Air France, avant d’être française, est une société européenne

Air France A380-861 F-HPJA By: Christopher Griner - CC BY 2.0

La nomination de Ben Smith, citoyen canadien, à la tête de Air France KLM fait glapir de tous côtés. Comment ose-t-on confier cette « entreprise française » à un dirigeant non français ?

Par Hervé Gourio.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

Beaucoup de confusion provient de l’utilisation péremptoire de la notion de nationalité d’une entreprise, notion dont l’emploi est délicat en règle générale et encore plus dans le cas d’Air France. On est bien obligé de voir des motifs peu avouables dans cette revendication nationale. Expliquons-nous.

Comment peut-on décréter qu’une grande entreprise est allemande, française ou britannique par exemple ? Alors même que très souvent la majorité de ses actionnaires est étrangère. Alors qu’elle est enregistrée juridiquement dans de nombreux pays. Et que la grande majorité de ses clients est étrangère. On se rabat alors sur son équipe de management et la localisation du siège de sa direction (plutôt que de son siège social).

Pourtant, même ces indications factuelles sont d’usage délicat. Toutes les entreprises « globales » doivent mêler des personnalités d’origines très variées. L’essentiel étant qu’elles soient bien adaptées aux publics qu’elles côtoieront dans leur job. Et dont elles devront être physiquement proches. Le vendeur star d’Airbus John Leahy est américain. Schneider Electric dont l’état-major opérationnel est basé à Hong Kong est-elle devenue chinoise ? La Silicon Valley n’est-elle pas devenue un authentique melting-pot au point de devenir haïssable aux Américains de naissance y compris en Californie.

Cette qualification n’a donc rien d’évident au-delà d’une certaine taille, bien sûr. On est donc bien obligé de se demander qui la décerne. On distingue deux cas :

  • L’entreprise a besoin d’une autorisation ou d’un appui clairement exprimé par l’État pour tout simplement exercer son activité. C’est par exemple le cas des industries d’armement, des banques ou de Total qui traite avec des États étrangers. Cette dépendance ou cette proximité les amène naturellement à mentionner leur nationalité, au moins aussi longtemps que ce n’est pas encombrant en fonction de certaines circonstances. C’est donc un choix, une décision de l’entreprise, largement contingent.
  • L’État ou le gouvernement trouve un intérêt politique à faire valoir que tel ou tel succès est celui d’une entreprise française, sans être trop regardant sur ce qui la rend si française. Il faut juste que cette apparence soit acceptable, et que beaucoup de nos concitoyens partagent aisément la fierté ainsi proclamée.

Air France KLM n’entre dans aucun de ces deux cas de figure. La compagnie ne démontre plus depuis longtemps des performances commerciales, techniques ou financières dont on puisse être particulièrement fier. Et l’appui de l’État qui lui est juridiquement accordé sous la forme des droits de trafic en fait littéralement une compagnie aérienne française. Mais toute entreprise européenne peut postuler à en bénéficier à condition que la majorité de ses actions soit détenue par des Européens, contrainte miroir de l’américaine. Et la société Air France KLM, combinaison de deux compagnies aériennes, est d’abord une compagnie européenne.

Ceux qui rejettent cette vérité ont une seule raison de le faire : espérer un nouveau sauvetage de l’État pour compenser les handicaps de compétitivité qu’ils ont déjà infligés à Air France et ceux qu’ils projettent d’ajouter. On ne pourra pas rejouer la pièce de 1992, passablement scandaleuse, avec une subvention massive après le rachat de ses concurrents français à prix d’or. Mais le parti étatiste ne manque pas d’imagination.

Il est vraiment heureux que Delta, concurrent direct d’Air Canada et du réseau Star Alliance, ait pu témoigner des talents de Ben Smith, constatés sur le marché nord-américain. Cette référence-là est beaucoup plus importante que la couleur de son passeport. Elle augure bien du redressement d’Air France KLM alors que ses opposants l’auraient bien volontiers sacrifié sur l’autel de l’étatisme national.

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