Quel islam de France ?

Dawn Mosque By: Yassine Abbadi - CC BY 2.0

Comment faire ordre et discipline de l’anarchie, l’islam pur étant l’anarkhia grecque, cette absence de chef ? C’est le casse-tête d’une réflexion organique sur la réforme de plus en plus impérative de l’islam.

Par Farhat Othman.

La foi d’islam est, tout à la fois, autant une religion qu’une politique, ce qui la distingue du christianisme, se voulant également une identité et une culture, ce qui la rapproche du judaïsme. Aussi est-elle une foi enracinée en son siècle, incarnée en ses fidèles tout en les incarnant. Ce qui amène à dire qu’il ne peut y avoir de réforme utile de l’islam dans les conditions actuelles d’interdépendance mondialisée, assise sur un ordre mondial obsolète où l’on est appelé à se couler en un seul moule matérialiste ou, pour le moins, déclassant toute spiritualité.

Devenue désordre, faisant de la mondialisation l’extension, par d’autres moyens, de l’impérialisme consacré par les intérêts issus de la Seconde Guerre mondiale, une telle interdépendance empêche de réformer une religion ayant besoin de se réveiller à ses racines spirituelles oubliées afin de n’être plus, pour les uns et les autres, ni un jeu vicieux ni un enjeu biaisé. Or, selon ces racines, l’islam est d’abord spiritualité qui n’est enracinée en son monde qu’en tant qu’une liberté absolue, sans nulle soumission qu’à Dieu, une sorte de théologie de libération, de soi en premier, et d’autrui conséquemment.

Ontologique fibre libertaire

Les assises territoriales de l’islam de France, souhaitées par le Président de la République française, seront assurément utiles pour aider à mieux connaître et faire connaître l’islam tel que nous en parlons ici. Cela suppose que l’on abandonne la tentation quasiment irrépressible de vouloir le coucher dans un lit de Procuste, particulièrement celui de la tradition religieuse qui s’est imposée en Occident.

On sait que l’intention première et légitime de ces assises est d’organiser l’islam, le structurer autour d’autorités reconnues, à qui l’on puisse parler, et qui parlent au nom de l’islam. Or, prétendre à la construction d’une structure de l’islam, que cela soit en France ou ailleurs, et qui soit réellement représentative de la diversité de cette foi, ne peut qu’être non seulement une vue de l’esprit, mais une négation ontologique de l’islam.

Le modèle qui est sous-jacent aux assises et dont trace les linéaments le rapport Montaigne intitulé La fabrique de l’islamisme dont il sera question en seconde partie, ne peut s’appliquer à une foi qui est par définition déstructurée ou a-structurée, dont la spécificité majeure est de ne pas avoir d’église, le rapport entre le fidèle et son Dieu étant direct. C’est d’ailleurs pour cela que le musulman est réputé se donner corps et âme à son créateur, en être le parfait soumis ; d’où le terme d’islam, au reste. Du même coup, il se libère de toute autre soumission, la soumission à Dieu étant la garantie de l’insoumission à tout pouvoir temporel.

Certes, ce n’est pas ce qu’on a vu tout le long de l’histoire religieuse musulmane ; les autorités cléricales ayant prospéré, surtout dans les hérésies comme le chiisme qui a quasiment copié le judaïsme et le christianisme avec un clergé musulman. Néanmoins, cela ne veut pas dire que l’islam orthodoxe, sunnite donc, soit resté à l’abri d’un tel dévoiement de l’esprit d’origine de l’islam. De fait, le sunnisme n’est qu’une hérésie canonisée ; il a aussi son clergé, les imams et les muftis n’étant que des hommes de religion dans une foi qui est la chose de tout un chacun. Même le courant qui était et reste le plus redoutable concurrent du sunnisme, le soufisme, a été forcé d’avoir ses chefs, ces cheikhs avec leurs tariqas. Cela ne correspond pas pour autant à l’esprit originel du soufisme bien plus proche de celui de l’islam à ses débuts qui a été et s’est voulu une anarchie, la foi étant une totale liberté des autorités terrestres, le croyant n’ayant pour maître absolu que Dieu puis, accessoirement, sa conscience.

C’est, au demeurant, pour cela que l’islam a eu les faveurs des Arabes et après eux, au Maghreb, des Berbères ou Amazighs, étymologiquement les Hommes Libres. C’est que sa fibre libertaire a correspondu à celle de l’Arabe et de l’Amazigh, épris de liberté sans limites. C’est là où nous retrouvons l’esprit du soufisme originel, son génie; et c’est en cela qu’il est conforme à l’essence de l’islam primitif. Un tel islam est celui qu’on appelle généralement islam mecquois, manifesté par les sourates révélées à La Mecque.

Sait-on, par exemple, qu’en cet islam, il n’y a nul imam légitime où le rapport entre le fidèle et Dieu reste direct et exclusif ? Un tel islam premier se distingue par l’absence d’église, même si imams et autres cheikhs s’y sont arrogés le pouvoir de diriger les consciences, car seules la foi éclairée et la conscience libre du fidèle sont ses seuls guides et imams. Aussi, l’imamat n’est justifié que hors du sunnisme, dans ce que l’islam majoritaire considère à juste titre comme des hérésies. Une telle vérité basique de l’islam premier est à se rappeler impérativement d’autant qu’elle est présente dans l’imaginaire populaire et l’inconscient collectif. Et que les imams et supposés cheikhs abusent de leur autorité illégitime en s’adonnant au jeu politicien consistant à violer allègrement leur foi, en faisant, pour certains intégristes, une doctrine haineuse du genre humain, criminelle même à voir ce qui se passe chez Daech.

Par conséquent, en France, il n’est en rien censé de vouloir organiser cet islam désorganisé par la force des choses, étant inorganisé par définition, en son essence. Pour paraphraser Bossuet, on dira qu’on s’y afflige des effets tout en continuant à adorer les causes. En l’occurrence, on regrette l’état éclaté de l’islam tout en agissant non pas à le maintenir, car c’est le propre de cette foi et la garantie de sa pratique paisible, libérée des influences et des rapports de pouvoir, mais l’on adore bien s’y adonner en érigeant des structures et des lieux de pouvoirs et d’influences.

« Jeu du je » musulman

Que veut donc l’État français ? Un cadre et des règles garantissant l’exercice de la foi musulmane de manière conforme aux lois de la République. Pour quelle fin ? L’idée centrale du rapport Montaigne précité est de stopper l’avancée de l’islamisme qui, faute d’avoir été combattu, par l’Occident — et même du fait qu’il a été encouragé  par lui — a « gagné la bataille des idées », pour user des propos mêmes de M. Karoui, auteur dudit rapport lors de la sortie de l’un de ses livres,  usant d’une rhétorique dépassée, cette antique politique des « dynamiques d’assimilation ».

Or, contrairement à ce qu’il croit, cela ne fonctionne plus, non pas tant par rejet des musulmans, mais du fait du rejet qu’ils constatent ou supputent, à tort parfois, de la part des sociétés où l’on veut les assimiler. Je dis à tort, car la marque majeure de la société occidentale, qui est d’être matérialiste à l’excès, peut entraîner une exclusion évidente sans nécessairement être confessionnelle. Il n’empêche que, pour une psychologie sensible comme celle des Orientaux que sont restés les musulmans, cela est facilement assimilable à un rejet ontologique.

Par ailleurs, le fondement même de  l’analyse de M. Karoui est vicié puisqu’il divise au lieu de réunir, appelant certes à une « prise de conscience des musulmans », mais juste en s’adressant aux « mieux intégrés dans la société française ». Or, ce ne sont pas eux qui posent problème ! Certes, ils se révèlent parfois, sinon souvent, sympathisant de leurs congénères qui versent dans l’excès, mais c’est par esprit grégaire, l’excès appelant l’excès.

Ce qui est à reprocher à M. Karoui et à son rapport, ainsi qu’aux autorités françaises qui l’écoutent, c’est qu’ils restent théoriques et non organiques, passant à côté de l’essentiel. Ainsi, si son rapport revient sur la naissance de l’idéologie islamiste, décrivant par le menu sa diffusion et sa persistance, jusqu’en France où elle est en « progression » comme il le note, il occulte la cause principale qui participe à la fabrique de l’islamisme : le rôle non négligeable de l’Occident dans la naissance, le maintien et la propagation de l’islamisme, cet islam politisé dont il sera question plus loin.

Comment cogiter sérieusement sur une « réorganisation du culte pour lutter contre l’islamisme » sans évoquer la cause principale qui est taboue ? Nous pensons qu’il ne suffit pas de proposer des gadgets comme cette idée de créer une  «  institution chargée d’organiser et de financer le culte musulman » avec une association musulmane pour l’islam de France financée par des prélèvements sur les ventes de viande halal. Pour ne pas parler dans le vide, proposer pour ne rien faire d’utile, c’est le sujet tabou qu’il importe d’évoquer en premier. Et il porte sur le rôle politico-idéologique occidental qui est au coeur de la perception des musulmans, intégristes ou non, de leur foi. C’est un tel rôle, jamais inactif, qui explique les chiffres alarmants qu’on avance, et qui ne font que tromper, tel ce pourcentage de 28 % des croyants ayant « adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République »  et s’affirmant donc « en marge de la société ».

Une telle perception doit être à l’esprit pour réussir à avoir l’oreille des musulmans et les convaincre. Il ne faut pas oublier qu’ils pratiquent ce que je nomme jeu du je, une hypocrisie que leur impose l’environnement d’illégalité dans leurs pays d’origine et même en islam où a bien existé une forte tradition de simulation et dissimulation, qu’on qualifie de taqiyya, du fait de la politisation à outrance observée durant l’histoire de cette religion

C’est bien la hantise du rapport Karoui et des autorités de France qui fait la faiblesse de la réflexion actuellement en cours sur l’islam, car sous des dehors supposés logiques et de bon sens, le tout relève non seulement de la superficialité, mais est aussi de la quadrature du cercle. Le souci, somme toute légitime, de l’État français, là où se sont d’ailleurs cassé les dents des prédécesseurs de M. Macron à l’Élysée, est devenu une hantise de vouloir organiser l’islam en France.

Or, souhaiter y voir naître une église est bel et bien un non-sens, cette religion étant fondée sur la totale liberté du fidèle, ne se soumettant qu’à Dieu.  S’il est une autorité à laquelle il est appelé à se soumettre, c’est bien celle de l’impératif catégorique de sa conscience. C’est elle qui arrêtera son jeu de soi, cette parabole du moucharabieh (qui sera évoquée en seconde partie) où l’on simule et dissimule. Cela doit rappeler des choses aux Occidentaux, Kant n’est-il pas d’actualité en nos temps postmodernes de retour à la spiritualité ? N’aurait-il pas été, d’ailleurs, inspiré par le soufisme, cette éminente et plus authentique foi d’islam ?

Existentielle filiation judaïque

L’islam, bien qu’il ait été à l’origine d’une civilisation universelle longtemps florissante, est aujourd’hui en piteux état. Pourtant, rien ne devait distinguer sa destinée de celle des autres religions monothéistes ; bien mieux, et contrairement à ce que ses plus zélotes ou ennemis prétendent, il n’a jamais voulu, à l’origine, être distingué des autres religions des Écritures. La notion d’altérité était ontologique dans l’islam premier ; d’où le néologisme que j’ai proposé pour qualifier la communauté islamique de communautarité. Car elle ne s’est jamais voulue fermée sur elle-même au départ ; elle l’est devenue par défaut.

Ainsi, l’islam s’enorgueillit de tenir à la légitimité d’un tronc commun abrahamique, se voulant juste un ultime testament ; c’est bien ce que recouvre sa prétention au sceau des Écritures. D’ailleurs, sa filiation judaïque ne fait nul doute ; elle est même existentielle pour le musulman, et ce à plus d’un titre, dont l’un, historiquement, a été la manifestation évidente assez tôt de la tradition judaïque en islam sous le nom générique d’Israilyet. C’est la reproduction de pans entiers de la Bible dans la jurisprudence musulmane, allant souvent contre le libellé même du Coran, ainsi que je l’ai démontré pour l’homophobie qui est une pure création des jurisconsultes conditionnés par les interprétations bibliques de l’époque.

Une telle influence a, d’ailleurs, déterminé l’évolution ultérieure de l’islam, détournée de son ambition initiale de foi oecuménique se voulant spiritualité ; et c’est bien le rejet de l’islam par des juifs attachés à leur spécificité qui a amené les musulmans à tourner casaque, à faire de ces derniers leur tête de Turc. Aussi, par mimétisme de la loi mosaïque, voulant démontrer pouvoir mieux faire, ils ont tenu à ajouter à leur religion spirituelle, celle de la révélation mecquoise, la dimension d’une politique pour la cité des hommes, empreinte évidente dans ce qu’on appelle l’islam de Médine.

De fait, si le rejet juif a détourné les musulmans de leurs racines abrahamiques et judaïques, et donc de l’essence originelle de cette foi ainsi qu’apparue à La Mecque, c’est qu’elle a été aussi et assez tôt gagnée par le démon politique ou politicien qu’elle dénonce dans le judaïsme. Ce qui s’est surtout manifesté depuis la prise du pouvoir religieux par la tribu du prophète aussitôt que leur sanctuaire lui a été livré lors de sa conquête. C’est bien de ce moment fondateur que date la mutation de l’islam d’une foi libertaire en une foi autoritaire, d’une foi policée, de la polis, en une religion politique au sens de policière.

Il faut dire que l’islam n’a plus été le même depuis son installation à Médine et l’échec de l’alliance stratégique que le prophète entendait réaliser avec les Juifs. La bascule a été consolidée par le ralliement de la tribu du prophète Qoraïch, passée du statut de plus cruel adversaire à celui de premier allié. C’est ce qui a été officialisé par l’entrée triomphale à la Mecque qui s’est effectuée grâce à la défection de dernière minute du chef de la tribu et son ralliement au prophète conquérant, faisant main basse sur la foi nouvelle grâce à sa conversion du jour au lendemain.

En effet, l’islam triomphant après son entrée à la Mecque a été celui des notables de la tribu d’origine de son messager. Certes, les plus illustres Compagnons étaient bien mecquois aussi, mais les nouveaux convertis, les puissants de la tribu, sont venus vite supplanter les premiers supporters de la religion : les Renforts, les deux tribus de Médine ayant fait appel à Mohamed et qui l’ont soutenu durant sa guerre contre sa tribu lors des premières années de la révélation. De ce moment date donc une transformation progressive de la foi, devenant de plus en plus politique ou politisée, s’éloignant de sa spécificité première d’équilibre parfait entre une foi pour la cité de Dieu et une politique comme gestion de la cité terrestre. Ainsi, cette religion est passée de la religion politique, en son sens noble, à son sens trivial d’islam politisé, une religion politiquement instrumentalisée.

C’est cette facture qui est allée en se consolidant tout au long de l’histoire. Ce qui a été assez vite confirmé lors du décès du prophète où les ambitions du pouvoir se sont dévoilées au grand jour. Certes, ils se faisaient encore au nom de la foi, et cela grâce à la personnalité des deux premiers califes, les plus éminentes figures de l’islam, proches conseillers de Mohamed. Mais les choses vont changer avec le troisième successeur du prophète dont la désignation a certes rallié le plus de suffrages, mais le pouvoir a finalisé la mainmise politique sur la religion. Il était effectivement le premier représentant de la dynastie des Omeyyades qui va asservir la religion moyennant un clergé dévoué à ses desseins et ambitions. Le tout au nom de l’islam ; on parle ainsi même de versets inventés sous son règne. Un tel islam politisé et non politique, l’islamisme donc, se poursuivra par la suite en une industrie bien huilée, l’islam politique au sens étymologique devenant un islam politicien ou politisé.

On le vérifie bien, au reste, en France avec le projet porté par l’exécutif français, contesté justement par certains qui ne se placent pas nécessairement, comme on le dit trop vite, sur un terrain victimaire. S’ils ne proposent rien de concret, c’est que le désordre mondial l’empêche, comme il empêche que l’islam puisse se réformer de l’intérieur et en toute indépendance, ainsi qu’on l’a vu pour le judaïsme et le christianisme. Au surplus, le premier a bien profité de la tolérance de l’islam, resté fidèle à sa filiation judaïque ; ce qui s’est notamment manifesté en Andalousie où la foi de Moïse a achevé sa mue. Le second n’a même pas eu à se soucier d’un islam asservi, réduit à penser à sa propre sauvegarde en se repliant sur lui-même et en ruminant sa dimension salafie qui n’est devenue si puissante qu’à la faveur de l’impérialisme auquel les pays d’islam ont été soumis.

Aussi, en notre monde globalisé où les frontières sont désormais bien plus mentales que géographiques, il est bien temps de dire, en paraphrasant Hannah Arendt, que la foi est la langue qui fait déjà la patrie. Ce qui ne sera que plus évident si l’on s’employait un peu plus à la solidarité entre les nations proches, comme celles de cette mer guère plus commune qu’est la Méditerranée où il est toujours possible de créer un espace de démocratie entre les pays riverains et qui soit une aire de droits et de libertés, et donc d’un sort commun.