Liberté de la presse / Sécurité : l’altercation Zemmour Schiappa éclipse l’essentiel

Zemmour Schiappa youtube https://www.youtube.com/watch?v=P5Aqh8-sZxM

L’altercation Zemmour Schiappa éclipse l’essentiel sur la liberté de la presse et la sécurité. Les thèmes de fond ne sont pas débattus.

Par Nathalie MP Meyer.

Pourrons-nous un jour aborder sérieusement les questions politiques et économiques de fond dont dépend intimement l’avenir de la France ? Rien n’est moins sûr.

La campagne pour l’élection présidentielle de 2022 mobilise clairement toutes les attentions, on entend même de loin en loin quelques constats fort pertinents, mais la surenchère dans le coup médiatique reste hélas dominante dans le débat public, ainsi qu’en témoigne la passe d’armes Zemmour Schiappa qui s’est déroulée mercredi dernier dans la foulée de la visite du premier au salon Milipol consacré à la sécurité.

Passe d’armes en effet, car tout a commencé par une petite mise en scène dans laquelle on voit le journaliste et potentiel candidat présidentiel Éric Zemmour se saisir avec gourmandise d’un fusil d’assaut dernier cri qui sera bientôt utilisé par le RAID et mettre en joue les journalistes rassemblés autour de lui, leur intimant d’un air réjoui de reculer (vidéo du tweet ci-dessous).

Petit plaisir de gamin tout content de manipuler de vraies armes, alignement inconscient sur le cliché de l’homme fort et viril ? On ne sait.

Mais irresponsabilité certaine de sa part car il a totalement négligé la consigne de ses conseillers de ne pas prendre l’arme en main, s’offrant ainsi le luxe douteux d’enfreindre allègrement les deux premières règles de tir : toujours considérer qu’une arme est chargée et ne jamais pointer sur quelque chose qu’on ne veut pas détruire.

« C’était pour rire », a-t-il ensuite assuré à des journalistes légèrement ébranlés et d’autant moins sensibles à la blague qu’Éric Zemmour n’est pas avare en déclarations péjoratives sur l’État de droit et sur sa volonté de réduire les contre-pouvoirs des médias.

C’est précisément là que Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, saute sur l’occasion de faire assaut de mieux-disant démocratique. C’est « horrifiant » s’exclame-t-elle dans le sabir de l’indignation vertueuse et surjouée. Et de nous asséner pieusement sa grande leçon de démocratie et de citoyenneté :

Dans une démocratie, la liberté de la presse n’est pas une blague et ne doit jamais être menacée.

Quitte à être encore plus horrifiée, mais cette fois pour des violences tangibles, Mme Schiappa pourrait tout aussi bien se plonger dans les documents de son propre ministère.

Le vrai problème de l’insécurité

Elle y découvrirait que si les Français sont 66 % à penser que la situation en matière de sécurité se dégrade depuis quelques années et 65 % à juger le bilan sécuritaire d’Emmanuel Macron négatif (sondage Elabe d’avril 2021), ce n’est pas l’effet d’un vague ressenti instrumentalisé par la droite et l’extrême droite, mais la conséquence logique de la hausse très concrète du nombre d’actes de violence.

Hors terrorisme, les homicides s’inscrivent dans une tendance haussière depuis 2015 avec une petite baisse observée en 2020. Les premiers chiffres de 2021 (soit 754 à fin septembre) semblent signer une reprise de la hausse (sources ici et ici) :

Zemmour Schiappa liberté

La période du premier confinement (17 mars – 11 mai 2020) se traduit effectivement par une cassure très nette dans les statistiques de la délinquance.

Mais que l’on parle de crimes et délits en tendance baissière (vol de véhicules par exemple) ou de crimes et délits en tendance haussière (coups et blessures volontaires par exemple), l’année 2021 se caractérise par une remontée générale de tous les types d’atteintes aux biens et aux personnes. Quelques exemples :

   Zemmour Schiappa liberté 

 

Mais rassurez-vous, tout va très bien. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin l’a promis face caméra au péage de Buchy un certain dimanche soir où le couvre-feu avancé à 18 heures prenait effet, ce sera tolérance zéro pour faire respecter toutes les restrictions liées au Covid-19 :

Une position gouvernementale inquiétante sur la liberté de la presse

Quant à la liberté de la presse et de l’information, on se joindrait volontiers à la pétition de Marlène Schiappa, mais encore faudrait-il pouvoir oublier que depuis son accession à la tête de l’État, Emmanuel Macron n’a pas ménagé ses efforts pour l’encadrer.

Sa méthode est moins irritante que celle d’Éric Zemmour et leurs conceptions respectives de ce qui doit être dit et ce qui doit être tu diffèrent, mais début 2019, n’expliquait-il pas à des journalistes réunis à l’Élysée que

Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer. […] Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes.

C’est ainsi qu’après la loi de 2018 sur les fake news en période électorale, il est parvenu à mettre sur pied un Conseil de déontologie journalistique entièrement façonné par les bons soins du ministre de la Culture de l’époque (2019). Puis est venu du même ministre le projet de Maison du dessin de presse (2020).

Et c’est ainsi qu’il vient de former une commission autour du sociologue Gérald Bronner afin d’élaborer une régulation du complotisme, la désinformation et les diffuseurs de haine. Avec toutes les dérives autoritaires potentielles que ce genre d’exercice comporte.

Ne se croirait-on pas revenu au temps de l’ORTF où chaque journal télévisé était visé par le ministre de l’Intérieur avant diffusion ? Comment encore parler de liberté de la presse si la vérité de l’information devait recevoir l’imprimatur de l’État ?

Où serait la liberté d’expression si les organes de presse devaient se soumettre à une sorte de bien médiatique défini par le gouvernement, ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut surtout pas dire, au risque de déplaire ?

Finalement, Éric Zemmour a tout lieu de se féliciter des outrances automatiques de Marlène Schiappa. Cela lui permet d’échapper à un questionnement trop approfondi sur ses diatribes répétées contre l’État de droit et les contre-pouvoirs que sont la justice et les médias, lesquels agiraient à ses yeux contre la sécurité des personnes et des biens en valorisant la culture de l’excuse et le discours victimaire.

Or la question fondamentale de nos démocraties n’est pas de limiter les contre-pouvoirs. Elle est de limiter le pouvoir exécutif par des contre-pouvoirs alertes et vraiment indépendants.

Autrement dit, un législatif revalorisé par rapport à la volonté présidentielle que notre Constitution tend à sacraliser ; une police et une justice en état de faire leur travail régalien conformément à la loi, notamment dans l’application des peines ; et un monde de l’information et des médias ni financé ni encadré par l’État mais riche de nombreux acteurs en concurrence. Beaucoup de travail en perspective…

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