Staline moins malfaisant que Hitler ?

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Je ne pense pas qu’on a besoin d’être un conservateur pour être tout autant révulsé par deux systèmes qui justifient la liquidation de civils par la poursuite de doctrines perverties.

Par Daniel Hannan

huma_staline.jpgJonathan Freedman est une personne décente, et son reportage sur la Lituanie, où il est allé à la recherche de ses racines familiales, est, de façon caractéristique, raisonnable. Raisonnable mais, j’en ai bien peur, erroné.

Jonathan est troublé par la façon dont on établit dans les pays Baltes une parité entre les crimes de Staline et ceux de Hitler, chose qu’il appelle l’argument de double génocide.

La symétrie, ici, est fausse. Personne ne veut être au sommet de la ligue de la persécution, mais nul ne peut accepter que ceux qui ont été « arrêtés, interrogés, emprisonés », pour reprendre les termes du musée de Vilnius, ont subi le même sort que les Juifs qui ont été assassinés, malgré la tentative de l’exposition d’égaliser le tout, sous le terme fade de « pertes ». L’oppression des années soviétiques était terrible, mais ce n’était pas un génocide : être arrêté n’est pas être abattu par balle dans une fosse.

Il se trouve que je suis à Riga au moment où je lis son article, et que je viens d’y visiter le musée de l’occupation de la Lettonie. L’exposition permanente suggère, ici aussi, un « double génocide », même si l’expression n’est pas utilisée. Derrière les vitrines se trouvent de macabres reliques laissées par les victimes des Nazis et des Soviets. Il y a des objets bricolés par des détenus des goulags : des dentiers primitifs pour remplacer les dents perdues du fait d’une nutrition déplorable, des masques pour se protéger le visage contre les nuées d’insectes suceurs de sang. Il y a un billet griffonné par une mère à ses enfants alors qu’elle était emmenée par le NKVD, pour ne jamais reparaître : convaincue d’être victime d’une erreur administrative, elle leur demandait de se rappeler d’arroser les plantes dans la salle à manger. Et bien sûr, il y a ces images horribles des pogroms Nazis, avec une admission franche du rôle joué par les populations locales pour aider aux rafles subies par leurs voisins Juifs.

Les Juifs de Lettonie ont souffert de façon disproportionnée aux mains des deux occupants. Environ 5% de la population Lettone en 1939 était juive, mais les Juifs ont représenté 10% des victimes de l’armée rouge.  Pourquoi? Parce que les Lettons juifs étaient généralement mieux éduqués et plus riches que leurs voisins non juifs, ce qui en faisaient des cibles privilégiées pour les Checkas, qui cherchaient à éliminer les capitalistes, les intellectuels et les autres éléments potentiellement anti-soviétiques.

Ceci soulève une importante question morale. La classification des humains par richesse ou par niveau d’éducation est-elle plus justifiable que leur classification par race ou par religion? Les Nazis et les Soviets avaient tous deux tendances à assassiner les gens par catégories, plutôt que comme individus. Dans aucun des deux cas être innocent n’était une défense utile. La malfaisance essentielle des deux idéologies était la même : quoi que vous ayez ou n’ayez pas fait, vous pourriez vous retrouver sur une liste à assassiner. J’ai du mal à voir comment une forme de catégorisation est plus bénigne qu’une autre.

Mais qu’en est-il de l’argument principal de Jonathan, à savoir qu’une déportation n’est pas aussi grave qu’un meurtre? Eh bien, le guide qui m’a fait visiter le musée à Riga, et qui de toute évidence était un homme de gauche, m’a dit quelque chose qui m’a stupéfié : le taux de survie dans les goulags pendant la Deuxième Guerre Mondiale était inférieur à celui dans les camps de concentration Nazis. L’intention exprimée des Goulags n’était peut-être pas le meurtre, mais c’était bien leur effet pratique, comme tout le monde le comprenait bien. Environ 1,6 millions de personne sont morts dans les camps avant la mort de Staline en 1953. Et de ceux qui sont revenus, peu ont retrouvé leur santé physique ou mentale.

Voici encore quelques chiffres. Quand l’armée rouge a occupé les États Baltes en 1940, 130.000 hommes, femmes et enfants ont été déportés ou exécutés. Durant l’occupation Nazie, entre 1941 et 1944, 300.000 de plus ont été exilés ou assassinés, en écrasante majorité des Juifs et en écrasante majorité en Lituanie. Quand les Soviets sont revenus en 1944, ils ont raflés encore 400.000 personnes dans la décennie qui a suivi, principalement des koulaks. Au total, environ 10% de la population adulte a été perdue. On peut comprendre pourquoi les gens se souviennent de cette période comme d’une longue calamité.

Jonathan est sur des bases plus solides quand il se plaint qu’il y a un deuil plus visible pour les victimes de l’URSS que pour celles du IIIème Reich. Mais il est suffisamment honnête pour reconnaître l’explication évidente. La plupart des gens dans les États Baltes ont une expérience en première main de la répression Soviétique, alors que seuls les plus anciens se rappellent l’occupation Nazi. Quand les Baltes commémorent les victimes du communisme, ils se souviennent de leurs pères, leurs oncles, leurs grand mères, pas simplement des visages sur de simples photographies.

Jonathan n’est pas le premier contributeur du Guardian qui se plaint que Staline est mis dans le même sac que Hitler. Voici ce qu’écrivait le député travailliste Denis McShane:

Il y a un révisionnisme de droite plus profond en jeu. Les crimes de Staline sont remontés au même niveau que les exterminations de Juifs par ceux qui veulent relativiser ou banaliser l’holocauste et réduire sa centralité historique à un simple exemple de meurtres de masses en temps de guerre. Les famines de Staline dans les années 30 ou ses déportations dans les années 40 sont mises en avant tandis que la droite crée sa propre équivalence morale entre le Nazisme et le Communisme.

Relisez ce passage et vous verrez à quel point il est offensant. Ceux qui mettent l’accent sur les crimes du communisme, nous dit McShane, essaient secrètement de déclasser l’Holocauste. Il ne laisse pas la porte ouverte à la possibilité que vous pourriez trouver que l’Hitlérisme et le Stalinisme sont tous deux le mal, ou que vous pourriez reconnaître combien ces deux hommes avaient en commun. Effectivement, si « la droite » établit une telle équivalence morale, c’est peut-être parce que les gens de droite comprennent que les horreurs du Nazisme et du Communisme jaillissent d’une racine commune, nommément l’exaltation de l’État par dessus l’individu. Et encore, je ne pense pas qu’on a besoin d’être un conservateur pour être tout autant révulsé par deux systèmes qui justifient la liquidation de civils par la poursuite de doctrines perverties.

Mais voilà la chose qui compte. En dehors des pays occupés par l’armée rouge, on trouve rarement cette équivalence. Alors que le Nazisme est largement compris comme étant la monstruosité qu’il était, il y a toujours un sens persistant comme quoi le Communisme était bien intentionné, même s’il a mal tourné. La moindre connexion avec le fascisme barre la route à tout mandat électoral pour un politicien; et dans le même temps, ceux qui ont activement soutenu l’URSS sont autorisés à devenir ministres et commissaires Européens.  Porter un T-Shirt Che Guevara n’est pas vu du même œil que porter in T-Shirt Demianiuk, mais ça devrait.

Ne vous méprenez pas sur mes propos. Toute atrocité est unique de sa propre façon terrible. Il y a de bonnes raisons pour lesquelles la Shoah nous hante. Des mois après avoir vu cette image, je la retrouve qui s’impose à mon esprit sans que je l’y invite, régulièrement. Heureusement, cependant, personne à part une frange dérangée, ne nie la nature du Nazisme. La même chose n’est pas vraie de la tyrannie Soviétique.

Aujourd’hui en encore, la Russie refuse de reconnaitre que son annexion des États Baltes était une invasion. 47% des Russes ont une image positive de Staline (imaginez comment nous réagirions si 47% des Allemands avaient une image positive de Hitler). Et alors que les progrès les plus minimes et les plus décousus par des mini-partis fascistes font la une, des partis communistes qui ont adopté sans regrets la ligne Soviétique pendant la guerre froide sont une partie acceptée de nombreux gouvernements. Nier la magnitude du génocide Nazi est, dans un certain nombre de pays, un crime; mais signaler, avec votre stupide T-Shirt Che que vous êtes en faveur de casser quelques œufs pour faire une omelette, c’est d’un chic radical. Là est certainement, l’asymétrie réellement alarmante.

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