dernières déclarations politiques. Mais la méfiance doit rester de mise.

Par Yannick Chatelain.

Emmanuel Macron avait déclaré le jeudi 18 janvier 2018, à Souillac, et ce, dans le cadre du Grand débat national, qu’il fallait « aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat. » en particulier sur les réseaux sociaux, pour lutter, entre autres, contre la problématique des infox et pour protéger la démocratie. Cette déclaration n’avait pas été sans suciter de nombreuses réactions de tous les défenseurs de la liberté d’expression.

Le rectificatif de l’Exécutif

Passé l’émoi  de ceux et celles qui se sont inquiétés d’une assertion aussi péremptoire et pour le moins éloignée de toute forme d’avancée démocratique, il est à mettre au crédit de Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des comptes publics, chargé du numérique,  d’avoir, quelques jours plus tard précisé les choses et « recontextualisé » les propos du président de la République.

Face à la levée de boucliers des défenseurs de la liberté d’expression que j’ai pu évoquer, Mounir Mahjoubi, invité sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, s’est prononcé sans ambages le  25 janvier 2019 « contre la levée de l’anonymat sur les réseaux sociaux, jugeant cette initiative souhaitable pour les seuls dispositifs de démocratie participative en ligne. ».

Voilà une position qui a le mérite de la clarté. Qu’il s’agisse de votes, de débats… Il ne peut effectivement être de démocratie participative « légitime » via Internet sans cette évidence et précaution minimale. Tout en rappelant cependant que tout le monde n’est toujours pas égal dans l’accès à Internet sur le territoire national. Cet état de fait demeure une limite à toute forme de questionnement ou interactions avec les pouvoirs publics de la population via Internet, qui n’y est pas pleinement représenté : « en novembre 2018, Médiamétrie dénombrait plus de 53 millions d’internautes en France, soit 84,3% des Français de deux ans et plus. » (Ndla. Ne me faites pas de faux procès. Je me doute que les citoyens de deux ans ne sont pas amenés à apporter leur contribution aussi intéressante soit-elle. J’évoque naturellement ceux et celles qui sont dans les 15,7 % restant, sont concernés, comme vous et moi et demeurent sans accès et donc sans voix !).

Il est notable que cette situation est aujourd’hui considérée par l’État, comme par de nombreux acteurs, comme à la marge.

Quoi qu’il en soit, partant de ce constat — en ayant intégré les limites de l’exercice — lorsqu’il s’agit de décisions à prendre qui engagent une Nation, l’anonymat ne peut être que nul et non avenu. Il y a des précédents qui ne peuvent que conforter la sagesse de cette posture. Le débat sur la neutralité d’Internet aux États-Unis — une neutralité d’ores et déjà restaurée en Californie – est, à ce titre, un exemple probant des usages détournés de l’anonymat à seule fin de manipuler une opinion publique.

Maintien de la vigilance

Ceux et celles qui sont attachés à la liberté d’expression ne peuvent qu’être réjouis de ce rectificatif salutaire de l’exécutif. Il n’en demeure pas moins qu’il convient de rester extrêmement vigilant : au regard de la loi fake news française controversée qui a été promulguée et de la loi européenne liberticide qui est en approche ce type de déclaration n’est pas — au plus haut niveau de l’État — une déclaration anodine.

Cette déclaration, dans la dynamique engagée pour ce qui est de l’Internet français et européen, était une déclaration crédible en l’état. Elle allait, avant ces précisions, dans le sens de la volonté de contrôle accru de l’information et de la surveillance des usagers qui a été engagée par de nombreux États battant pavillon démocratique, dont la France.

Le doute sur une suppression progressive de l’anonymat est aujourd’hui levé et c’est tant mieux. Il est au demeurant regrettable  que cette simple phrase du président de la République ait pu, avant rectificatif, générer autant d’inquiétude dans notre pays si attaché et si soudé (il y a si peu) autour de la défense sans condition de la liberté d’expression, mais c’est ainsi.

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ! »

Nicolas Boileau