Pourquoi le métier de professeur ne fait plus rêver

Depuis plusieurs décennies, la bureaucratie de l’Éducation nationale s’est attachée à retirer aux professeurs tout leur pouvoir de décision, tout ce qui leur permet d’adapter leurs cours à la réalité de la classe qu’ils ont devant eux.

Par Stanislas Kowalski.

L’enseignement est fait de routines, le journalisme de marronniers. Certains d’entre eux sont effrayants. Ils sont le signe des difformités de la société. Nous nous sommes habitués à entendre que les professeurs ne sont plus assez nombreux. Le millésime 2018 du CAPES ne déçoit pas dans le genre.

Pour le primaire, on compte déjà moins d’admissibles que de postes disponibles à Créteil et à Versailles. Sans surprise, d’ailleurs, puisqu’on a même inventé un deuxième concours spécial pour remplir les académies maudites avec les recalés des autres. Pour le secondaire, le nombre d’admissibles est également insuffisant en allemand et en lettres classiques. Comme les années précédentes, en fait. Fait notable, le ministère a réduit le nombre de postes ouverts au concours en 2018. Par exemple, 5 833 postes sont proposés pour le Capes externe, contre 7 315 l’an dernier. Pourtant, certains ne seront pas pourvus.

L’état du malade

Il ne saurait en être autrement, puisque les problèmes de fond n’ont pas été résolus. Et vu l’état du malade, même s’ils l’étaient demain, il faudrait encore s’attendre à une longue période de convalescence. En lettres classiques, le vivier d’étudiants n’existe tout simplement plus. Le combat pour le latin ou le grec n’est plus qu’un baroud d’honneur. Plus grave encore, les nouveaux professeurs de français ont un niveau catastrophique en grammaire, puisqu’ils n’en ont pas eu durant leur scolarité. Pour beaucoup, ils ont eu droit à de l’ORL (Observation Réfléchie de la Langue). On en est un peu revenu, mais les dégâts ne se réparent pas comme cela. La majorité des lycéens ne savent même plus quels sont les temps des verbes en français. Le cursus universitaire n’a évidemment pas été conçu pour compenser l’absence des bases.

Le métier ne fait plus rêver. Discutez avec les étudiants. Ils savent très bien à quoi s’en tenir. Ils savent comment ils ont traité leurs professeurs. Même ceux qui sortent avec une assez bonne image de leurs maîtres savent à quel point on peut leur mener la vie dure.

Ce qu’ils savent moins, c’est pourquoi ce métier est devenu si pénible. L’idée que les chahuts et les bavardages sont consubstantiels de l’enseignement n’est que partiellement vraie. Un enfant est un enfant. C’est normal qu’il teste ses professeurs et tente de jouer. Ce qui est moins normal, c’est que la réponse de la société et de l’institution scolaire ne permette pas de rétablir l’ordre en classe. La France hypercentralisée ne se rend même plus compte que c’est aberrant. Tout va très bien puisqu’il n’y a pas mieux ailleurs : nous avons éliminé les points de comparaison… sur notre sol du moins. Il y a bien la Chine, l’Afrique, l’Asie du Sud-Est etc. Mais bon, on voit mal comment on pourrait délocaliser les collèges du 9-3.

Le fatalisme scolaire

Lentement, la France s’est enfoncée dans un fatalisme scolaire. Il faut accepter les réalités du métier et l’évolution de la société. Les inspecteurs nous enjoignent doctement de tolérer un “bruit pédagogique” nécessaire à la construction des savoirs par les élèves eux-mêmes, dans le cadre d’un conflit socio-cognitif. Curieusement, les professeurs vivent assez mal cette injonction. On veut bien faire travailler les élèves en groupes, mais on aimerait bien avoir deux minutes de vrai silence pour pouvoir donner les consignes. C’est peut-être trop demander…

Le vrai problème, c’est que depuis plusieurs décennies, la bureaucratie de l’Éducation nationale s’est attachée à retirer aux professeurs tout leur pouvoir de décision, tout ce qui leur permet d’adapter leurs cours à la réalité de la classe qu’ils ont devant eux. Elle ne respecte même plus les décisions collégiales. Les conseils de classe ou de discipline ne sont plus considérés comme des autorités suffisantes pour les orientations ou les renvois. Ne parlons même plus d’un redoublement ! Même dans les situations de détresse, la hiérarchie oppose des principes absolus. On ne déscolarisé pas un élève, même s’il peut empêcher 130 camarades de travailler et faire pleurer 9 adultes.

Les enseignants français sont frappés de stupeur légaliste. Ils se demandent sur les forums s’il est légal de coller un élève renvoyé de cours, et la réponse n’est pas simple, ou encore s’ils ont le droit d’ajouter deux tables dans la salle pour accueillir une classe de latin un peu plus nombreuse que prévu. Je sens qu’on va avoir du mal à former des citoyens libres avec des professeurs aux mains liées.

La crise à laquelle nous sommes confrontés va bien au-delà d’une simple campagne de recrutement ou même d’une revalorisation salariale, qui certes pourrait aider à la marge. Espérons au moins que les incompétents du ministère ne passent pas complètement du côté obscur de la Force et nous épargnent les affiches puériles de ces dernières années.

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