Air France : bientôt une compagnie de seconde zone ?

Air France : enkystée par les mouvements sociaux, l’entreprise semble incapable de se réformer.

Par Adrien Fayard.

Contrairement au sentiment qui règne au sein d’Air France, la compagnie n’est pas à l’abri d’un revers. Si l’investissement de l’État la préserve de la mort clinique, les pertes accumulées au cours des ans pourraient en faire une compagnie de seconde zone.

À Air France, les conflit sociaux s’enchaînent ; les mauvais résultats aussi. Le nombre de passagers transportés par la compagnie a chuté de 8,7 % en avril, en raison de huit jours de grève.
Au total, le mouvement lancé le 22 février a coûté « près de 400 millions d’euros » au groupe, selon la direction. Un montant qui représente plus de 50 % des bénéfices de la compagnie si l’on se base sur les résultats de 2017.

Lundi 7 mai, le titre Air France-KLM signait sa « pire contre-performance du SRD » à la bourse de Paris. Il a en effet perdu 10,15 % après la démission de Jean-Marc Janaillac, dont le projet d’accord salarial a été rejeté à 55,44 % par les personnels.

Ce conflit est loin d’être exceptionnel. L’histoire de la compagnie est jalonnée de grèves dures, ce qui en fait une exception à l’échelle nationale. Dans les autres compagnies aériennes françaises, comme Air Caraïbes, Corsair ou Aigle Azur, les mouvements sociaux restent en effet exceptionnels. Pourquoi ?

Sentiment d’immortalité

Interrogés par La Tribune, les PDG de ces compagnies ont mis en avant la petite taille de leur entreprise, qui permet un « contact plus facile » avec les syndicats et un « meilleur dialogue social ». Ils ont également évoqué la prise en compte par les salariés du risque qu’un conflit lourd pourrait représenter pour l’entreprise. Résultat : l’entreprise est vue comme une entité à protéger, non à détruire. Pascal de Izaguirre, président du directoire de la deuxième compagnie aérienne française, explique :

La préoccupation du personnel de Corsair, c’est la pérennité et le développement de l’entreprise.

De son côté Laurent Magnin, PDG de XL Airways, affirme :

Pour la direction et les syndicats, l’intérêt de l’entreprise prime.

Pour les dirigeants des compagnies françaises, un certain sentiment d’immortalité  chez le personnel et même les dirigeants d’Air France, rend également difficile la quête de compromis. Willie Walsh, directeur général de l’International Airlines Group (IAG) s’inquiète :

Je pense qu’il y a une forte croyance, au sein d’Air France, que le gouvernement français sera toujours là pour intervenir, peu importe ce qu’il se passe, et donc qu[e les employés] n’ont pas besoin de changer. Je pense que c’est de la folie parce qu’Air France est de plus en plus petite et de moins en moins pertinente dans un secteur où la taille est importante.

Vers un retrait de l’État ?

Enkystée par les mouvements sociaux, l’entreprise semble incapable de se réformer. Au point où Jean-Marc Janaillac, le dirigeant poussé vers la sortie par ses salariés, a fini par se ranger à l’avis de son homologue et rival d’IAG, au jour de son départ. L’ex PDG a ajouté, face à l’entreprise :

J’en suis aussi venu à penser que le fait que l’Etat soit au capital renforce un sentiment d’invulnérabilité de la compagnie

Un haut dirigeant du secteur confiera cette observation au magazine Le Point :

Il faut que l’État se retire du dossier le plus rapidement possible. L’État doit vendre ses participations le plus rapidement possible. Tant que l’État restera actionnaire d’Air France, il y aura ce qu’on vient de vivre et ce qu’on va vivre dans les mois à venir.

Mais si l’État y pense, il se garde bien de le dire. Tout juste Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, se contentera d’une mise en garde molle :

L’enjeu c’est la survie de la compagnie, qui risque de disparaître si elle ne fait pas les efforts de compétitivité nécessaires.

Dans les coulisses, c’est une autre histoire. « Il n’y pas de projet à ce stade de baisser la participation de l’État français dans Air France-KLM mais cela ne signifie pas que son niveau actuel est éternel » a déclaré une source du Figaro à l’Élysée.
Mais si l’État venait à réduire sa voilure, les efforts de compétitivité nécessaires suffiraient-ils à sauver la compagnie moribonde ? On en doute. Comme un club de foot qui aurait mal négocié son virage, la compagnie aérienne pourrait bien être reléguée en deuxième division.
C’est la thèse que défendait l’économiste Nicolas Bouzou, au micro de Europe 1 :

Le risque, c’est que Air France devienne une compagnie de deuxième catégorie. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas la survie d’Air France à court terme. Ce qui est tout à fait possible en revanche, c’est que la compagnie se fasse racheter par un actionnaire qui n’aura peut-être pas la mansuétude qu’a eu l’État ces dernières années.

Une aubaine pour les compagnies du Golfe qui, à grands coups d’investissement dans les compagnies européennes, veulent dominer le ciel du vieux continent. Et un désastre pour l’image de la France et les partenaires de la compagnie tricolore qui, comme KLM, sont las de faire les frais de gesticulations sociales… typiquement françaises.