Pourquoi Matthieu Ricard n’a pas compris Ayn Rand

Ayn Rand by cea +(CC BY 2.0)

Pour comprendre le phénomène Ayn Rand, il faut se pencher de manière réfléchie sur sa pensée. Ce que ne fait pas Matthieu Ricard.

Par Aaron Smith.

Bien qu’Ayn Rand soit quasiment inconnue en France, la sortie en poche, en mars dernier, de La Grève1, la traduction de son roman Atlas Shrugged, a suscité un intérêt soudain pour cet auteur dans les médias français. Plusieurs articles sont parus ces derniers mois dans Le Point et Les Echos, un reportage a été diffusé sur Arte, et on a pu entendre l’essayiste et philosophe Alain Laurent, ainsi que l’écrivain franco-américain Antoine Bello s’exprimer lors d’une émission en cinq volets qui lui a été consacrée sur France Culture cet été.

Une partie de cette couverture médiatique correspond à la réalité et est même plutôt favorable à l’auteur, une autre partie beaucoup moins. Mais une chose est sûre : le phénomène de la popularité de Rand a capté l’attention des Français, et ils essaient de le comprendre.

En réaction, sans doute, à cet intérêt médiatique récent, Matthieu Ricard, auteur, conférencier et moine bouddhiste (NdR : et fils de Jean-François Revel), a publié un court article en anglais sur sa page Linkedln intitulé « Ayn Rand : Is this the right model for a great nation ? » (Ayn Rand est-elle vraiment le modèle à suivre pour une grande nation ?) où il met en garde la large audience dont il bénéficie contre la philosophie de Rand.  L’article de Ricard, dans lequel il reprend les idées du chapitre 25 (« Le phénomène Ayn Rand ») de son livre de 2013 intitulé Plaidoyer pour l’altruisme : la force de la bienveillance, est un parfait témoignage d’incompréhension du phénomène Ayn Rand.

Le problème, avec l’article de Ricard, problème qu’on retrouve hélas dans de nombreux écrits sur Rand, n’est pas seulement qu’il donne une vision déformée de la philosophe et de ses idées, mais qu’il démontre une absence totale de réflexion sincère à l’égard de sa pensée.

L’égoïsme d’Ayn Rand, mal compris

En forte opposition avec Rand, Ricard évoque bien le fait qu’elle prône « la vertu d’égoïsme », mais il n’explique pas la perspective originale dans laquelle se place Rand quand elle parle d’« égoïsme » ni pourquoi elle considère l’égoïsme comme une vertu morale.

Il écrit que Ayn Rand considère l’altruisme comme un vice qui « menace notre survie et nous conduit à négliger notre propre bonheur », mais se garde bien d’expliquer ce qu’elle entend par « altruisme », ou pourquoi elle pense (contre-intuitivement) que l’altruisme est en réalité et paradoxalement incompatible avec la bonté et la bienveillance. Eu égard aux « pauvres, aux malades et aux personnes âgées », il déplore que selon Ayn Rand, « les gens ne devraient pas être obligés de payer des impôts pour subvenir à leurs besoins », et que « cela ne devrait pas être considéré comme un devoir social », sans jamais expliquer pourquoi (ni au nom de quelles valeurs) elle adopte un point de vue aussi controversé.

Les commentateurs qui abordent Rand de la même façon que Ricard dissuadent les lecteurs de s’engager dans une réflexion originale, hors des sentiers battus, les tenant ainsi à distance de la réflexion fondamentale de Rand sur la nature de l’intérêt personnel et de son rapport à la morale. Ils n’aident en rien, par conséquent à comprendre pourquoi Rand a été et est encore une source d’inspiration éthique pour des millions de lecteurs dans le monde.

Qu’est-ce que l’égoïsme rationnel ?

Oui, Rand prône l’égoïsme, ou plus précisément ce qu’elle appelle « l’égoïsme rationnel », qui s’entend comme le respect de valeurs et la pratique de vertus qui sous-tendent et enrichissent la vie de chacun, non seulement dans une perspective à court terme, mais tout au long de la vie.

L’égoïsme rationnel implique que notre existence soit guidée par notre propre jugement, nourrie de nos efforts productifs, et que nous en récoltions les fruits, tant matériels que spirituels. La liste des vertus morales que Rand considère comme essentielles pour une vie égoïste vous surprendra peut-être : y figurent la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, la justice, la productivité, l’honnêteté et la fierté.

Oui, Rand s’oppose à l’altruisme, mais « altruisme » ne signifie pas pour elle bonté, bienveillance, compassion ou sollicitude envers autrui, (toutes choses qu’elle considère justes dans un contexte approprié). Par altruisme, elle entend le sacrifice de soi-même aux autres, l’obligation morale de subordonner sa propre vie, ses intérêts et ses valeurs aux autres. Rand considère cet altruisme là comme profondément autodestructeur.

La philosophie d’Ayn Rand frappe par son originalité. Si l’on veut comprendre les idées de Rand, leur popularité, leur signification culturelle et porter un jugement sur elles, il faut commencer par approcher la philosophe sur son propre champ conceptuel, essayer de comprendre dans quelle perspective elle s’inscrit et pour quelles raisons. Il faut donc avoir la volonté d’examiner et de prendre au sérieux les arguments qu’elle fait valoir, ainsi que cela a été réalisé de façon remarquable dans A companion to Ayn Rand récemment publié.

À défaut d’une telle démarche, le « phénomène Ayn Rand » restera, comme le déclare Ricard, « une énigme déroutante » pour les commentateurs, tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger.

Sur le web

  1. Ayn Rand, La Grève, Les Belles Lettres, traduction de Sophie Bastide-Foltz.