Livraisons en ville : heureusement, le Sénat va saboter tout ça bien vite

Et si on revitalisait les centres-villes ? Et si on utilisait le pouvoir politique et une assez coquette quantité d’argent gratuit des autres pour aboutir à un résultat palpable et quantifiable, à savoir des centres-villes revitalisés ? Ce serait non seulement une bonne idée, mais certainement l’occasion de faire quelques puissantes lois que la République sera heureuse de voir appliquées ! Avec une telle idée, comment ne pas aboutir à un résultat formidable, et un succès épatant ?

En tout cas, c’est assez probablement ce que se sont dit nos sénateurs à qui il n’échappe jamais une excellente occasion de faire n’importe quoi, n’importe comment, avec le sourire et cette décontraction qui sied à ceux qui ne souffriront que trop rarement des conséquences de leurs décisions stupides.

Comme d’habitude, tout part d’une intention discutable, très mal définie, dans un cadre flou et avec des buts vagues qui se transforme, au fil des discussions, en une véritable offensive contre l’intelligence. Pour mener tel assaut, il fallait une troupe d’élite et en matière de propositions de lois consternantes, le Sénat a largement fait preuve d’un entraînement raffiné.

Or donc, les centres-villes se dévitalisent ? Qu’à cela ne tienne, légiférons !

Et pour bien faire, le Sénat expliquera donc ce qu’il entend par là dans un exposé des motifs particulièrement croustillant dont le premier chapitre pose immédiatement « L’absolue nécessité d’agir » sans laquelle l’inutilité de l’appendice sénatorial apparaîtrait au grand jour aux électeurs-contribuables.

Dans cet exposé, on apprend qu’avant d’arriver à de belles propositions, des trouzaines d’élus se sont rassemblés, commissionnés, auto-écoutés et congratulés généreusement, et qu’ils ont abouti à la conclusion imparable que « ce qui fait l’originalité et la richesse incomparable de nos villes françaises et européennes » c’est – je vous le donne en mille – « leur centre » (là où en Asie, en Afrique et en Amérique, l’originalité des villes provient de leurs banlieues et de la rase campagne, cette autre forme de ville avec moins de béton et plus d’animaux qui broutent, je suppose) et que ces centres-villes méritaient immédiatement la mise en branle massive de lois réformatrices.

En pratique et une fois faite l’exégèse attentive de la proposition de loi, cette « revitalisation » entend surtout combattre… les grandes surfaces et l’e-commerce. Oui, vous avez bien lu : alors que, depuis plusieurs décennies maintenant, les lois s’empilent précisément pour éviter que toute grande surface ne se développe en centre-ville, que l’asymétrie entre les commerces du centre et ceux de la périphérie a été entretenue précisément par cette opposition stérile introduite dans une myriade de lois aux effets imprévus et néfastes, cette proposition entend… en remettre une couche.

Mais au-delà de ce constat finalement banal dans cette France où chaque réforme, annoncée en fanfare, se termine par une réédition d’une précédente idiotie législative, il faut noter que cette proposition contient quelques pépites de crottin qu’il serait dommage de passer sous silence.

Ainsi, comme en France rien ne se légifère sans qu’une piscine olympique de pognon ne soit cramée, il est entendu qu’il faudra créer une Agence Nationale des Centres-Villes et Centres-Bourgs puisque dans ce merveilleux pays aux ressources fiscales apparemment inépuisables, chaque concept trouvera son Agence Nationale officielle, bien évidemment dotée de ressources et de personnel. Partant, l’Agence Nationale des Pains & Chocolatines ne tardera pas à voir le jour (que dirigera sans doute François Hollande, habilement recyclé).

Il serait bien évidemment possible de revenir en détail sur les 7 chapitres et 31 articles de cette loi, en engluant le lecteur dans le sabir sénatorial, pour y découvrir les nouvelles sources de dépenses publiques, les inepties conceptuelles, les âneries économiques et les sottises législatives qui amèneront une nouvelle dose de paperasserie et de taxation sur les pauvres citoyens français, mais plutôt que me lancer dans cet épuisant exercice, je me contenterai de me pencher sur son article 27 qui propose d’instituer une taxe sur les livraisons liées au commerce électronique, et dont l’idiotie résume assez bien tout le reste de la proposition de loi.

En effet, pour les sénateurs, pas de doute : la revitalisation-truc bidule des centres-machinchose, cela ne passe pas seulement par la création d’une Agence ou le déploiement d’une nouvelle fiscalité à tubulures chromées adaptée à de nouveaux défis taxatoires en milieux urbains, mais cela passe aussi par une distribution de punitions sur ceux qui tirent malgré tout leur épingle du jeu merdique imposés à tous en France.

Et comme actuellement, la mode consiste à taper sur le commerce électronique, cela est rapidement bouclé dans l’article 27 :

… La montée en puissance du e-commerce, avec des conditions de livraison très favorables et de plus en plus souvent proches de la gratuité, induit des conséquences en termes de multiplication des trajets automobiles, générateurs de diverses pollutions, et conduisent par ailleurs à un usage immodéré des infrastructures routières.

Oui, vous l’avez compris : en première comme en seconde analyse, il faut être particulièrement épais intellectuellement pour ne pas comprendre l’impact particulièrement dévastateur d’une telle loi, d’autant plus lorsqu’on apprend son taux, « fixé à 0,5€ par kilomètre avec un minimum forfaitaire de 3€ par livraison. »

Pour nos sénateurs, qu’aucune contradiction environnementale ne saurait étouffer, mieux vaut donc trente clients qui prennent chacun leur voiture pour se rendre au commerce de leur choix au centre-ville plutôt qu’un ou deux livreurs qui auront tout loisir d’optimiser leurs tournées en une fois. Une fois cette loi passée, il deviendra bien plus compliqué pour les livreurs de rentabiliser leurs déplacements, tout comme il va devenir difficile pour ne pas dire impossible pour la plupart des sites d’e-commerce de s’en sortir avec ce qui s’apparente ni plus ni moins – comme le font justement remarquer différents acteurs du e-commerce français – qu’à une sorte de droit de douane interne à la France.

Frédéric Bastiat ironisait sur la mise en place de tarifs douaniers entre grandes villes de France et riait à l’époque de l’imbécilité d’une telle pratique. Aujourd’hui, il en pleurerait.

Du reste, cette loi, évidemment destinée à bouter Amazon hors de France au point que l’exposé des motifs peine à cacher cette motivation chauviniste, va directement appauvrir le consommateur français qui ne pourra plus bénéficier des offres de livraison e-commerce, au contraire de… partout ailleurs dans le monde. Pire encore : alors qu’Amazon développe actuellement des méthodes pour livrer ses clients même le dimanche (ne vous inquiétez pas, la Poste pourra continuer à perdre vos paquets le reste de la semaine), créant directement et indirectement des centaines d’emplois dans ce pays qui manque cruellement d’offres, la mise en place de ce nouveau tsunami de taxes tue ce vivier d’emplois dans l’œuf.

Voilà qui ne manquera pas de donner, une fois encore, un avantage décisif à la France dans sa course à la venezuélisation de son économie. On peut encore une fois remercier nos élus pour l’immensité du travail de sape qu’ils réalisent et s’il ne s’agissait pas, encore une fois, de sombre stupidité et d’inculture économique crasse, on pourrait même y voir un sabotage délibéré.

Accordons à nos sénateurs le bénéfice de l’idiotie.

Implied Facepalm
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