Ces pseudo-sciences qui prolifèrent à l’Université

The Making of Harry Potter 29-05-2012 By: Karen Roe - CC BY 2.0

L’institutionnalisation et le financement étatique du savoir créent un arbitrage du marché des idées et permettent à des charlatans d’installer confortablement leur influence et d’étendre leur pouvoir de nuisance.

Par Vincent Debierre et Arnaud Demion.

L’un des auteurs de ce présent article exposait dans un article précédent certaines raisons qui ont pu mener au remboursement de l’homéopathie pendant au moins 73 ans. Parmi ces raisons, nous avions cité les travers d’un service monopolistique imposé par l’État et sa tendance à répondre aux impulsions des modes ou de la tradition via le clientélisme politique.

Par un probable effet boule de neige ou par effet d’aubaine après la saisie de la Haute Autorité de Santé (HAS) pour remettre en cause ce remboursement, c’est la direction de l’université de Lille qui a décidé de suspendre son diplôme d’homéopathie.
Sans vouloir remettre en question la compétence des experts de la HAS, l’état de l’art de la recherche médicale est assez accablant pour qu’un doyen d’université décide de supprimer le cursus d’une discipline qui a plus à voir avec l’alchimie que la science.

Cet épisode incitant à réfléchir sur le bien-fondé du prestige que peuvent retirer certaines disciplines de leur présence au sein de l’université, il n’est pas interdit d’exercer son esprit critique et de passer au crible de la compatibilité avec la rationalité et l’empirisme certaines disciplines se revendiquant scientifiques ou jouissant du prestige de l’université.

Promotion des pseudo-sciences médicales

En faisant quelques recherches sur les cursus proposés par les universités françaises ainsi que sur les politiques pratiquées par les directions de celles-ci, nous pouvons nous rendre compte non seulement que les disciplines pseudo-scientifiques médicales sont bien installées, mais qu’en plus certains doyens en font ouvertement la promotion.

On peut par exemple consulter le classement en ligne du Collectif Fakemed, qui classe les universités suivant leurs affinités avec les pseudo-sciences médicales. On y apprendra que des universités françaises délivrent des formations et des diplômes non seulement en homéopathie, mais aussi en acupuncture, en mésothérapie, en aromathérapie et en auriculothérapie.

Il existe d’autres incursions des pseudo-sciences à l’université. Dans le Haut-Rhin et Bas-Rhin, et en Moselle, on trouve des facultés de théologie (catholique et protestante). De l’autre côté de l’Atlantique, une série de faux articles académiques[4] vient d’être publiée par Helen Pluckrose, James A. Lindsay et Peter Boghossian dans les domaines qu’ils nomment les « études de doléances » et qu’ils jugent dépourvus de sérieux académique, idéologisés et politisés. Avec cette démarche, Boghossian, Lindsay et Pluckrose souhaitaient éclairer un débat vieux d’un quart de siècle au moins.

La gauche contre le savoir

En 1994, le biologiste Paul R. Gross et le mathématicien Norman Levitt, tous deux universitaires américains, publiaient le livre Higher Superstition, dans lequel ils donnaient un panorama bigarré et luxuriant de ce qu’ils appelèrent la « gauche académique ». Cette locution ne renvoie pas, loin s’en faut, à l’ensemble des universitaires ayant des intuitions politiques « de gauche » (ensemble qui constituerait la grosse majorité des universitaires), mais à des universitaires « de gauche » adhérant à des idées hostiles d’une manière ou d’une autre à la construction dépassionnée, et aussi objective que possible, du savoir.

Cette construction est jugée impossible par la « gauche académique », qui y voit une fiction au service de la légitimation de l’ordre dominant. Très inspirés par Foucault, ces universitaires croient détecter dans chaque discussion intellectuelle, même entre spécialistes, une bataille dans la guerre de pouvoir que se livrent différents groupes démographiques à travers la société. À leurs yeux, les arguments d’ambition rationnelle et/ou empirique cachent mal la volonté de puissance des forts et la volonté d’émancipation des faibles.

Plutôt que de chercher à approcher la vérité (qui n’apparaît plus que comme une fiction), il s’agit alors de choisir un camp, et le choix est vite fait : les universitaires de la ‘gauche académique’ vont apporter leur soutien à tout discours dont il est cru qu’il aidera, d’une manière ou d’une autre, à améliorer les conditions de vie de groupes (l’individu n’est plus perçu comme une entité morale très pertinente…) considérés (encore aujourd’hui, malgré les immenses avancées de la loi et des mœurs) comme fondamentalement opprimés : femmes, afro-américains, homosexuels, mais aussi handicapés, obèses, etc.

C’est dans un rêve de société juste et égalitaire que les spécialistes de Critical Race Theory déclarent alors tous les « blancs » automatiquement racistes, et tous les autres incapables de racisme, car ne disposant (d’après eux) pas de pouvoir ‘systémique’ collectif, que des féministes académiques mènent une politique de la terre brûlée face aux travaux établissant des différences psychologiques à l’échelle statistique entre femmes et hommes, que le champ plus récent des Fat Studies prend pour théorème fondateur l’idée selon laquelle l’obésité n’est un problème de santé que dans l’imaginaire patriarcal des médecins occidentaux, et, pour donner un dernier exemple, qu’une proportion non négligeable d’anthropologues culturels ont approuvé des « travaux » niant les meilleures connaissances scientifiques disponibles sur la migration humaine et le peuplement initial des Amériques, afin de préserver les mythes fondateurs de(s) peuples amérindiens de la réfutation par la science « blanche et occidentale ».

Paranoïa sur les campus

Higher Superstition a contribué à provoquer un grand débat sur la nature du savoir, et sur celle de l’université, qui n’a jamais vraiment cessé d’avoir lieu depuis. Néanmoins, la tendance était au calme (tout) relatif entre le tournant du millénaire et l’automne 2015, pendant lequel plusieurs épisodes marquants de la vie de campus auront lieu, replaçant ainsi l’université comme sujet important du débat public américain.

De ce calme intermédiaire, il faut conclure a posteriori qu’il a surtout caractérisé une période pendant laquelle les doléances paranoïaques (micro- agressions, micro-invalidations, sexisme bienveillant, appropriation culturelle, etc.) portées par les départements académiques les plus fondamentalement militants, sont devenues une donnée majeure de la vie universitaire, en particulier par l’intermédiaire des administrations.

Les incidents de l’automne 2015 (et ultérieurs, cf. l’affaire Bret Weinstein à Evergreen State) représentaient souvent une tentative, de la part d’enseignants, étudiants, etc. de faire passer le redressement de ces doléances (et de quelques autres plus « classiques » : parité et « sous-représentation » ethnique, etc.) du statut de force majeure sur les campus à celui de force hégémonique, contraignant au silence les voix discordantes.

Il serait regrettable de réclamer, informations prises sur ces développements déplorables, que l’autorité politique s’occupe de « faire le ménage », en s’arrogeant pour cela la prétention de définir ce qu’est le savoir et ce qui doit être enseigné et pratiqué à l’université. Nous pensons que le savoir — et nous le pensons d’autant plus pour le savoir scientifique — se construit sur la base de la libre recherche et de l’échange libre d’idées. Nous savons que grâce à ces processus de production du savoir l’espèce humaine parvient à améliorer pour un nombre croissant de ses représentants la prospérité, la santé, le bonheur, la sécurité et la paix.

La bataille est toujours engagée

Cependant, nous sommes conscients qu’en matière de savoir les acquis définitifs n’existent pas, et que ce processus est long et chaotique. Ainsi, que l’université se finance sur des fonds privés ou publics, il n’existe probablement aucune organisation de la production du savoir qui immunise contre la pseudo-science et ses méfaits.

Cela ne nous empêche en revanche pas de nous désoler de l’obligation de financer des pseudo-sciences, ce qui est tout autant inacceptable que d’être forcé à cotiser pour le remboursement de faux médicaments. Nous nous permettons également de faire remarquer que l’institutionnalisation et le financement étatique du savoir créent un arbitrage du marché des idées et permettent à des charlatans d’installer confortablement leur influence et d’étendre leur pouvoir de nuisance.

Les pseudo-sciences médicales ont un impact souvent visible sur la santé en détournant des personnes malades des traitements efficaces. Les pseudo-sciences humaines sont quant à elles invoquées en soutien des politiques de correction à l’échelle collective (selon des lignes découpant la population en groupes démographiques essentialisés) des inégalités de tous types, considérées par credo comme résultant exclusivement d’injustices.

Elles le sont également pour réclamer ou soutenir des lois qui limitent l’expression d’idées. Ces départements corrompus de sciences humaines se transforment en véritables bureaux de militantisme, où doctrines d’inspiration marxiste et heideggérienne rivalisent d’ingéniosité pour créer toujours plus de revendications liberticides.