« Depuis 40 ans l’État est incapable d’équilibrer ses comptes »

Médecins à 2 balles ? By: wfabry - CC BY 2.0

Un entretien avec Cécile Philippe et Nicolas Marques à l’occasion de la sortie du dernier rapport de l’Institut Molinari intitulé « Le jour où les États de l’Union européenne ont dépensé toutes leurs recettes annuelles ».

Contrepoints : Je vous cite : « En France l’administration centrale vit à crédit 47 jours par an. Elle épuise toutes ses ressources le 15 novembre, un mois avant les autres États de l’Union européenne, équilibrés jusqu’au 13 décembre. » (Cécile Philippe) La France est mal classée, et cela depuis des années. Comment expliquer la contre-performance française ?

Institut Molinari : Nous produisons l’étude le Jour où l’État a tout dépensé pour la 4ème année et l’on constate que la situation ne s’améliore pas significativement en France. C’est vrai dans la période récente, en dépit de l’embellie économique, mais aussi sur la longue période.

La question de la dette et des déficits concerne beaucoup de pays développés, mais elle est particulièrement préoccupante dans l’Hexagone. Depuis 40 ans, l’État est incapable d’équilibrer ses comptes, en période de crise comme de reprise économique. Chaque crise a été associée à une hausse pérenne des dépenses et chaque embellie a été marquée par une persistance des déficits.

En moyenne, « le jour où toutes les ressources sont consommées » a avancé de 1,25 jour par an depuis 1980. L’embellie de la fin des années 1970 avait permis d’équilibrer les comptes des administrations centrales. Cette configuration ne s’est jamais reproduite et les phases d’amélioration sont depuis systématiquement associées à des déficits toujours plus importants : une vingtaine de jours à la fin des années 1980, une trentaine à la fin des années 1990, une quarantaine à la fin des années 2000 et une cinquantaine à ce stade. Ajoutons que nos prévisions, construites sur la base du projet de loi de finances en discussion pour 2019, montrent que la situation des administrations centrales françaises devrait encore se dégrader.

Qu’est ce qui cause ces déficits ? C’est la faute à l’austérité, pour reprendre une accusation régulièrement relayée dans les media ?

Au global, la France, toutes administrations publiques confondues, est à la fois parmi les pays les plus fiscalisés et les plus déficitaires. Ce paradoxe s’explique par l’envolée des dépenses publiques et la croyance qu’il sera possible de l’assumer en augmentant massivement la fiscalité.

Les dépenses publiques sont passées de 45,2 % du PIB en 1978 à 56,5 % en 2017. Cela représente une hausse de 11,3 points, concentrée sur 3 périodes de crises : 1978-1985 (+7,1 points), 1989-1993 (+5,7 points), 2007-2009 (+4,6 points).

En parallèle, les recettes publiques ont augmenté significativement en France depuis des décennies. Elles sont passées de 43,4 % du PIB en 1978 à 53,8 % en 2017. Cela représente une hausse de 9,4 points, concentrée sur 3 périodes : 1978-1985 (+5,9 points), 1992-1996 (+3 points) et 2010-2016 (+3,2 points).

Les deux épisodes de crise les plus anciens avaient été soldés par un mix de hausses d’impôts et de réduction des dépenses post-crise.

Le dernier épisode, consécutif à la crise de 2007-2008, est plus problématique. Les dépenses publiques ont classiquement augmenté brusquement entre 2007 et 2009 (+4,6 points de PIB). Mais depuis, elles sont restées à un niveau très élevé. Elles n’ont quasiment pas diminué, contrairement à ce qu’on observait dans les précédents cycles. Pour financer cette augmentation durable des dépenses, les pouvoirs publics ont eu recours aux déficits et à la fiscalité dont les rendements ont augmenté massivement de 2011 à 2013. Cet façon de faire est à l’origine du sentiment de « ras-le-bol fiscal », largement répandu dans la population française comme l’illustre l’actualité.

L’analyse comparée par rapport à l’UE confirme que l’absence de consolidation financière post-crise s’explique avant tout par l’augmentation, significative et durable, des dépenses publiques. Les recettes ont suivi la hausse des dépenses, en augmentant de 3,9 % du PIB, soit 3 fois plus que la moyenne de l’UE (+1,2 point). En 2017, le déficit public représentait 2,7 % du PIB. Il se situait lui aussi au-dessus de la moyenne de l’UE (1 % du PIB), en dépit d’une augmentation notable de la fiscalité.

Cette évolution décalée par rapport au reste de l’UE montre l’ampleur des difficultés à surmonter, dans une France qui n’a pas réussi à mettre à profit la phase d’embellie économique pour consolider ses comptes publics.

La situation de l’Union européenne s’améliore-t-elle ? Pourquoi ?

Les chiffres d’Eurostat montrent que les États de l’UE ont au global dépensé toutes leurs recettes 18 jours avant la fin de l’année 2017. Leur situation continue au global à s’améliorer, avec un gain de 7 jours par rapport à 2016. En 8 ans, leurs déficits ont été divisés par 4. En moyenne, les États de l’Union européenne ont retrouvé la situation de 2007, avec 18 jours de déséquilibre. Et lorsqu’on regarde pays par pays, on constate que 9 États sont à l’équilibre.

Si l’on analyse toutes les administrations publiques, on arrive à des résultats encore meilleurs. Les administrations d’États fédérés, les collectivités locales et les administrations de sécurité sociale étaient à l’équilibre l’an passé au global. Les administrations publiques de l’Union européenne avaient consommé la totalité de leurs recettes 8 jours avant la fin 2017, ce qui représente 5 jours d’amélioration par rapport à 2016. Elles étaient excédentaires dans 13 pays de l’UE et déficitaires dans 15 pays. Et ce mouvement s’amplifie. Les dernières statistiques montrent qu’au 2ème trimestre 2018 les déficits ne représentaient plus que 0,3 % du PIB selon Eurostat.

Cette tendance vertueuse est avant tout liée à la baisse des dépenses publiques. Au lieu d’augmenter massivement les impôts, nos voisins ont préféré réduire les dépenses pour se rapprocher du niveau pré-crise. Cela leur a permis de bénéficier d’une croissance plus significative et de réduire significativement le chômage, tandis que la France reste à la traîne. Le choix de la vertu a payé, celui du laisser aller non…

Le rapport de l’Institut Molinari est disponible sur son site

Cécile Philippe est présidente de l’Institut économique Molinari qu’elle a créé en 2003. Auteur d’un grand nombre d’articles publiés dans des journaux aussi bien francophones qu’anglophones, elle a publié en 2007 son premier livre aux Éditions JC Lattès intitulé « C’est trop tard pour la terre », puis, en 2014, Trop tard pour la France ? Osons remettre l’État à sa place, aux Éditions Manitoba/Les Belles Lettres. Ella a aussi participé à l’ouvrage collectif 50 Matinales pour réveiller la France, aux Éditions Manitoba/Les Belles Lettres, 2015.

Nicolas Marques est Directeur général de l’Institut économique Molinari. Docteur en économie, il a enseigné l’économie à Aix-en-Provence avant de rejoindre un grand groupe bancaire français pour y développer l’offre d’épargne salariale et retraite durant 17 années. Il collabore à l’IEM depuis sa création en 2003. Il aborde notamment les questions de finances publiques, d’épargne et de protection sociale.