Interdire Airbnb à Paris pénaliserait les touristes… et les Parisiens

Interdire les locations Airbnb à Paris comme le veut l’élu Ian Brossat risque plus d’organiser la pénurie que de défendre les intérêts des hôteliers locaux.

Par Vesselina Garello.

La mairie de Paris n’a pas de mots assez durs pour la plateforme de locations touristiques Airbnb. Après une assignation en justice en avril, l’adjoint à l’urbanisme appelle aujourd’hui à l’interdiction pure et simple de la location de logements sur Airbnb dans les quatre premiers arrondissements de la capitale.

Ian Brossat estime ainsi que les locations proposées sur la célèbre plateforme sont à l’origine de tensions sur le marché immobilier. L’élu regrette aussi la « professionnalisation » des loueurs et la dénaturation du modèle initial basé sur l’économie collaborative. Qu’en est-il réellement ?

Le modèle collaboratif – une idée lumineuse au service des consommateurs et de l’environnement

Les locations occasionnelles s’inscrivent dans le modèle de l’économie collaborative dont le principe est très simple : il s’agit de mettre à disposition une ressource dont on ne se sert pas, ou pas tout le temps, moyennant paiement. Cette ressource peut être un appartement, une chambre, une voiture, un vélo, une place dans la voiture lors d’un voyage, des vêtements… tous les biens de consommation sont potentiellement concernés.

Bien sûr, l’idée n’a rien de révolutionnaire – chacun de nous pratique spontanément l’économie collaborative avec son entourage proche. L’idée de génie, qui permet d’étendre ce concept à des millions d’individus, est la création de plateformes collaboratives qui permettent la mise en contact des demandeurs et des offreurs potentiels.

Du point de vue des individus directement impliqués, ce modèle est forcément gagnant-gagnant, sinon ils ne s’y engageraient pas. Du point de vue de la société, on peut constater tout d’abord que l’économie collaborative permet une meilleure allocation des ressources. Le fait de vendre la place libre dans ma voiture à quelqu’un lui évite de prendre sa propre voiture pour effectuer le même trajet que moi. Le fait de louer occasionnellement mes vêtements permet d’avoir le même choix en dépensant moins. Au niveau global, la société dépense moins de ressources en consommant « mieux » les produits existants. C’est donc un excellent modèle économique mais aussi écologique, puisqu’il permet d’économiser des ressources tout en maintenant notre niveau de vie.

Les locations proposées par Airbnb font partie de ce modèle car il s’agit, pour la plupart des logements, de résidences secondaires utilisées que quelques semaines ou quelques mois par an par leur propriétaire. La limitation du nombre de locations par an à 120 jours qui a été introduite en 2016 est d’ailleurs la garantie formelle qu’il ne s’agit pas de logements destinés uniquement à la location touristique. Dès lors que les loueurs s’y conforment, il est faux de dire qu’il s’agit d’une professionnalisation.

Les tensions sur le marché de l’immobilier – de vrais problèmes, de fausses solutions

Première destination touristique mondiale, Paris concentre une très forte demande de locations touristiques, ce qui explique le succès des locations Airbnb. En 2017, Paris compte 86 725 offres de logement sur Airbnb, soit une augmentation par rapport à 2016 de 53 %. Rapidement, les logements proposés par Airbnb sont devenus plus nombreux que ceux proposés par les hôtels.

Du point de vue des touristes, le bilan est indéniablement positif – une offre plus abondante est synonyme de prix moins élevés. Pour l’économie locale, c’est aussi davantage de dépenses dans les restaurants, les magasins, les attractions touristiques, les transports, bref, tous ceux qui vivent grâce à ces secteurs qui dépendent fortement du tourisme sont gagnants.

Mais la Mairie déplore le fait que louer plus d’appartements à des touristes soustrait automatiquement ces appartements de l’offre locative. L’adjoint à l’urbanisme estime les appartements concernés à 22 000 (sans qu’on sache vraiment sur quoi est basée cette estimation) et appelle à l’interdiction pure et simple des locations Airbnb dans les arrondissements les plus touristiques.

Ce raisonnement, très radical sur le fond, est basé sur l’hypothèse (dont l’adjoint n’apporte nullement la preuve) que les Parisiens dans leur ensemble préfèrent avoir plusieurs millions de touristes en moins, pour éventuellement bénéficier en contrepartie de 22 000 logements locatifs supplémentaires. J’écris « éventuellement », car il n’est pas certain que les propriétaires de ces logements voudront bien les remettre sur le marché locatif traditionnel ce qui, étant donné les complications administratives propres à ce marché, est loin d’être acquis.

Faisons un calcul très simple sur la base de l’hypothèse de 22 000 logements concernés. Supprimer ces 22 000 logements de l’offre locative Airbnb, à raison de 120 nuitées par an équivaut à se priver de quelque 5 280 000 touristes, en prenant une moyenne de deux personnes par logement. Supposons aussi que chacun de ces touristes dépense 30 € par jour (ce qui est probablement sous-estimé). Nous arrivons à un manque à gagner pour l’économie parisienne de 158 400 000 € par an.

Il n’est pas certain que les Parisiens, dans leur ensemble, préfèrent se passer de cette somme leur revenant sous forme de salaires et de profits contre le privilège de seulement quelques-uns d’entre eux (car il ne s’agit que de 22 000 logements sur les 1.358.884 que compte Paris) d’habiter dans les quartiers les plus touristiques de la ville. Si la Mairie souhaite, pour des raisons diverses, privilégier le parc locatif dans ces quartiers, il serait plus judicieux d’avoir recours aux divers dispositifs  permettant d’accroître l’offre (assouplir les contraintes du marché locatif par exemple), sans passer par une interdiction radicale et se priver ainsi d’une manne financière importante.

L’innovation bouleverse les équilibres établis

Tout modèle économique nouveau bouscule l’ordre établi au détriment de certains acteurs économiques. Il s’agit du fameux principe de destruction créatrice expliqué par Schumpeter. L’économie collaborative implique ainsi des baisses de revenus pour les professionnels des secteurs concernés. Par exemple, les locations Airbnb réduisent l’activité des hôteliers, Blablacar réduit le chiffre d’affaires des transports en commun, Vestiairecollectif rogne les marges des marques de prêt-à-porter. Faut-il pour autant interdire les plateformes collaboratives ? La réponse est évidemment non. L’affaire rappelle le pamphlet de Frédéric Bastiat sur la pétition des fabricants de chandelles qui demandent au gouvernement d’interdire la concurrence déloyale du soleil.

Les chiffres de la fréquentation des hôtels franciliens est en hausse, avec 2,9 millions de touristes de plus en 2017 qu’en 2016. Dans un tel contexte de forte demande, une interdiction des offres Airbnb se traduirait inévitablement par une pénurie ou par une hausse des prix des hôtels et, dans les deux cas, par une réduction du nombre de touristes. Ces statistiques démontrent que la demande potentielle des touristes est suffisamment forte pour assurer des revenus au secteur collaboratif et au secteur hôtelier. Interdire le premier favoriserait le second, le plaçant dans une situation confortable de monopole de l’offre. Au détriment des touristes, mais surtout des Parisiens.