Fake news : empiler les lois liberticides ne sert à rien

Emmanuel Macron by GUE-NGL(CC BY-NC-ND 2.0) — GUE-NGL, CC-BY

Si l’on regarde en détail la loi sur la fake news, on se rend vite compte que le principal effet de celle-ci sera de canaliser les médias non-officiels, principalement étrangers, sur Internet.

Par Olivier Maurice.

Il semblerait qu’Emmanuel Macron n’ait pas digéré les rumeurs diffamantes dont il a fait les frais lors de la campagne présidentielle : remarque de Marine Le Pen lors du débat sur son compte bancaire aux Bahamas, révélations sur son supposé financement par Al Qaïda, sa relation cachée avec la fille de son épouse ou avec le patron de Radio France, sa manie de se laver les mains après en avoir serré d’autres …  autant de fake-news, version numérique de la désinformation et de la propagande … ou du calembour douteux et de la blague potache d’apprentis Coluche.

Échaudé par une telle outrance inacceptable mettant grandement en danger sa réputation, le président a donc décidé de régler le problème des fausses informations qui encombrent le net et mettent gravement en péril la capacité des Français à faire le bon choix lors des élections.

J’aurais aimé penser que le sujet ne se résumât pas à ce simple fait du prince, tant les dernières élections ont été un stupéfiant concours de peaux de bananes et de boules puantes. Concours dont on ne peut nier au vu des résultats, que le principal bénéficiaire ait été justement Emmanuel Macron.

Des lois inutiles et inefficaces contre des menaces insaisissables

En France, quand on trouve que quelque chose ne va pas, on fait une loi : on commissionne, on réglemente, on amende, on vote, on révise, on ré-amende, on revote, puis on révise encore une fois, on vote une troisième fois, puis on décrète. Et le problème est réglé.

Jusqu’à ce que l’on se rende compte que… non,  pas vraiment… Donc on re-commissionne, on re-réglemente, etc.

En exemple, pour répondre à une autre menace des ennemis de la démocratie, moins virtuelle celle-là, nous avons eu 6 lois successives pour reconduire et modifier l’étendue de l’état d’urgence, plus une loi sécurité ainsi qu’une loi renseignement, modifiée un an plus tard au détour d’une de ces 6 lois de reconduction pour renforcer la législation qui avait été banalisée par l’état d’urgence, ses dispositions étant contenues dans les précédentes lois de prolongation.

Puis, une  loi antiterroriste, reprenant et amendant les lois sécurité et renseignement tout en intégrant également les dispositions de l’état d’urgence. Le tout ayant bien entendu été révisé par le Conseil constitutionnel, critiqué par le défenseur des droits et divers organismes, donc révisé, remodifié, etc…

Il manquait définitivement non pas une, mais deux lois contre la guerre de l’information, contre la propagande des ennemis de la démocratie, vu que visiblement, la loi de 1881 sur la liberté de la presse ne suffisait plus devant la nouvelle menace dont la France doit faire face.

Ce sera bientôt chose faite, le parlement étudiant actuellement le projet de loi sur les fausses informations : la France sera sauvée, le monde sera sauvé, nous serons bientôt à l’abri des fake-news, du moins le temps que les propagandistes ennemis lisent ces nouvelles lois et que passe leur fou rire.

Deux lois de plus donc, qui s’inscrivent dans la logique plus que douteuse de la déchéance de nationalité pour des terroristes morts ou revendiquant haut et fort de ne pas être Français.

Car on comprend assez vite que les lois relatives à la lutte contre les fausses informations vont surtout faire s’esclaffer les hackers derrière leurs écrans à l’autre bout du monde qui n’auront clairement pas attendu une législation de plus pour savoir que ce qu’ils font est clairement répréhensible, vu que c’est un peu le but qu’ils poursuivent.

On note au passage l’arrogance du pouvoir qui a tout de suite jugé que les Français étaient trop bêtes et trop incultes pour être capables de distinguer un mensonge d’une vérité. Il faut dire à sa décharge que le discours politique en France contient majoritairement bien plus des premiers que des seconds.

L’avalanche de lois sur ces nouvelles attaques (numériques et terroristes) dont la France est la cible montre s’il en était besoin le désarroi du pouvoir devant des dangers qu’il n’arrive pas à cerner.

L’enjeu du contrôle de l’information

Le but annoncé de ces deux lois est de « permettre le retrait rapide des contenus en lignes afin d’éviter leur propagation et leur réapparition ». La justice française a donc décidé d’engager une course de vitesse avec la diffusion numérique.

Quand on connait le nombre de mois, voire d’années qu’il faut en général à la justice pour statuer sur une affaire, lenteur tout autant due aux délais incompressibles de la procédure contradictoire qu’aux manques de moyens et à la lenteur administrative, on se demande bien comment elle serait à même d’empêcher la multiplication quasi instantanée d’informations, vraies ou fausses.

Le législateur, se doutant à juste titre de l’impossibilité qu’aurait la justice à mettre en exécution ses directives, a donc subrepticement refilé la patate chaude aux autorités administratives, en l’occurrence au CSA et fait tout aussi subrepticement glisser la responsabilité sur les épaules des hébergeurs, des plateformes et des fournisseurs d’accès à Internet.

Faute de ne pouvoir attaquer le problème à la racine, la France renoue donc avec une vieille tradition, celle de la ligne Maginot, qui comme on le sait est totalement efficace contre les offensives des ennemis de la patrie.

Tout comme les contrôles aux frontières sont totalement efficaces contre les terroristes Français nés en France et vivant en France, le contrôle des hébergeurs et des fournisseurs d’accès Français sera bien évidemment totalement efficace contre les fake news fabriquées par des hackers étrangers utilisant des serveurs hébergés à l’étranger.

Information Made in France

Dans le viseur des autorités, il y a clairement un ennemi désigné : la Russie de Poutine, suspectée outre-Atlantique d’avoir influencé l’élection de Donald Trump. Certains n’ayant toujours pas digéré l’autorisation donnée à Russia Today de diffuser sur le net, trouvent ici le moyen de colmater la brèche qui s’était ouverte.

Ce sont en effet les médias russes qui sont « fortement suspectés par les milieux autorisés » (pour reprendre la terminologie toute respectueuse de la présomption d’innocence) d’être à l’origine des rumeurs colportées à l’encontre d’Emmanuel Macron pendant la campagne.

Si l’on regarde en détail la loi, on se rend vite compte que le principal effet de celle-ci sera de canaliser les médias non-officiels, principalement étrangers, sur Internet. De la même manière que l’État a réussi jusqu’à maintenant à les canaliser en les reléguant sur les petites ondes, le câble et le satellite, il se donne par cette loi un moyen de pression pour peser sur les médias en ligne, la peine pour diffusion de fake news en période électorale pouvant aller jusqu’à cinq ans d’interdiction.

On peut donc dès à présent séparer en deux les médias dès l’application de la loi. D’un côté, il y aura la voie de la France : le service public et les groupes de presse Français qui continueront à diffuser la vérité canalisée par l’AFP et quelques « lanceurs d’alerte » dûment estampillés et certifiés. De l’autre, il y aura le monde des méchants qui se fera taper sur les doigts à la première incartade.

Est-ce que cette loi empêchera les fake news ? Absolument pas. Son principal effet sera de tenir à l’écart du capitalisme de connivence, qui se partage le gâteau, les acteurs qui auraient pu vouloir y intervenir.

Ce n’est donc pas demain que l’on évitera d’entendre la quasi-totalité des « médias » chanter tous en chœur et avec une belle harmonie la même chanson Made In France.

 

 

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