Plutôt que le sens de l’effort, c’est celui de la responsabilité qu’il faut retrouver

LEWEB 2014 - CONFERENCE - LEWEB TRENDS - IN CONVERSATION WITH EMMANUEL MACRON (FRENCH MINISTER FOR ECONOMY INDUSTRY AND DIGITAL AFFAIRS) - PULLMAN STAGE By: OFFICIAL LEWEB PHOTOS - CC BY 2.0

Plus que l’effort défendu par Emmanuel Macron, c’est la responsabilité qui doit être défendue.

Par Yves Buchsenschutz.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

Lors d’un discours public et donc largement susceptible d’être repris, notre président a recommandé de pratiquer l’exercice de l’effort. Très résumé, son message signifiait que sans effort, on n’obtient pas de résultat et s’adressait, au moins indirectement, à ceux qui se plaignent d’être dans des situations, en particulier économiques, pour le moins délicates.

Même si l’on ne rencontre quasiment jamais de gens satisfaits de leur sort – connaissez-vous beaucoup de personnes qui se rangent délibérément dans la catégorie des riches ? à part votre voisin, que vous avez vous-même désigné par… jalousie ? personne ne contestera qu’il n’est pas facile de vivre avec 1 000 euros par mois. C’est en fait surtout insatisfaisant.

Si cette situation est néanmoins fréquente, elle ne concerne en France (à 60 % du taux médian, car cela dépend de la définition) que 14,2 % de la population en 2018, pour une fois parmi les meilleurs élèves de la classe européenne : seules la Finlande et la Hollande font mieux. Il me semble que le problème va plus loin que l’effort et qu’en fait il faut se tourner vers la responsabilité, laquelle semble être définitivement écartée par les Gilets jaunes comme en parallèle par les Insoumis, voire par l’État.

On rémunère les résultats, pas l’effort

Le premier point important est que la société ou la collectivité, laquelle est l’élément dans lequel nous baignons comme un poisson rouge dans son bocal, ne s’est jamais engagée à rémunérer des efforts. En fait, elle rémunère des résultats.
Ce n’est pas parce qu’il faut en général fournir des efforts pour les obtenir que l’un remplace l’autre.

Vous ne payez pas le pain de votre boulanger parce qu’il s’est levé à 5 heures du matin, mais parce que son pain est bon et à un prix correct par rapport à ses concurrents. Et si le plus souvent l’effort donne des résultats, ce ne sont pas toujours ceux qui sont demandés et a contrario certains ont parfois de la chance ou de la clairvoyance pour obtenir des résultats avec peu d’efforts.

Par exemple, ils gagnent à la loterie, ou bien ils circulent à Paris en moto quand la majorité se démène encore en voiture dans les embouteillages. Chacun d’entre nous se doit, ou se devrait, de réfléchir 2 minutes avant de choisir une voie sans issue : combien de sociologues formés autrefois, ou d’écologistes aujourd’hui, qui vont se retrouver sur des voies encombrées de milliers de concurrents, alors que le secteur de la vente par exemple, moins gratifiant et plus stressant, a besoin de candidats et que de nombreux postes restent à pourvoir dans bien des filières. Le déclin de l’industrie en France trouve aussi son origine dans le fait qu’aujourd’hui les Français répugnent à se salir les mains et préfèrent les jobs de cols blancs. Quelle est la part de responsabilité d’un chômeur qui n’a pas imaginé devenir soudeur, profession très bien payée et en manque cruel d’effectifs ?

Une fois sa voie choisie, et si l’on veut s’y réaliser socialement et économiquement, il faudra se préoccuper de se positionner correctement dans sa filière. Et cela non plus ne se fera pas tout seul, demandera de nouveau des efforts, des initiatives, des choix, des prises de risque… On observera que de nouveau la collectivité va rémunérer certains critères mieux que d’autres : les risques et surtout la rareté.

Ce qui fait la valeur de Mbappé, c’est sa rareté. Il est incomparable, et à l’occasion d’un mercato les propositions des clubs grimpent à des sommets que personne ne semble contester. On pense souvent que c’est la prise de risque qui justifie la rémunération. C’est en partie vrai mais c’est surtout parce que les gens prêts à prendre des risques sont rares, ce qui crée la confusion… Curieusement, chacun semble penser qu’il est capable de faire ce que monsieur Ghosn ou monsieur Bill Gates ont fait. C’est pourtant très exactement du même ordre que ce que fait un champion de foot dans un domaine différent ; les éventuelles infractions légales écartées, bien entendu.


Tout ceci pour conclure sur un premier point : chacun d’entre nous est responsable pour une large part de son destin et de la situation dans laquelle il se trouve. Le seul facteur sur lequel la société puisse influer dans ce parcours, est l’égalité des chances, inscrite dans la Constitution ; bien entendu impossible à complètement réaliser, du fait de la diversité des individus et des situations, mais dont nous pouvons nous approcher davantage : c’est le sens des concours dans l’administration, des promotions au mérite, etc.

Remplacer le mérite par l’ancienneté ou le piston, c’est la même chose : tordre le système à son profit. De même, abandonner la sélection à l’université c’est dévaloriser des diplômes et des formations qui ne vaudront plus rien à la sortie, sauf une immense frustration. Nos exigences d’ouverture sans condition de tout à tous sont parfaitement irresponsables, tant de la part de ceux qui les demandent (les étudiants) que de ceux qui les acceptent (les professeurs et l’Éducation nationale), ainsi que de nous-mêmes, citoyens, comme de l’État. Nous savons tous très bien que la vie remettra le plus souvent les choses à leur vraie place et valeur.

Situation et responsabilité

Le deuxième point nous ramène à Max Weber. Il a, entre autres, distingué deux types d’attitude devant une situation : l’éthique de situation et l’éthique de responsabilité. La première privilégie l’émotion et l’immédiat, la seconde l’analyse et les conséquences globales et ultimes. Ces deux approches sont en contradiction. L’ensemble de l’édifice de création collective de richesse repose d’abord sur l’éthique de responsabilité ; la compassion et l’égalité des résultats reposent, elles, d’abord sur l’éthique de situation. Elles coexistent cahin-caha, mais l’équilibre est fragile.

Être trop responsable amène à éliminer la solidarité ; être trop émotif et compassionnel conduit à gripper la machine économique. Dans tous les cas, chacun doit choisir son camp ou doser son équilibre, mais doit l’assumer : la position des Gilets jaunes qui exigent davantage d’aides ou de pouvoir d’achat mais moins d’État et moins d’impôts, revient à appuyer simultanément sur l’accélérateur et sur le frein d’une voiture : cela produit de la chaleur ! Les 15 milliards d’euros de casse et de distributions d’avantages divers vont retomber en pluie fine dans nos impôts. (environ 240 euros par habitant).


Accessoirement, après avoir détruit son industrie et une bonne partie de son agriculture, la France est en train de détruire sa distribution : neuf samedis consécutifs « chômés » en période de fin d’année et de soldes. Il subsistera peut-être une administration, mais plus personne pour la payer.

La solution consiste à adopter une position rationnellement raisonnable, et d’en assumer les conséquences et la responsabilité.

À cette date, les Gilets jaunes ont choisi un comportement systématique d’irresponsabilité totale : entre 90 000 et 300 000 personnes bloquent l’activité d’un pays de 66 millions d’habitants.

Les revendications exprimées sont totalement disparates, voire incongrues : le RIC est actuellement envisageable légalement, même si ses modalités pourraient être aménagées : pourquoi n’est-il pas utilisé ? On s’appuie sur des sondages favorables à la contestation de l’État mais certainement pas aux violences qui les accompagnent (ce ne sont pas des casseurs mais bien des Gilets jaunes qui ont saccagé les locaux ou agressé les 40 députés LRem, les mêmes qui ont allumé des feux tout le long de leur parcours à Bourges samedi, ou un peu partout).

Sans manifestations erratiques, pas de casseurs. Je ne pense pas que la première victime de cette saga ait été une forceuse de barrage ; elle est décédée en voulant barrer une voie de circulation à un véhicule, dont la conductrice a perdu le contrôle. Si les Gilets jaunes avaient subi chez eux le dixième de ce qu’ils ont infligé à leurs concitoyens depuis 2 mois, ils auraient depuis longtemps cessé leur mouvement, mais l’incognito cache l’irresponsabilité.

Repenser l’assiette fiscale

Concernant la fiscalité, il est possible de remettre l’ouvrage sur le métier : outre le principe de l’ISF, il faut aussi repenser l’assiette fiscale, qui pourrait commencer à 100 000 euros de fortune, soit presque 5 ans de revenus pour certains. L’IRPP n’est payé que par 45 % des Français, or seuls 14% sont déclarés comme étant pauvres. Pourquoi 86 % des citoyens sont-ils exonérés de participation aux dépenses communes ? Cela n’encourage certainement pas à être responsables ou assumer les conséquences de ses demandes et de ses actes.

Côté gouvernement, on se demande parfois s’il y a un pilote dans l’avion. Il est clair que le nôtre porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Élu pour réformer ou pour échapper à l’ex-Front National, il aurait dû naviguer entre les nécessités et les difficultés en s’assurant, pas à pas, qu’il était suivi.

Oui à la réforme SNCF, encore faudrait-il l’appliquer dans son esprit et pas seulement sauver la face ; oui à celle du travail, quoique bien timide ; oui même à la punition des retraités puisque partis trop tôt de fait à la retraite. Mais pourquoi la limitation de vitesse à 80 km/h et les radars, pourquoi la retenue à la source ? Pourquoi la taxe d’habitation dont l’abattement Macron est parfois inférieur à l’abattement antérieur pour les personnes non imposables à l’IRPP ?

Pourquoi rembourser les préservatifs, pourquoi autant d’argent dans la défense des loups, pourquoi une prise en charge des mineurs immigrés isolés, pourquoi les suppressions systématiques du ticket modérateur qui est le seul frein à des dépenses incontrôlables ? Je ne conteste par principe aucune de ces décisions mais leur déversement incontrôlé dans un vase qui débordait déjà. L’État continue à gonfler comme une baudruche incompressible et n’arrive même pas à se stabiliser, quels que soient les artifices employés. Plus personne n’est capable de déchiffrer le sens de son action, sauf à tenter de sauver son existence au jour le jour.

Que pensent les autres Français ? Il semble exister plusieurs tendances contradictoires : d’un côté, les Gilets jaunes font le travail ; d’un autre, oui mais le pays est à feu et à sang et l’on ne pourra bientôt plus y vivre ; il y a déjà eu 11 morts et 94 blessés graves. Enfin, comment et qui va payer cette addition qui s’allonge chaque semaine ? Le reste de la France est aussi irresponsable que les acteurs principaux ; il attend.

Le problème est en fait plus grave que cela. J’aimerais faire référence à un livre paru récemment en français sous la plume de Steven Pinker, La part d’ange en nous, histoire de la violence et de son déclin, préfacé par Matthieu Ricard. Le livre décrit comment la violence a régné sur toute notre histoire, en particulier parce que le règlement des conflits se traitait directement entre individus.

L’apparition d’une société apaisée (taux d’homicide pour 100 000 habitants passé de 100 en 1650 en Europe à 1 aujourd’hui) est essentiellement dû à l’apparition et l’intermédiation de l’État-Léviathan vers qui désormais les parties se tournent pour arbitrage au lieu de s’entretuer directement, ce qui pourrait bien finir par se produire si 90 000 personnes continuent à empoisonner la vie des 66 millions. Encore faut-il que les parties reconnaissent à l’État sa qualité d’arbitre impartial. La question qui se pose aujourd’hui est celle de sa crédibilité à défaut de sa légitimité.

Que vienne le temps où chacun reconnaîtra et assumera sa responsabilité !

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