On trouve toujours une raison de bloquer un lycée

Dernière charge des CRS By: Grégoire Lannoy - CC BY 2.0

Les lycéens ont de vraies raisons de protester. L’Éducation nationale est une pétaudière, ce n’est pas un scoop. Si nous examinons les réformes contestées en ce moment, il est difficile de ne pas ressentir d’inquiétude.

Par Stanislas Kowalski.

La conscience politique des jeunes est un motif d’émerveillement renouvelé dans la tradition insurrectionnelle française. Elle apporte une fraîcheur qui requinque le militant fatigué par les luttes sans effet et les mots d’ordre usés. Elle apporte une sorte de légitimité à un mouvement plus large. Elle rassure le syndicaliste puisqu’il ne se bat pas seulement pour son propre portefeuille mais pour l’avenir de la Nation. C’est curieux, cette façon de chercher une caution morale chez des jeunes sans expérience.

Bien évidemment, pour que la magie opère, il faut savoir oublier la façon dont les petits camarades manifestaient quand nous étions nous-mêmes lycéens. Soyons honnêtes, les manifestations juvéniles sont presque toujours un mélange confus de paresse, de vengeance envers les professeurs, d’idéaux naïfs et de craintes légitimes.

Passons sur les opportunités de rapine, sur les débordements et les incendies de poubelles qui semblent désormais relever du folklore. Inutile de compter les points de cet Intervilles du XXIe siècle.

Une pétaudière

Les lycéens ont de vraies raisons de protester. L’Éducation nationale est une pétaudière, ce n’est pas un scoop. Si nous examinons les réformes contestées en ce moment, il est difficile de ne pas ressentir d’inquiétude.

L’introduction du contrôle continu au baccalauréat, arlésienne des réformes successives, pourrait bien compromettre la valeur du diplôme et créer de sérieuses inégalités entre les établissements, pour ne pas parler des fraudes institutionnelles, probables quand les examinateurs sont juges et parties.

Parcoursup remplace avantageusement APB pour constituer un petit chef-d’œuvre  de bureaucratie numérique.

Les inconnues sur les filières et les options disponibles dans les lycées de province suscitent des angoisses légitimes.

Le Service National Universel est une taxe excessive sur les jeunes et probablement inutile. Il a plus de chances de leur apprendre à tirer au flanc qu’à aimer leur patrie.

La suppression de postes d’enseignants est toujours une affaire délicate, quoi que l’on pense des excès de la dépense publique.

Mais quelle philosophie y a-t-il derrière l’expression de la colère ? Que veut-on vraiment ? C’est là que le bât blesse. Par réflexe, un étudiant de gauche combattra l’élitisme et l’odieuse sélection qui s’opère à l’entrée de l’université. Mais en creusant un peu plus, on verra que beaucoup d’étudiants s’offusquent surtout de ce qu’un 18/20 n’est pas suffisant pour avoir ses vœux. Attention à la cohérence !

La sélection, une question mal posée

La sélection est typiquement une question mal posée. Les places à l’université sont limitées, parce que les ressources sont limitées. D’ailleurs, dans chaque métier, les postes sont limités et il existe des exigences de compétences. La sélection est une nécessité, non pas seulement pour habituer les jeunes à la rude compétition du monde du travail, mais à un niveau beaucoup plus profond, parce que la vie est une affaire de choix. On choisit ses amis, ses amours, ses relations de travail. Rien de plus normal.

Refuser la sélection par principe n’aboutit qu’à un résultat : elle se fera par la force des choses, sur des critères minables, tels que le tirage au sort, l’ordre d’inscription ou les revenus des parents via la domiciliation. Ironie du sort, les critères légitimes que sont le talent et le travail s’effacent dans le processus.

Il en va de même pour l’élitisme. Tout le monde n’a pas la capacité de suivre un enseignement au plus haut niveau. Mais on espère que l’université formera des élites basées sur les compétences, le savoir ou l’esprit d’initiative et non sur la simple conformité à un politiquement correct. Les porte-paroles des syndicats devraient-ils renoncer à leur position de leaders sous prétexte d’égalité ?

Convergence des luttes

Un malaise ne suffit pas à légitimer un combat. Mais telle semble bien être la position de Louis Boyard, président de l’Union Nationale Lycéenne, première organisation à avoir lancé ce blocage des lycées. Il a eu le bon goût d’expliquer sa démarche dans une vidéo postée il y a un peu plus d’une semaine. C’est assez significatif.

« Au début, les Gilets jaunes, personne ne comprenait qu’est-ce que c’était [sic] et on a vu que ça intéressait les gens et qu’il y avait quelques lycées qui bloquaient tout seuls dans le Sud. »

Il ne parlera pas vraiment de la pression fiscale ou de la baisse des prestations sociales pour prendre parti entre ces revendications contradictoires. D’ailleurs, il admet qu’il ne sait pas très bien ce que sont les Gilets jaunes, parce que « c’est énormément de choses en même temps. » Fort juste ! D’aucuns trouveraient cela rédhibitoire. Pas lui. Il lui suffit de constater que les Gilets jaunes « ont un quotidien difficile et un gouvernement qui ne répond pas à leurs attentes. » Comme les lycéens ont également un quotidien difficile et un gouvernement qui ne répond pas à leurs attentes, cela devrait suffire à les rapprocher. Après tout, « c’est plus ou moins la colère populaire. » On appréciera le côté pratique de l’expression « plus ou moins ».

Toutes les différences semblent s’effacer dans l’action. « Il n’y a pas une lutte qui est plus importante que l’autre. » Ce serait absurde si l’on se plaçait dans une perspective de progrès social ou tout simplement d’efficacité. Dans ce genre de lutte, si l’on est sérieux sur les enjeux, les alliés d’aujourd’hui sont les ennemis de demain. Mais s’agit-il seulement d’être efficace ? La manifestation, c’est aussi, et peut-être surtout, une communion, je dirai même une démarche sacrificielle, qui rassemble les gens dans la détestation d’un « ennemi commun qui est Emmanuel Macron. » Car ça aussi, c’est une motivation pour manifester : un rituel qui marque l’entrée dans la vie adulte et la vie civique. Cela vaut bien quelques voitures brûlées, n’est-ce pas ?

La convergence des luttes est séduisante comme un péché mortel.