Stylos rouges : comm’ impeccable, mobilisation inutile

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Comme les Gilets jaunes, les Stylos rouges expriment d’abord une colère accumulée. Trop, c’est trop. Logiquement, cette colère part un peu tous azimuts.

Par Stanislas Kowalski.

Les Gilets jaunes et les autres mouvements qui s’y sont rattachés en vertu d’une très hypothétique convergence des luttes ont eu le mérite de surprendre les experts syndicaux, ceux qui ont porté la complainte et la revendication au rang de sport national.

Dans ce domaine on peut dire que Philippe Watrelot appartient à la vielle garde. Ancien président du CRAP-Cahiers Pédagogiques, professeur à l’ESPE de Paris et syndiqué de longue date, il est un des plus brillants représentants de la rébellion institutionnalisée.

Il a répondu récemment à une interview sur les récentes plaintes des professeurs, dans laquelle il affirme : « L’expression « Stylos rouges » est malheureuse mais la mobilisation utile ». Ah ! M. Watrelot, c’est exactement le contraire. Dans le mouvement des Stylos rouges, c’est la métonymie qui est bien trouvée, mais la mobilisation est probablement inutile.

Comme les Gilets jaunes, les Stylos rouges expriment d’abord une colère accumulée. Trop, c’est trop. Logiquement, cette colère part un peu tous azimuts : salaires, manque de considération, conditions de travail, nombre d’élèves par classe, poids des tâches administratives etc.

Mépris des corps intermédiaires ?

Watrelot regrette que ce mouvement méprise les corps intermédiaires que sont les syndicats. En un sens, il aurait presque raison. Ce mépris handicape le mouvement. Sans une organisation structurée, il est difficile de faire le tri entre les mécontentements pour formuler des revendications claires. Watrelot peut bien célébrer la force du collectif, encore faut-il savoir où diriger cette force. Dans ces conditions, tout porte à croire que le salaire sera la seule demande retenue. Un peu de pognon, ça fait toujours plaisir.

Mais la crise de l’enseignement est beaucoup plus profonde que cela.

Le déclassement du métier de professeur n’est pas seulement dans sa position pécuniaire par rapport à d’autres métiers. Une baisse relative ne serait d’ailleurs pas en soi un scandale. Si d’autres métiers s’améliorent plus vite que l’enseignement, on voit mal pourquoi les professeurs ne pourraient pas être dépassés financièrement.

Ce qui est un scandale, c’est de ne pas pouvoir se faire obéir quand cela est nécessaire pour accomplir sa mission. C’est de ne pas pouvoir adapter ses cours aux besoins réels de la classe. C’est de toujours vivre dans une sorte de stupeur bureaucratique, face aux règlements qui s’accumulent et aux codicilles de programmes en constante métamorphose.

La paralysie de l’éducation

La tribune de Watrelot en dit long sur la paralysie de l’institution. Les syndicats sont boudés parce qu’ils ont échoué. Ils ont eu plus que leur chance depuis 40 ans, dans la profession la plus politisée et la plus syndiquée de France. Mais le hiatus entre la base et l’idéologie de la représentation syndicale a déçu systématiquement tous les espoirs des mouvements précédents. De même, les gouvernements ont déçu systématiquement une catégorie d’électeurs qu’ils essayaient pourtant de séduire. Ce n’est pas faute d’avoir essayé ! L’Éducation nationale réforme à un rythme que les éditeurs de manuels scolaires peinent à suivre (sans s’en plaindre).

Mais, on le voit ici encore, la profession ne parvient pas à penser son avenir en dehors du cadre bureaucratique qui l’étouffe. Rien que dans le vocabulaire, on parle de revalorisation du point d’indice, là où d’autres parleraient tout simplement de salaire. L’affaire est pliée. À se penser d’abord comme fonctionnaires et non comme professeurs, les militants se condamnent d’entrée de jeu à n’être que des pions entre les mains de l’administration.

Pourtant j’aimais bien, moi, l’image des stylos rouges pour représenter la profession.

Bien sûr, les pédagogues officiels comme Watrelot y voient une dimension répressive du travail de l’enseignant qui prendrait la place des apprentissages. Il en veut pour preuve le temps passé par les professeurs en corrections, entre 25 et 30 %, ce qui paraît tout à fait crédible. Bon symbole en effet pour une profession. Watrelot le déplore, je m’en réjouirais plutôt.

L’utilité du rouge

Le stylo rouge représente l’autorité du professeur dans ce qu’elle a de mieux. Pourquoi utilise-t-on un stylo rouge pour corriger ? Non, ce n’est pas une métaphore du sang des élèves dont les maîtres cruels aiment à se repaître au petit déjeuner. C’est tout simplement la couleur qui se voit le mieux quand elle se superpose au bleu ou au noir des devoirs des élèves. Pas besoin de rouge pour mettre une note et pour sacquer.

En revanche, j’ai besoin de rouge pour glisser mes commentaires partout où c’est utile. Les corrections sont bien plus qu’un jugement. C’est le moment où le professeur confirme ou infirme les interprétations des élèves. C’est le moment où il donne des conseils personnalisés. Oui, c’est l’expression d’une autorité, de cette autorité qui autorise à avancer ou qui signale qu’il faut prendre le temps de revoir les leçons.

Je dirai même plus. Le travail de feedback est au cœur du métier d’enseignant. Sans feedback, il nous suffirait de coller les élèves devant des vidéos YouTube. Il y en a d’excellentes, avec des orateurs bien plus talentueux que le professeur moyen. Et ça coûterait beaucoup moins cher. Mais pour faire faire des exercices, la plateforme est insuffisante.

Sélection et élitisme ?

Watrelot dénonce un « système drogué à l’élitisme républicain et à la sélection ». Analyse assez curieuse dans une structure où le passage en classe supérieure est devenu automatique, où la première orientation ne se fait pas avant 14 ou 15 ans et où les taux de réussite aux examens dépasse 80 %. Ne parlons pas d’un baccalauréat qui ouvre indifféremment toutes les portes de l’université.

En revanche, il y a bien un système bureaucratique qui réclame des évaluations, des notes ou des grilles de compétences, des indicateurs et des statistiques à ne plus savoir qu’en faire. Et d’ailleurs il n’en fait pas grand-chose. Qui a jamais vu un dispositif de remédiation crédible après les évaluations de CE1 ou de 6ème ? Watrelot a bien raison de dire que les évaluations servent plus à la communication ministérielle qu’autre chose, puisqu’elles ne servent plus à éclairer les décisions du conseil de classe. On remplit des cases.

Oui, les professeurs ont besoin de retrouver leur autorité, ce qui ne signifie rien d’autre que voir leurs décisions respectées par la hiérarchie.

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