Créer une Silicon Valley en France n’est pas une bonne idée

Régulièrement, les pouvoirs publics invitent entrepreneurs et startupers pour leur promettre la création d’une Silicon Valley à la Française. Voilà pourquoi ce n’est pas possible, et pas souhaitable.

Par Frédéric Mas.

Tous les hommes politiques du moment invoquent les mannes de l’innovation, seul aspect de la vie économique qu’ils se sentent capables de comprendre et de vouloir dynamiser. Emmanuel Macron n’a-t-il pas débloqué plusieurs centaines de millions pour attirer chercheurs et entrepreneurs étrangers en France ? N’est-il pas le premier chef d’État français à parler la même langue que les startuppers ?

Au sein de la mythologie de l’innovation de marché, la Silicon Valley tient une place particulière, suscitant fantasmes, envies et craintes, y compris en France, la patrie du corporatisme et de l’économie semi-dirigée.

Des Silicon Valley partout dans le monde ?

L’expérience singulière de la Silicon Valley, qui réunit en un seul lieu dynamique entrepreneurs, investisseurs financiers et universités, big players et startuppers, apparaît duplicable pour un certain nombre de nos décideurs, publics et privés. Partout en Europe, les capitales et les métropoles se veulent les Silicon Valley de demain.

Ainsi, à Paris, sous le patronage d’Anne Hidalgo, c’est Xavier Niel qui a ouvert le plus gros incubateur de startups au monde à la Halle Freyssinet. Selon le Pdg à succès, « cela s’insère dans un écosystème parisien avec plein de start-ups disséminées un peu partout dans Paris qui marchent super bien et font déjà une grande partie de notre succès. »

À Lyon, c’est Laurent Wauquiez qui a rencontré en janvier des entrepreneurs avec l’intention de transformer la région en « Silicon Valley Européenne ». Au-delà des frontières françaises, on trouve la même volonté à Londres, Madrid, Tel Aviv ou Francfort.

Seulement voilà, l’Europe – et le reste du monde en dehors de la baie de San Francisco – n’est pas une feuille de papier blanche sur laquelle il suffirait de coucher quelques solutions bureaucratiques pour reproduire ce qu’il a fallu des dizaines d’années à créer.

La mentalité de l’ardoise vierge

Il existe un biais particulier, très présent au sein des plus éduqués de nos concitoyens, que William Easterly1 appelle la mentalité « ardoise vierge » (Blank slate mentality) : celui-ci consiste à ignorer purement et simplement l’histoire particulière de chaque lieu, d’imaginer que chaque société est malléable à l’infini, et qu’en conséquence, il est possible de lui appliquer un certain nombre de réformes abstraites applicables partout.

À partir du moment où on trouve l’expert, ou le groupe d’experts, capable d’implémenter ces politiques publiques/privés, tout devrait se dérouler sans accroc, et l’élite cognitive et économique s’agrégera à Dunkerque ou Tamanrasset comme à San Francisco.

C’est oublier que la Silicon Valley a une histoire particulière, qui fait partie de son identité, et des raisons de son développement extraordinaire. Comme l’ont rappelé Philippe Véry et Emmanuel Metais, la Californie accueille des explorateurs européens depuis le 16e siècle et les chercheurs d’or depuis la seconde moitié du 19e siècle :

L’État de Californie s’est peuplé d’entrepreneurs dès son origine. Les lois et régulations économiques ont favorisé la prise de risque : par exemple, la loi sur les faillites ne condamne pas celui qui échoue, contrairement à la situation en France où le dirigeant faisant faillite doit parfois rembourser ses créanciers durant toute sa vie et apparaît comme un paria aux yeux de la société. À San Francisco, on accorde du crédit à celui qui échoue dans la mesure où il est capable d’expliquer ce qu’il a appris de son expérience.

Peut-on trouver des endroits historiquement comparables dans les grandes régions européennes ? Sans doute, ce n’est pas offenser les franciliens ou les lyonnais que de rappeler que parce que la situation n’est pas la même, la mentalité locale ne doit pas être exactement semblable.

À qui s’adresse le message ?

Qui veut une Silicon Valley près de chez lui ? D’abord les entrepreneurs liés à l’innovation et la technologie, toujours à la recherche d’opportunités pour développer leur business, bien entendu.

Il y a aussi les politiques, qui voient dans le dynamisme économique un excellent outil de communication à l’endroit des électeurs, et donc un levier pour leur élection ou leur réélection. C’est également un moyen pour ces derniers d’attirer les entreprises, c’est-à-dire de générer des rentrées fiscales et des emplois.

Pas très loin des politiques, il y a les experts et les entreprises d’un certain type qui peuvent se sentir attirés par ce genre de planisme gigantesque : les premiers vendent de l’expertise aux décideurs publics et privés, les seconds espèrent bénéficier des largesses des investissements publics en subventions et en infrastructures pour générer des bénéfices. S’il y a un premier marché qui se crée ici, il est essentiellement artificiel, maintenu sous perfusion d’argent public.

Sont ensuite censées s’agréger les entreprises, petites et grandes, les services, pour fluidifier les échanges économiques et produire du lien social. Tout ceci sans toucher à l’essentiel des infrastructures, mais plutôt en affectant certains postes de dépenses publiques à attirer entreprises et entrepreneurs.

En d’autres termes, il y a au cœur de ce volontarisme économique beaucoup d’intervention publique et pas mal de communication publique aussi. Comme pour les zones franches et les villes nouvelles, on espère même que ce noyau dur permettra au secteur privé de se développer.

L’économie ne se décrète pas

C’est faire un contresens sur la manière dont fonctionne l’économie, et donner aux experts, aux économistes et autres gourous de la nouvelle économie un pouvoir qu’ils n’ont pas (mais que les contribuables paient de toute façon).

L’écosystème économique de l’innovation dont la Silicon Valley est l’un des points géographiques les plus visibles (mais il en existe d’autres) est comparable à ce qu’Hayek désignait par ordres spontanés : ceux-ci, qu’on appelle aussi communément ordres complexes, systèmes adaptatifs complexes ou systèmes auto-organisés désignent des schémas d’interaction, de coordination et de coopération entre individus ne nécessitant aucune action directrice délibérée.

Les marchés sont des lieux abstraits où s’échangent des biens et des services entre producteurs et consommateurs sans intervention d’une autorité politique pour en diriger les flux. Plus encore, ces flux, ces échanges et ces règles de coordination sont beaucoup trop complexes pour être saisis par les experts et les politiques. Et prétendre pouvoir en piloter complètement le changement touche au charlatanisme.

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

Pour Hayek, l’ordre spontané de l’économie se développe en fonction d’un certain nombre de règles de base qui ont en commun d’être abstraites, simples et relativement invariantes. Si dans La Route de la servitude, il conseille aux politiciens de toute l’Europe de s’y tenir, et d’éviter dans le même geste d’entrer dans les détails quand il s’agit de développement économique, c’est justement parce que les développements des échanges du point de vue du décideur public sont largement inconnaissables.

Pour pouvoir reproduire à l’identique l’écosystème économique de la Silicon Valley à coups de dépenses publiques, plans d’urbanismes mirifiques et experts payés rubis sur l’ongle, il faudrait trouver un moyen de concentrer en eux la quantité de connaissances – et les outils pour la traiter – que le marché délègue dans son fonctionnement ordinaire aux millions de consommateurs et de producteurs.

Réduire la Silicon Valley aux startups et aux gourous de la comm’ par exemple, et cibler les aides publiques à ces secteurs d’activité, revient à oublier que San Francisco est également un lieu essentiel de l’économie cognitive, le point de rendez-vous de milliers d’autres entreprises beaucoup plus traditionnelles ou encore une formidable concentration d’universités et d’écoles.

Privilégier les institutions, pas les politiques publiques

Non seulement l’idée de reproduire des Silicon Valley à l’identique en Europe semble mauvaise, mais elle ne semble pas souhaitable non plus. Essentiellement parce que de telles prétentions sont en général portées par des pouvoirs publics surtout soucieux de communication, et que cette variété de communication est fort coûteuse pour le contribuable.

Plus encore, l’idée générale de telles politiques volontaristes repose sur un fondement « planiste » : il est possible d’implémenter in abstracto des solutions économiques clefs en main pour créer de la croissance, et cela sans avoir à toucher le cœur des institutions nationales sur lesquelles doivent s’implanter ces enclaves d’innovation.

C’est oublier que rien ne se fera sans une réflexion de fond sur les institutions centrales de l’innovation capitaliste comme de ce qui en freine le développement. Vouloir créer « par le haut » l’innovation économique, c’est encore raisonner dans les cases de la mentalité bureaucratique qui entrave le changement.

  1. William Easterly, The tyranny of experts, Basic Books, 2013.