Protéger les entreprises nationales… Mais qu’est-ce qu’une entreprise « nationale » ?

Les très grandes sociétés cotées à Paris créent de la valeur dans un espace qui est de moins en moins national.

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Protéger les entreprises nationales… Mais qu’est-ce qu’une entreprise « nationale » ?

Publié le 26 août 2018
- A +

Par Pierre-Yves Gomez.1

À l’heure où des publics joyeux agitent leurs drapeaux et s’enflamment pour des footballeurs qu’ils voient rarement évoluer dans leurs propres championnats, la Coupe du monde éclaire, à sa façon, les enjeux complexes de la mondialisation : une équipe nationale peut être composée de joueurs qui n’évoluent qu’à l’étranger, où ils créent de la valeur.

Même constat dans la compétition géopolitique qui fait rage depuis quelques mois : les politiques prétendent défendre bruyamment leurs entreprises nationales, à coups de tarifs douaniers ou de lois protectrices. Mais qu’est-ce qu’une entreprise nationale ?

Le rapport annuel 2018 du cabinet d’audit PwC dresse la liste des 100 premières entreprises mondiales selon leur capitalisation boursière et leur nationalité (« Global Top 100 Companies », mars 2018) : 54 d’entre elles sont américaines, 17 asiatiques dont 12 chinoises, 1 africaine, 1 sud-américaine et 27 européennes dont 4 françaises (LVMH, Total, L’Oréal, Sanofi).

Ce classement met en évidence la concentration et le contrôle du financement par des marchés dominants, ainsi que la modification des forces géopolitiques, puisqu’on voit émerger cette année deux entreprises chinoises parmi les dix premières. Mais les entreprises qui entrent dans le classement sont rarement strictement nationales, c’est-à-dire entièrement américaines, chinoises ou françaises.

Euronext

Une étude de l’Institut français de gouvernement des entreprises le montre dans le cas français (« Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ? », Preuves à l’appui n° 6, mars 2018). Elle porte sur les 85 plus grandes sociétés inscrites au registre du commerce en France, cotées sur Euronext Paris et qui réalisent environ le tiers de notre produit intérieur brut. Trois dimensions sont prises en compte : leurs effectifs, leur chiffre d’affaires et leur capital. Pour chacune de ces dimensions est calculée la part française pour 2015 et son évolution depuis 2005.

En moyenne, en 2015, seulement un tiers des salariés de ces entreprises travaillent en France ; ils étaient 40% en 2005. Les ventes réalisées en France représentent le quart de leur chiffre d’affaires, contre 34% en 2005. Enfin, 56% de leur capital sont détenus par des Français en 2015. Elles restent donc contrôlées par des nationaux, mais l’évolution a été particulièrement rapide puisque les actionnaires français possédaient encore 72% de leur capital en 2005.

Ainsi, en termes de travail, de capital et de chiffre d’affaires, les très grandes sociétés cotées à Paris créent de la valeur dans un espace qui est de moins en moins national. Ajoutons que ces moyennes cachent des situations contrastées, car si des entreprises comme EDF ou Orange produisent encore largement en France, d’autres comme Total ou Sanofi ont atteint des niveaux d’internationalisation tels que la part « française » ne dépasse pas 20 % sur aucune des trois dimensions.

En quoi peut-on donc dire que ces entreprises sont françaises ? La réponse se trouve dans leur gouvernance : 80 sur 85 ont leur siège social en France (dont 73 dans l’ouest de la région parisienne) ; 90 % de leurs dirigeants et 92 % de leurs administrateurs sont français. C’est un réseau sociologique étroit qui noue l’appartenance à une élite locale et attache encore les entreprises mondialisées à l’espace culturel et politique national.

Ancrage local des entreprises nationales

Deux stratégies géopolitiques s’affrontent désormais dans la guerre commerciale pour la défense des entreprises.

Un nationalisme protectionniste cherche à faire coïncider leur espace avec celui de la nation. Pour lui, la puissance géopolitique exige que les entreprises jouent et gagnent le plus possible dans leur pays.

À l’inverse, un nationalisme expansionniste considère que l’influence géopolitique est garantie grâce à des entreprises globalisées qui exploitent essentiellement des opportunités mondiales.

Mais même cette option exige que, pour bénéficier d’une part de la valeur créée ailleurs, la gouvernance de ces entreprises demeure ancrée localement. Sans cela, il n’y a plus d’équipe nationale…

Chronique de Pierre-Yves Gomez parue dans le Monde du 13/07/2018.

  1.  Professeur- directeur de l’IFGE chez EMLYON Business School/ Conférencier/ Chroniqueur au Monde.
Voir les commentaires (18)

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  • D’autres comme Alstom se font vendre aux étrangers par un certain Macron !

    • Et Alcatel… un coup à Lucent, un coup à Nokia ! Ici, pas besoin de loi pour punir les clients des prostituées… 😉

    • Face à MLP, le pauvre macon avait oublié les ventes qu’il avait autorisé. Tu parles d’un « libéral » qui n’est pas capable de défendre lors d’un débat la pertinence de ses choix

    • @ Laurent46
      Alstom était en perte, que je sache!

  • L’essentiel est que nos énarques ne manquent pas de jetons de présence. Le reste…

  • En réalité..les gens veulent juste pouvoir contrôler politiquement telle ou telle entreprise u nom de l’intérêt de la nation ou de la collectivité nationale dans le cas d’espèce mais en réalité au nom de leur interet individuel réel ou imaginaire.

    quoi de différent avec le fait de vouloir interdire les entreprises de bosser le dimanche?
    quoi de différent avec ce qui motive quasiment tout intervention politique dans le secteur économique?

    • @ jacques lemiere
      Ben la France n’est pas un pays libéral! Aucun politicien ne le revendique! Aucun parti ne s’affirme comme tel depuis A.Madelin!
      Comment voulez-vous un retournement de situation dans un pays aussi conservateur?

  • EDF société nationale mise à mal par la politique de l’état, si bien qu’elle doit augmenter fortement les abonnements pour les petites puissances.
    Euh je diffame l’état obèsissime… EDF est protégée par l’état, son protecteur intemporel…

  • Une entreprise nationale devrait être une entreprise dont les actions seraient détenue majoritairement par des personnes françaises résidentes en France.
    Or, les entreprises du CAC 40, réputées être nationales, sont détenues majoritairement par des étrangers.
    La principale explication à cette situation est qu’en France – championne du monde des prélèvements fiscaux – tout est fait pour décourager le capitalisme familial. Par exemple, quand un entrepreneur réussit à accumuler des actifs, les droits de mutation par décès sont tels que ce même entrepreneur a tout intérêt à vendre sa participation et à placer le montant du prix de la vente à l’étranger et à opter une une résidence fiscale étrangère moins prédatrice….

    • vision tres reductrice. Une entreprise qui serait detenu par un etranger resident en France ne serait alors pas francaise. De meme si la personne est francaise mais ne reside pas en France (par ex les famille Peugeot ou Bich ne resident pas en France)
      A l inverse si par ex X Niel (francais residant en France) achete une entreprise de telephonie italienne qui ne vend qu en italie, celle ci deviendrait francaise ….

      PS: le capitalisme familial pose quand meme un gros Probleme. Vous avez des gens a la tete des entreprises qui ne sont la que grace a leur naissance. L exemple nefaste le plus connu est Arnaud Laguardere, qui a reussit a quasiment detruire ce qu avait bati son pere

      • @ cdg
        Vous avez tout compris!
        Refus de la mondialisation?
        Les Français seraient prêts à taxer en France des intérêts géographiquement ailleurs, tant pour des résidents que pour des étrangers occasionnels: c’est évidemment absurde et ne suit en rien les conventions internationales multilatérales ou bilatérales: c’était bien le but d’E.Macron dans son tour international que de faire payer l’étranger pour soutenir la France: échec attendu! Mais l’idée est restée de faire payer les étrangers pour tous ces « bienfaits » que la France aurait, paraît-il, fournis au monde, c’est en tout cas dans la doxa chauvine, donc franco-française!

        Va falloir inventer autre chose!

    • Les français ont horreur du risque et refusent d’acheter des actions. Car cela représente un risque, c’est pour ça que les actionnaires reçoivent des dividendes!

      • @ Virgile
        Les Français, peut-être, mais l’état français est un gros actionnaire national engageant les finances des citoyens français dans des sociétés dites « privées » dont il reste actionnaire principal dictant sa loi à l’entreprise, forcément contrainte: tout cela n’a strictement rien de libéral!

  • « Les très grandes sociétés cotées à Paris créent de la valeur dans un espace qui est de moins en moins national. »

    Sauf que c’est l’espace nationale qui s’avère être leur meilleur appui pour préserver leurs valeurs.
    Lorsque le lien est coupé soit à cause des dirigeants soit à cause de l’état, l’entreprise devient rapidement une proie à prendre.

    Que deviendrait une entreprise chinoise qui chercherait à sortir du cadre chinois ? Pourquoi les entreprises américaines sont si attachées au cadre juridique américain ? Pourquoi les entreprises anglaises les plus puissantes sont-elles dans des activités institutionnalisées ?

    L’UE aurait dû représenter à un niveau supérieur cette havre pour les entreprises des nations européennes. Mais hélas….

    • @ amike
      Mais hélas, les pays membres de l’U.E. n’ont évidemment rien voulu entendre à la mise sur le marché des sociétés stratégiques dont l’état respectif restait actionnaire principal! Ça ne doit pas vous étonner: la France a fait exactement de même!
      Franchement, Bruxelles et les Belges ne décident évidemment rien pour l’Europe des 27-28, mais il arrive qu’à Bruxelles les 27-28 signent un engagement, le plus souvent par consensus, donc si la France dit non, rien ne se fait! « Bruxelles » n’est donc en rien responsable de la législation française, seuls les politiciens français ont signé pour accord de leur pays de s’engager: quand ils vous disent que c’est la faute à « Bruxelles », clairement, ils vous mentent pour ne pas assumer leur décision: vous en doutiez encore?

  • La notion d’entreprise française dans certains cas est en effet, sujet à caution. Total en est un cas emblématique : avec un chiffre d’affaire et des coût en dollars, une activité quasiment exclusivement à l’étranger, on se demande ce qu’elle a de française.
    Par contre, un aspect nous intéresse : immatriculée en France, elle paye in fine ses impôt sen France, et ce point là influe sur notre vie.

    • @ Orior
      Non pas ses impôts mais une partie de ses impôts! Ne soyez pas naïf: à quoi serviraient les filiales d’une multinationale, à votre avis?

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