OGM : pourquoi les grands groupes agrochimiques disent merci aux politiciens allemands

Une lettre de remerciement fictive d’un grand groupe agrochimique américain adressée au Bundestag pour leur combat contre les progrès de la science en matière d’OGM.

Ceci est une lettre de remerciement fictive, mais qui ressemble certainement à ce qui a souvent dû trotter dans la tête des directeurs des grands groupes.

L’auteur en est le professeur Reinhard Szibor1. Elle a été envoyée à tous les membres du 19e Bundestag allemand. Le Bundestag a confirmé la réception des lettres le 21 février 2018.

 

Madame la Ministre fédérale Hendricks, Dr Hofreiter [co-président des Verts], Madame Wagenknecht [co-présidente du Parti de Gauche], chers membres des groupes parlementaires du SPD, des Verts et du Parti de Gauche qui vous êtes manifestés contre le génie génétique vert,

Nous, dirigeants du groupe M… – l’un des six grands groupes également appelés collectivement « BIG-AG » et contrôlant 75% du marché mondial des produits agrochimiques et 60% du marché des semences – tenons à vous remercier très sincèrement par le biais de cette lettre pour vos activités qui nous sont très utiles.

Nous vous adressons cette lettre de remerciement pour l’excellente contribution que vous avez apportée par le passé au développement de notre position sur le marché. Et, aujourd’hui encore, vous faites tout votre possible pour renforcer cette position. La production de plantes génétiquement modifiées (GM) prend beaucoup de temps. Il faut des équipements de laboratoire coûteux et des scientifiques bien formés qui sont capables de détecter les gènes pertinents et les désactiver en cas de besoin, ou les transférer par transgénèse (d’une espèce à une autre) ou cisgénèse (d’une plante à une autre au sein de la même espèce).

C’est une tâche que seules les entreprises financièrement solides peuvent se permettre. Au cours des dernières années, le groupe M… a dépensé 1,5 Md$ (4,1 M$ par jour) en recherche et développement. Mais l’argent ne fait pas les inventions. Elles sont faites par des scientifiques qui trouvent de bonnes conditions de travail. Nous vous sommes donc très reconnaissants de veiller à ce que des scientifiques allemands bien formés émigrent aux États-Unis.

Grâce à votre politique d’interdiction, ils n’ont aucune perspective en Allemagne. Ils ne peuvent pas effectuer les essais sur le terrain qui sont indispensables et ils n’ont aucune chance de voir leurs produits cultivés en Europe. Nous sommes très heureux d’accueillir des scientifiques allemands qui renforcent notre position dominante.

Mais plus que la mise au point des plantes génétiquement modifiées, ce sont les frais de leur approbation qui obèrent les coûts. Surtout grâce à la loi allemande sur le génie génétique. Ce sont des montants exprimés en millions, avec trois chiffres devant, qui sont à comptabiliser.

La ruine des petites entreprises

Quel bonheur de voir que votre politique déterminée ruinerait immédiatement les petites entreprises semencières – qui sont naturellement aussi créatives et ont fait des recherches jusque dans les années 90 du siècle dernier – si elles avaient l’audace non seulement de produire des OGM, mais aussi de vouloir les mettre sur le marché… Cela changerait si les processus d’autorisation étaient simplifiés et limités à ce qui est nécessaire. Mais vous empêchez ça ! Merci !!!

Depuis peu, notre groupe semencier est sous la menace d’un nouveau danger. Il existe maintenant des méthodes d’édition du génome (NBT) telles que CRISPR/Cas9 et la mutagenèse dirigée à l’aide d’oligonucléotides. Cela nous permet d’intervenir dans le génome d’une manière très ciblée et de découper, insérer ou remplacer des blocs d’ADN individuels, exactement de la même manière que cela se produit constamment dans la nature, de manière spontanée. Si on le fait aux endroits appropriés, les gènes sélectionnés peuvent être désactivés.

On obtient alors des plantes avec des propriétés souhaitées, par exemple des graines oléagineuses avec une teneur accrue en acides gras oméga-3, des tomates ou des fraises à durée de conservation accrue, du maïs résistant à la sécheresse, des fraises plus savoureuses, du blé résistant à la rouille, des céréales qui contiennent certes du gluten (pour assurer une bonne qualité boulangère), mais dont les composants allergènes ont été éliminés.

La chose effrayante pour notre compagnie est que tout cela est maintenant facile à faire. Vous n’avez plus besoin de nos laboratoires hautement équipés. Il y a quelques années, les scientifiques de BASF ont créé la pomme de terre ‘Amflora’ en désactivant le gène codant pour la production de l’amylose, un composant de l’amidon.

Cela a produit une pomme de terre précieuse pour la production d’amidon industriel. Beaucoup de scientifiques ont travaillé sur ‘Amflora’ et son approbation a pris 14 ans. Avec les nouvelles procédures NBT, vous pouvez obtenir rapidement la désactivation du gène. Une pomme de terre avec les avantages de l’‘Amflora’ pourrait être produite aujourd’hui par deux étudiants en un an, avec des NBT, dans le cadre d’un travail de stage.

Si vous adoptez un point de vue scientifique, le produit ne devrait pas être spécialement réglementé, car un seul élément de l’ADN est éliminé. Dans ce qu’on appelle la sélection classique par mutations, une étape de la manipulation d’une plante par la radioactivité ou des produits chimiques toxiques peut se traduire par 30 à 50 mille mutations ; et vous, Mesdames et Messieurs, vous ne concluez pas que l’amélioration des plantes par mutation doit être réglementée conformément à la loi sur le génie génétique.

Il n’y a donc pas d’obstacles rationnels pour la sélection utilisant l’édition de gènes. Même la plus petite entreprise semencière pourrait participer à une sélection efficace. Cependant, cela porterait préjudice à notre forte position sur le marché des plantes GM.

Pénaliser par la loi le génie génétique

Mais, Dieu merci, Mesdames et Messieurs, vous allez faire en sorte que les règles de la loi sur le génie génétique, avec les coûts d’enregistrement se montant à des millions de dollars, s’appliquent également aux produits des NBT. Grâce à cela, la compétition est laminée et les petites et moyennes entreprises de sélection qui pourraient nous importuner seront balayées du marché.

C’est du reste un exploit démagogique à couper le souffle que vous accomplissez ! Vous persuadez les gens que l’insertion d’une seule mutation ciblée par des procédures NBT est dangereuse, mais que générer 30.000 mutations en utilisant la radioactivité ou des produits chimiques ne pose pas de problèmes, car elle n’est pas ciblée. « Un, c’est plus que 30.000 » (1 > 30.000), selon vos maths, et les gens vous élisent pour ça. Chapeau !

Ce que signifie plus de compétition dans l’amélioration des plantes peut être illustré par l’exemple de l’aubergine en Asie. En Inde et au Bangladesh, ce fruit couvre environ 30 % de l’approvisionnement en légumes. Cependant, il est tellement attaqué par le foreur de la tige et du fruit de l’aubergine que les agriculteurs doivent traiter 80 à 120 fois en une saison avec des poisons.

Ce n’est bien sûr pas une bonne chose que les scientifiques locaux aient produit une aubergine Bt, génétiquement modifiée, que l’on ne doit plus traiter qu’une seule fois contre les pucerons, et pas plus. Quel malheur que l’aubergine Bt soit maintenant cultivée au Bangladesh à grande échelle et que nos ventes de poisons s’y soient effondrées. En Inde, nous avons eu plus de chance.

Là-bas, Greenpeace et les fabricants nationaux de pesticides ont obtenu de concert une interdiction de la culture de l’aubergine Bt. Voyez-vous, nos profits ne sont plus à la hauteur souhaitée si nous perdons le contrôle de ce qui est produit et de ce qui ne l’est pas.

Confrontés à tant d’éloges de notre part, vous pourriez vous demander si cela ne nous dérange pas que vous empêchiez la culture des plantes génétiquement modifiées en Allemagne par une loi sur la mise en œuvre d’une sorte de plan Morgenthau2. Oui, nous aimerions vendre des semences GM, comme le MON810, en Allemagne. Mais notre part du marché allemand des semences est élevée même sans génie génétique.

En outre, la Commission Européenne vient de délivrer six autorisations pour l’importation de produits de plantes génétiquement modifiées. Ainsi, nous vendons nos semences en Amérique du Sud, où de plus en plus de forêts primaires sont remplacées par des champs pour l’approvisionnement de l’Europe. Les produits sont ensuite exportés vers l’UE. Tout compte fait, notre entreprise se porte tout aussi bien.

Votre engagement pour de plus en plus d’agriculture biologique en Allemagne mérite d’être salué au plus haut point. Aujourd’hui déjà, l’UE (et donc aussi l’Allemagne) est le plus grand importateur net de semences et de denrées alimentaires dans le monde. Cependant, les rendements de l’agriculture biologique sont jusqu’à 50% inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle.

En d’autres termes, plus il y a d’agriculture biologique, plus la demande d’importations augmente en Allemagne. Nous sommes tout à fait disposés à répondre à ce besoin supplémentaire. Car, tout compte fait, il y a toujours en Amérique du Sud, par exemple dans la région amazonienne, beaucoup de zones forestières qui peuvent être mises en culture. Alors, s’il vous plaît, augmentez la demande d’importations de l’Allemagne et de l’UE par l’extension de l’agriculture biologique – nous y répondrons avec plaisir et fiabilité !

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Pouvons-nous, dirigeants de M…, ajouter une préoccupation plus personnelle ? C’est avec des sentiments très mitigés que nous avons pris note que notre entreprise doit être reprise par une entreprise allemande. D’après notre expérience, les entreprises allemandes sont souvent beaucoup plus sensibles aux problèmes sociaux et environnementaux qu’aux États-Unis. Mais cela coûte beaucoup d’argent ! Nous sommes donc heureux de noter que vous rejetez cette prise de contrôle.

S’il vous plaît, faites tout pour empêcher une prise de contrôle jusqu’à la dernière minute. Nous serons alors heureux de prendre toutes les mesures nécessaires pour que vous, chère Madame Hendricks, chère Madame Wagenknecht et cher Monsieur Hofreiter, soyez honorés par notre grand président America First Donald Trump avec la plus haute distinction des États-Unis.

De plus, nous voudrions soutenir financièrement vos partis par des dons d’un montant important en raison de votre lutte héroïque contre toute concurrence qui nous importune et pour beaucoup plus d’importations de semences et de denrées alimentaires dans l’UE. Nous devrions toutefois trouver ensemble un moyen légal de ne pas divulguer ces dons. De fait, cela pourrait nuire à notre symbiose, dans laquelle nous gagnons beaucoup d’argent et vous récoltez de nombreux votes. Nous attendons vos suggestions avec impatience.

Dans cet esprit, nous vous souhaitons une période législative très réussie qui continuera à nous garantir de bonnes affaires.

[Salutations]

N.N. [p.p. Pr Dr Reinhard Szibor]

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Source : https://schillipaeppa.net/2018/02/28/ein-ungeschriebener-brief/

Traduction André Heitz

  1. Reinhard Szibor est professeur émérite (génétique humaine et criminologique) de l’Université Otto-von-Guericke de Magdebourg et membre du Forum Grüne Vernunft (forum bon sens vert).
  2. Le plan Morgenthau est un projet d’occupation de l’Allemagne après la Seconde Guerre Mondiale, qui a été conçu dans les années 1940 par Henry Morgenthau, alors Secrétaire du Trésor (ministre des finances) des États-Unis. Il avait pour but d’empêcher l’Allemagne de déclencher une nouvelle guerre, en divisant son territoire.