L’erreur humaine, ou le destin de Marlène Schiappa

À en croire Marlène Schiappa, l’important pour elle n’est pas de penser, mais de commettre des erreurs.

Par Louise Alméras.

Si souvent éloignée de vous paraît enfin. Les filles de Marlène Schiappa ont de quoi comprendre la raison pour laquelle leur mère a mieux à faire que de s’occuper d’elles. Des lettres annoncées, le livre ressemble plus à un journal intime pseudo-politique qu’à autre chose. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’Anticor avait saisi la Cnil ce 27 mai mais pour un autre problème déontologique : l’utilisation des moyens de l’État pour la promotion de son livre (délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 300 000 €).

Ni une ni deux, interrogée, Marlène Schiappa déclare que l’envoi des mails « résultait d’une erreur humaine, trouvant son origine dans la croyance de son expéditeur que cette dédicace était liée à ses fonctions ». Quand on lit au fil des pages des choses aussi passionnantes que : « Quand le shampoing coule sur mes épaules, mon ventre, mes jambes, j’en ai partout, je me lave les mains avec ce liquide blanc » ou encore « on m’a gentiment déposé un kit de survie : un code pour l’alarme, une télécommande, un drap blanc propre, et des sucres en morceaux. Un assortiment de sucres roux, sucres blancs, sucrettes, emballés superposés. Qu’étais-je censée sucrer ? Habituellement, j’aurais soufflé sur un thé en travaillant mais je n’avais ni thé ni Internet, et rien à sucrer », on peut s’étonner d’une telle croyance.

Avez-vous lu la page Wikipédia de Marlène Schiappa ?

Un jour, quelqu’un, elle-même peut-être, décida de rédiger une page Wikipédia en l’honneur de la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes : Marlène Schiappa. L’on y apprend des tas de choses croustillantes sur son parcours pour le coup hors-norme pour une femme qui décida un jour de se lancer en politique.

Ici, pas d’engagement juvénile et ardent dans une association étudiante politisée, ni de parcours, même court, au sein d’une faculté de droit. Pas non plus d’engagement bénévole auprès d’une instance à valeur idéologique, ni d’entreprise personnelle visant à faire changer le monde, sauf si son blog « Maman travaille’, qui se transforma en association un peu par hasard et à son insu, comme de nombreux faits dans sa vie, avait valeur de combat.

Justement, arrêtons-nous sur ces événements marquants de son parcours, dénués de raison logique sur leur avènement, sur lesquels elle ne semble visiblement pas avoir eu de prise. Un peu comme pour sa fonction actuelle. Car l’erreur est humaine, surtout chez Marlène Schiappa. Cela pourra sans doute nous rassurer quant à l’avenir de son action au sein du secrétariat dont elle a charge d’âmes, d’hommes, de femmes et de tout ce qu’elle veut.

Un beau jour, elle s’inscrit en Sorbonne afin de suivre des études de géographie, mais « est finalement diplômée en communication et nouveaux médias via une validation des acquis de l’expérience passée à l’Université de Grenoble pendant un congé maternité ». En fait de géographie, elle aura simplement changé de ville. Il est bon d’être une vraie femme parfois, n’est-ce pas ? Cela peut permettre d’avoir des congés diplômants.

Juste après, nous apprenons qu’elle « envisageait de préparer un doctorat en lettre modernes sur Gustave Flaubert », (serait-elle parvenue à se hisser jusqu’à un niveau bac +5 dans le temps record d’un congrès maternité ?) mais se décida finalement à « se lancer dans la campagne présidentielle de 2017 ». Beaucoup de bruit pour rien. Madame Bovary aurait sans doute su lui susurrer nombre de mots habiles et intelligibles (ou même intelligents), et une imagination plus digne de littérature que l’écriture de ses propres romans.

Mais parfois mieux vaut incarner un personnage que de réfléchir sur l’un d’eux, fût-il soi-même. Car Marlène n’est-elle pas un peu cette femme souffrant de bovarysme, de n’être qu’une simple femme enfermée dans son ennui et son imaginaire ? Ou du moins est-ce le message qu’elle porte au nom de toutes les autres femmes, auxquelles on « n’apprend pas à innover », « à entreprendre », les laissant dans les cours d’école à des espaces aussi réduits que peuvent leur laisser « les jeux à l’élastique ». Et de nous pondre des romans aux accents érotiques et vulgaires pour les éduquer mieux que personne à leur rôle de femmes capables et respectables.

L’erreur est humaine, vous comprenez ?

Encore une fois sans vraiment le faire exprès, elle s’est elle-même posée en personnification d’une manière d’être femme, pour mieux récolter, à l’en croire, des amendes pour « regards appuyés » et autres audaces de la gente masculine. Notons les titres très éloquents de ses livres pour s’en rendre compte : Osez l’amour des rondes, Les filles bien n’avalent pas, Sexe, mensonges et banlieues chaudes, Osez la première fois, ou encore Osez les sexfriends en 2016No comment.

Les titres parlent d’eux-mêmes et n’appellent de toute façon pas vraiment à la réflexion. Elle qui, il y a peu de temps encore, s’insurgeait de pouvoir être reconnue comme femme dans la rue et d’être ramenée à cette condition sans vergogne. Mais on peut la comprendre, étant donné l’image qu’elle a contribué à lui donner. « Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis », et mon père de me souffler si je connais la signification réelle de ce mot, lui qui déteste les gros mots mais qui ne perd pas une occasion de m’instruire.

Justement, pour une fois je l’utilise sans grossièreté aucune mais au sens le plus littéral du terme. Car Marlène Schiappa ne change jamais d’avis, ce qu’elle dit a sans doute été mûrement réfléchi pour ne pas mériter le sort d’une remise en question, elle qui écrit plus vite que son ombre et qui ne dort que quatre heures par nuit (comme l’indique un autre de ses titres d’ouvrages). Espérons donc qu’elle devienne moins conne, moins femme donc, comme elle semble le souhaiter quand elle sort dans la rue, afin qu’elle change peut-être d’avis.

On imagine que pour ses filles, l’idée l’aurait effleurée de prendre une journée avec elles pour leur parler. Mais finalement, elles aussi ont eu droit à ce revirement brusque du bon sens. Elle s’est dit que ce serait mieux de n’en rien faire pour leur dédier à la place un ouvrage, qu’à leur âge elles ne liront certainement pas (elles ont respectivement six et onze ans).

De toute façon, avec les lectures du soir qu’elle leur inflige, ces petites auront certainement le cerveau endommagé en parvenant à l’âge de pouvoir lire seules. Oui, Marlène Schiappa a définitivement laissé Flaubert et comparses aux oubliettes et préfère lire à ses filles une histoire d’enfant transgenre qui a voulu changer de sexe, à six ans, et n’inviter presque exclusivement chez eux que des couples homosexuels, confie-t-elle à Thierry Ardisson pour la promotion de son livre.

À l’en croire, l’important pour elle n’est pas de penser, mais de commettre des erreurs. Sinon elle n’aurait pas osé écrire dans un livre adressé à ses filles : « Si mon bébé meurt dans la nuit, je ne m’en apercevrai pas, et je n’ai même pas le permis de conduire, donc le temps qu’un taxi arrive, je serai trop tard aux urgences, vous comprenez ? ». Que l’erreur est humaine, oui, sans doute, qu’elle est écrite et revendiquée sans vergogne, là, peut-être moins.

Mais Marlène aime quand même réfléchir et se cultiver. Bien que l’une des rares fois où elle se risque à citer un intellectuel nous dit Wikipédia, à savoir Karl Marx, son père trotskiste ne manque pas de la reprendre (on aurait aimé qu’il le fasse plus souvent).

Il aurait en effet pu lui apprendre à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, cela aurait peut-être évité qu’elle commette autant d’erreurs humaines, ses livres, pour se préparer à endosser sa fonction gouvernementale. Ou peut-être n’étions-nous pas prêts pour ses idées, comme tant de penseurs en leur temps. Mais son prochain livre s’intitulera peut-être Je suis née trop tôt dans un siècle trop vieux.

Marlène Schiappa, Si souvent éloignée de vous, Stock, 2018, 340 pages.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.