Macron et Mélenchon à Marseille : un simulacre démocratique

Melenchon supporter defacing Macron poster by radiowood(CC BY-NC 2.0) — radiowwod, CC-BY

L’épisode marseillais a permis au président de la République et à Jean-Luc Mélenchon de révéler beaucoup sur eux-mêmes, sur leur connivence et la manière ironique dont ils appréhendent l’authenticité démocratique.

Par Philippe Bilger.

On a fait un scandale, qui a duré, des propos frauduleusement enregistrés de Laurent Wauquiez devant des étudiants à Lyon, parce qu’ils auraient révélé son insincérité politique.

Une apparente hostilité

Si en France le deux poids deux mesures n’était pas consubstantiel à la République, que ne devrait-on pas dire alors de l’épisode marseillais qui a permis au président de la République et à Jean-Luc Mélenchon de révéler beaucoup sur eux-mêmes, sur leur connivence et la manière ironique dont ils appréhendent l’authenticité démocratique.

Le président de la République se trouve en compagnie d’Angela Merkel qu’il a invitée à Marseille.

Au cours d’une réunion dans l’après-midi, Jean-Luc Mélenchon qualifie Emmanuel Macron de « plus grand xénophobe qu’on ait ».

Dans la soirée, après avoir dîné, le président de la République déambule à Marseille et se livre à son exercice préféré : l’empathie et la proximité à la fois spontanées et maîtrisées.

Jean-Luc Mélenchon, dans un restaurant, sur le Vieux Port, apprend qu’Emmanuel Macron n’est pas loin de lui et invite son équipe à lui organiser un rendez-vous avec le président « comme par hasard ». Les deux équipes s’accordent et la rencontre se fait à la terrasse d’un hôtel. Prétendument fortuite donc mais totalement fabriquée. Avec la complaisance de l’un et de l’autre.

Rencontre fabriquée et décontraction artificielle

Face au président, Jean-Luc Mélenchon définit son attaque virulente de l’après-midi comme une « exagération marseillaise ». Emmanuel Macron éclate de rire et plaisante en affirmant que Jean-Luc Mélenchon « n’a pas pu dire cela ».

À l’issue de l’échange on arrive aux choses sérieuses. Le président qui a reçu la rhubarbe – Jean-Luc Mélenchon s’est rétracté piteusement – lui offre le séné. Jean-Luc Mélenchon n’est pas un ennemi, au contraire il a beaucoup de plaisir à dialoguer avec lui, il le respecte et il est évident que le Rassemblement national est « sans aucun doute » beaucoup plus dangereux que La France Insoumise.

Comment espérer que le citoyen soit enthousiasmé par cette séquence à la fois dérisoire et signifiante ?

D’abord tout est programmé. Le hasard n’existe pas. L’artifice dans un total consensus.

Jean-Luc Mélenchon est une « grande gueule », un bel orateur, il a l’audace du verbe sauf quand il s’agit de maintenir sa charge face au principal intéressé. Un trait de caractère qui en dit long. Il proclame ce qu’il ne pense pas ou est incapable d’assumer ce qu’il pense ? Au choix.

Le badinage du président qui éclate de rire montre comme il a compris que celui qui n’est pas « son ennemi » n’est pas aussi vertébré qu’on pouvait le penser. Sa moquerie en réalité est assez humiliante à l’égard de Jean-Luc Mélenchon. Il a dit n’importe quoi mais ce n’est pas grave ! Jean-Luc Mélenchon est renvoyé dans ses cordes par un président qui ne lui offre même pas le cadeau d’une feinte indignation.

Complicités corporatistes

Enfin leur concorde tactique pour faire du Rassemblement national le pestiféré habituel démontre combien le Président n’a aucun scrupule à pactiser avec une vision européenne qui est aussi éloignée de la sienne que celle du Rassemblement national – les deux se ressemblant d’ailleurs – et à traiter avec un favoritisme choquant quelqu’un qui, en dépit des apparences, est inscrit dans la politique classique et donc infiniment rassurant pour lui.

Ce n’est pas une surprise certes mais il est très éclairant tout de même de constater que les antagonismes politiques sont moins forts que certaines complicités viscérales et corporatistes. Ils s’opposent mais au sein de la même famille. La table n’a pas été renversée, ils sont assis autour, ensemble.

Les millions d’électeurs – encore ! – du Rassemblement national apprécieront cette pantalonnade. C’est ce qu’on nomme un président pour tous les Français !

Je suis certain que cette séquence marseillaise – un comble du simulacre démocratique – détournera encore davantage les citoyens de la politique avec un ancien monde qui réunit, comme larrons en foire, ceux qui avaient prétendu, sur un mode contrasté, le détruire.

J’attache tant d’importance à cette histoire marseillaise parce qu’elle représente tout ce que je déteste.

Dans la vie intellectuelle et politique. Dans la vie tout court.

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