Pourquoi je ne supporte pas l’enthousiasme collectif autour de la Coupe du Monde !

Si la France comme je l’espère gagne la finale de la Coupe du 15 juillet, je ne serai pas moins heureux avec ma joie discrète et sans affectation que les frénétiques surjouant le bonheur avec leurs hurlements.

Par  Philippe Bilger.

Une joie n’est-elle authentique et digne d’intérêt que si elle est partagée ? Les joies solitaires sont-elles étriquées et mesquines ?

Dans les grands moments d’exaltation collective – et la Coupe du monde nous en a donné une illustration éclatante dans la soirée du 10 juillet -, je me sens déphasé, décalé, presque importun parce que non seulement j’ai du mal à me fondre dans une allégresse festive et enthousiaste mais que surtout mon bonheur serait d’autant plus intense que je pourrais le savourer égoïstement, dans un dialogue avec moi-même ou à la rigueur avec un autre accordé au même rythme et au même silence. J’aime énormément que rien ne vienne gangrener l’attention principale, je ne suis pas friand des périphéries parasitaires et inutiles par rapport à l’essentiel.

Faut-il véritablement se justifier parce que, dans l’histoire d’un pays et dans les mille séquences de nature si diverse qui la remplissent, on n’est pas capable de se mettre au diapason, à l’unisson d’une ferveur militante ou ludique dont on comprend, en constatant les prétextes dont elle se sert, qu’elle est attendue et espérée par beaucoup ? Je ne crois pas dans la mesure où l’aptitude au collectif ne me semble pas constituer une donnée fondamentale pour bien vivre.

Je sais que dans les registres professionnels, notamment judiciaire, le collectif est ressassé comme une exigence, une sorte d’humanisme technique qui condamnerait ceux qui ne s’y prêtent pas à la médiocrité ou, pire, à l’enfer. Pour ma part, même sur ce plan, j’ai perçu la solitude plus comme une chance que comme un obstacle. N’avoir à s’encombrer que de soi est infiniment plus facile que se fondre dans un pluriel qui ne vous apporte que malaise et souvent perte de temps.

Mais on ne me pardonnerait pas de ne pas aller plus loin. Je dois concéder que ma détestation du collectif tient surtout au fait qu’une timidité se révèle douloureuse et éclatante au sein d’une multitude quand le singulier ou le petit cercle ont pour avantage de la faire disparaître derrière l’expansion tranquille de soi.

J’avoue également, à considérer les dérives des frénésies collectives, qu’il y a de la gêne, presque de l’indécence à être le témoin du surgissement, chez quelqu’un, de quelqu’un d’autre. Sous l’effet de la foule. Une libération de soi qui peut faire peur tant chez certaines personnalités la nuit et le jour se remplacent alors ostensiblement et donnent l’impression d’un inconnu qui est venu détruire ce qui quotidien, familier, nous rassurait.

Comment aussi ne pas percevoir les inévitables et inquiétants glissements qui entraînent trop souvent un collectif de bon aloi, débridé mais sans risque, libre mais prévisible, vers une foule imprévisible, désordonnée voire violente ? Comment ne pas être saisi de crainte face à l’irrésistible irruption du pire dans les groupes même les mieux disposés à l’origine, comme s’il y avait dans le principe du collectif lui-même une incitation perverse à s’égarer, à se dégrader, comme si les limites étaient intolérables et le dérèglement obligatoire ?

Avec le sentiment de plus en vif d’une allégresse artificielle, démesurée, d’où toute sincérité a disparu au profit d’un paradis cherchant à se persuader que le jeu en vaut la chandelle.

En matière politique il y a des ressorts profonds qui vous conduisent vers la passion des rassemblements, des manifestations, des univers où personne n’a à se distinguer pour mieux être absorbé par la houle bienfaisante et créatrice du chiffre. On n’est pas révolutionnaire, on n’a pas été fasciste ou communiste sans une dilection pour le collectif. C’est l’histoire des forces collectives qui a fait l’Histoire.

Reconnaître qu’on ne supporte pas le collectif ne vous fait pas bien voir. Dans cette Coupe du monde, faire bande à part, matchs à part est quasiment le signe d’une absence de fraternité. Il conviendrait de hurler ensemble plutôt que de se réjouir ou de déplorer tout seul.

On n’a même pas le droit de constater que le football est certes ce qui fait lien dans une communauté nationale mais qu’il est dommage que nous n’en ayons pas d’autres plus graves, plus profonds à notre disposition. Que le pouvoir ne soit pas capable de nous offrir d’autres opportunités pour un authentique rassemblement.

Je ne peux pas m’empêcher pourtant de penser, me plaçant sur un terrain historique incomparable avec l’unité fugace qui culminera le 15 juillet, que les collectifs érigés en absolu ont fait beaucoup de mal et que des dictateurs ont maltraité et asservi leur peuple parce qu’ils avaient réussi à faire de citoyens libres et singuliers des collectifs aux ordres.

Si la France comme je l’espère gagne la finale de la Coupe du 15 juillet, je ne serai pas moins heureux avec ma joie discrète et sans affectation que les frénétiques surjouant le bonheur avec leurs hurlements.

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