Glyphosate : le Parlement Européen est mené en bateau

Quand une revue scientifique de haut niveau participe à l’hystérie anti-glyphosate…

Par André Heitz.

Le 21 mars 2018, Nature a publié une lettre des journalistes français Stéphane Foucart et Stéphane Horel, « Risks associated with glyphosate weedkiller resurface » (les risques associés à l’herbicide glyphosate refont surface » (Nature 555, 443). Cela s’est produit peu après la session inaugurale d’une Commission spéciale du Parlement Européen sur la procédure d’autorisation de l’Union pour les pesticides. Simple coïncidence ou coïncidence planifiée ?

Des journalistes notoirement activistes

Les auteurs sont connus pour leurs reportages activistes dans Le Monde contre, en particulier, les OGM et les pesticides ; ils ont acquis une certaine notoriété pour une série d’articles sur les « Monsanto Papers » – en bref, l’importation en France et dans l’Union Européenne des « articles d’investigation » de l’US Right to Know [une entité qui milite en principe pour l’étiquetage des OGM et fonctionne en pratique comme porte-voix et porte-flingue du biobusiness]. Ils ont en fait eu beaucoup de succès dans la mesure où le Parlement Européen a décidé, en grande partie sur la base de leurs écrits, de créer une commission spéciale sur la procédure d’autorisation de l’Union pour les pesticides (toujours en cours) ; et le débat sur le glyphosate est fortement pollué par ce qui équivaut à de fausses nouvelles.

Ils ont également remporté deux prix, le Grand Prix Varenne en décembre 2017 et le Prix de la Presse Européenne dans la catégorie journalisme d’enquête en mars 2018. Il y a une triste ironie dans tout cela. Tous deux sont friands des arguments les mieux illustrés par Stéphane Horel – une ancienne collaboratrice de Corporate Europe Observatory – sur son compte Twitter : « lobbywatcher for Le Monde, chasseuse de conflits d’intérêts… » Les deux jurys de prix (7 et 5 membres, respectivement) comprenaient un membre du personnel du Monde. Foucart et Horel ont accepté avec reconnaissance les prix… Personne n’est parfait…

Notre lettre n’est pas acceptée

Nature n’est pas parfait non plus. La pertinence de la lettre de Foucart-Horel dans Nature est au mieux discutable. Marcel Kuntz et moi avons donc proposé une autre lettre au journal :

« La lettre de Foucart-Horel n’apporte aucune preuve de risque.

Lors de la dernière série d’évaluations, il a été établi que le glyphosate ne présentait aucun risque pour la santé à des doses pertinentes pour l’homme par : la réunion conjointe FAO/OMS sur les résidus de pesticides (présentation) ; dans l’Union européenne, l’EFSA et l’EChA (qui évalue le danger) ; et diverses institutions en Allemagne, en Australie, au Canada, aux États-Unis d’Amérique, en France, au Japon, en Nouvelle-Zélande, en République de Corée et en Suisse.

Le 9 mai 2018, le Conseil Fédéral Suisse a adopté un rapport de l’Office Fédéral de la Sécurité Alimentaire et des Affaires Vétérinaires (OSAV) et conclu que « aucune action n’est requise en matière de santé », notant que « [c]es résidus seraient dangereux pour la santé si l’on consommait par exemple 72 kg de pâtes, 655 kg de pain, 10 kg de pois chiches ou 1600 litres de vin par personne et par jour« .

La décision du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) de classer le glyphosate en « cancérogène probable », comme l’acrylamide présent dans de nombreux aliments, la viande rouge ou les boissons très chaudes, est un cas unique. Bien que cela puisse être vrai, en principe, en tant qu’avertissement de danger (à distinguer du risque), il y a maintenant des preuves hors de tout doute raisonnable que la décision est truffée de conflits d’intérêts et d’inconduites.

Ironiquement, ces preuves ressortent des documents que Foucart et Horel ont lus et utilisés de manière sélective. Tout aussi ironiquement, le juge en charge des procès a estimé que les témoignages d’experts contre le Roundup (glyphosate), en particulier ceux fondés sur la détermination du CIRC, sont « fragiles » et que « la preuve que le glyphosate cause actuellement des lymphomes non hodgkiniens chez les humains aux niveaux d’exposition qu’ils connaissent actuellement est assez mince. » [Voir aussi ici.]

La science dit que le glyphosate est sûr, s’il est utilisé conformément aux instructions. Le contester exige plus que des théories chancelantes : des faits (nouveaux). »

Notre lettre a essuyé un refus poli :

« […] La concurrence pour notre espace limité est sévère, nous ne sommes donc en mesure de publier qu’un très petit nombre des nombreuses propositions que nous recevons.

Les lettres sélectionnées pour publication dépendent d’un large éventail de facteurs éditoriaux subjectifs. Ceux-ci comprennent : l’intérêt probable pour un lectorat informel et multidisciplinaire ; actualité ; la variété des champs récemment représentés dans nos colonnes ; si nous avons déjà couvert des aspects similaires d’un sujet particulier ; la nouveauté du point de vue exprimé ; chevauchement avec d’autres propositions ; et longueur de la proposition […] »

Qu’est-ce que cela signifie ?

Bon, d’accord…

Mais cette réponse standard soulève une question importante sur les « facteurs éditoriaux subjectifs ». Serait-ce qu’il y avait un « intérêt probable » dans une pièce de désinformation (décodée ci-dessous) et qu’il n’y en aurait pas eu, ou peu, dans une réfutation ? Serait-ce qu’une revue scientifique prestigieuse contribue activement à l’hystérie anti-glyphosate en Europe et à la guérilla contre le système réglementaire européen ?

Insinuations et référence non pertinente

Foucart et Horel ont écrit après un renvoi vers les « Monsanto Papers » agrémenté d’un lien vers le site web de l’USRTK :

« […] Nous estimons que nos découvertes et celles d’autres (N. Ghisi et al., Chemosphere 145, 42-54; 2016) justifient des inquiétudes quant à l’expertise utilisée par les organismes de réglementation pour évaluer l’innocuité du glyphosate. »

C’est une insinuation. Une insinuation absurde : la référence Ghisi,« Does exposure to glyphosate lead to an increase in the micronuclei frequency? A systematic and meta-analytic review » (l’exposition au glyphosate conduit-elle à une augmentation de la fréquence des micronoyaux ? Une revue systématique et méta-analytique) n’étaye pas l’affirmation.

En outre, elle passe en revue la recherche, en grande partie de la littérature grise, qui a utilisé des doses de glyphosate aussi élevées que 19.800 mg/L ou mg/kg sur des mammifères, des non mammifères et même des plantes. La dose la plus faible sur des mammifères (6 + 6 Swiss mice) était de 30 mg/kg, c’est-à-dire 60 fois la dose journalière admissible européenne (DJA) révisée.

La planification d’une réponse éventuelle est une admission de faute et de culpabilité

Foucart et Horel ont en outre écrit :

« De ces documents, nous avons eu l’impression que les toxicologues internes de Monsanto étaient préoccupés par l’évaluation à venir de leur produit phare par le Centre International de Recherche sur le Cancer, et qu’ils avaient anticipé le résultat avant que l’agence classe le produit en « cancérogène probable pour l’homme » en mars 2015. En 1999, la société avait commandé une expertise externe confidentielle de la preuve, qui suggérait que le glyphosate était mutagène. »

Monsanto avait en effet « anticipé le résultat »… avec un plan de communication pour parer à l’éventualité, comme toute entreprise responsable le ferait, particulièrement dans un contexte d’hostilité envers elle-même et ses produits. Mais du point de vue des activistes, c’est une preuve d’admission d’une faute faute et de la culpabilité. Les lecteurs sont même incités à croire que Monsanto a anticipé le fiasco du CIRC 16 ans à l’avance (en bref, qu’il savait depuis toujours qu’il y avait des préoccupations relatives à la santé).

Cette suggestion tordue n’est bien sûr pas nouvelle. Mais il est étrange de la trouver dans une revue scientifique.

De plus, il n’y a pas d’« expertise externe confidentielle… ». Un relecteur expérimenté et impartial aurait sans doute remarqué que cette affirmation n’est étayée par aucune référence. Le fait est que James M. Parry, professeur à l’Université de Swansea (Pays de Galles), a été invité à évaluer un ensemble d’études fournies par Monsanto. Ses deux papiers étaient confus et de piètre qualité.

Ils n’ont certainement pas « suggér[é] que le glyphosate était mutagène ». Le « meilleur » passage à picorer serait : « Sur la base de l’étude de Lioi et al (1998a, 1998b), je conclus que le glyphosate est un clastogène potentiel in vitro. » Mais les « questions clés » posées par Parry dans son deuxième document commencent par :« Le glyphosate est-il un clastogène in vitro ? Les études positives de Lioi et al (1998a, 1998b) peuvent-elles être reproduites ? »

Tentative de discréditer l’étude AHS (Andreotti et al.)

Qui a ajouté les références dans le dernier paragraphe ?

« En 2016, l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments a déclaré que les preuves sur la cancérogénicité du glyphosate chez l’homme étaient « très limitées »(voir go.nature.com/2tjuq1i), en partie sur la base d’une vaste étude prospective, l’étude sur la santé en milieu agricole (AHS [Agricultural Health Study]; voir aussi G. Andreotti et al., J. Natl Cancer Inst., http ://dx.doi.org/10.1093/jnci/djx233, 2017). Pourtant, l’épidémiologiste en chef de Monsanto a écrit dans un rapport interne en 1997 que le protocole de l’AHS rendait inexactes les estimations de l’exposition aux pesticides, masquant potentiellement les associations entre l’exposition et la maladie. »

Le premier lien mène à une lettre datée du 13 janvier 2016 du directeur exécutif de l’EFSA, Bernhard Url ; c’est la réponse à la lettre grotesque du 27 novembre 2015, par laquelle Christopher Portier et plus de 90 autres signataires – y compris, incidemment, la prochaine directrice du CIRC, Elisabete Weiderpass – ont exhorté le Commissaire Européen Vytenis Andriukaitis à rejeter l’évaluation du glyphosate de l’EFSA. Il est plutôt surprenant qu’une revue scientifique de haut niveau accepte une référence secondaire au lieu d’un lien vers le document princeps.

En outre, la citation pertinente complète est la suivante :

« Contrairement à l’évaluation par le CIRC des études épidémiologiques comme étant des preuves limitées, les experts de l’UE ont conclu que les preuves humaines sont très limitées et, par conséquent, insuffisantes pour le classement selon les critères CLP. Il y a une opinion minoritaire (un État membre de l’UE) […] »

Foucart et Horel n’ont pas choisi de picorer « insuffisantes pour le classement selon les critères CLP », ou d’ailleurs un libellé plus fort encore du rapport d’évaluation de l’EFSA comme : « le glyphosate est peu susceptible [unlikely to] de présenter un danger cancérogène pour les humains et les preuves n’étayent pas un classement s’agissant de son potentiel cancérogène conformément au règlement (CE) n ° 1272/2008. »

Qu’est-ce qu’un lecteur peu familier avec la question retirera de leur texte ? Que l’article d’Andreotti et al., 2017, fournit des preuves « très limitées », en d’autres termes qu’il ne vaut rien. Ceci est clairement suggéré par la dernière phrase.

Encore une fois Monsanto aurait condamné l’article d’Andreotti et al. 20 ans à l’avance !

Notez également que l’article d’Andreotti et al. est postérieur à l’évaluation de l’EFSA et que les résultats antérieurs de l’étude AHS (De Roos et al., 2005) n’étaient qu’un élément parmi des dizaines, voire des centaines, utilisés par l’EFSA. Et aussi par le CIRC… Par conséquent, si l’évaluation de l’EFSA devait être jugée non valable en raison d’une déclaration de Monsanto de 1997, le classement du CIRC devrait l’être également  !

Et, bien sûr, il n’y a encore une fois aucune référence. Ce que l’on appelle ici un « rapport interne » est une pièce jointe à un courriel interne, qui donne quelques « réflexions préliminaires » à un sous-comité des communications :

« Lors de votre dernière réunion, vous m’avez demandé de fournir quelques réflexions sur l’épidémiologie et l’étude sur la santé en milieu agricole (AHS) que vous pourriez utiliser pour créer des messages positifs. Veuillez trouver ci-joint quelques réflexions préliminaires. »

En outre, ce document est clairement marqué comme un « projet ». La simple honnêteté intellectuelle exigerait que l’on reconnaisse qu’un tel document n’apporte aucune preuve au-delà de sa simple existence.

Ce projet a été produit à un moment où les organismes de recherche en santé étaient encore en train de recruter pour l’AHS. En bref, il est tout simplement présomptueux d’affirmer que John Acquavella aurait fait des déclarations accablantes sur un protocole qui était alors en grande partie inconnu, en exposant les limites de l’AHS « par comparaison avec l’étude hypothétique idéale ».

Et, plutôt que de signaler le risque de « masqu[er] potentiellement les associations entre l’exposition et la maladie», il était évidemment préoccupé par les éventuels faux positifs :

« Une classification de l’exposition inexacte […] peut également créer des associations de maladies et d’expositions erronées. Dans une étude de cette taille, il y aura des constatations erronées d’exposition-maladie, peut-être beaucoup, dues à une mauvaise classification de l’exposition. »

Nous sommes menés en bateau

Avec la publication de la lettre de Foucart-Horel, Nature a exposé la quantité de désinformation et le niveau de distorsion des faits qui peuvent se retrouver dans trois paragraphes de texte activiste. Sa non-acceptation de notre lettre, à son tour, aura permis un décodage au-delà des six paragraphes que nous avons proposés à la revue.

Le verdict est cinglant, en particulier pour le Parlement Européen qui a agi et agit encore en grande partie sur la base de telles fausses nouvelles, bien qu’elles aient été décodées auparavant.

Comprendra-t-il qu’il a été mené en bateau ?

Ce texte a paru, en anglais, sur Genetic Literacy Project sous le titre : « Viewpoint: Questioning Nature’s publication of anti-glyphosate letter ».