États Généraux de l’Alimentation : plus c’est vert, plus c’est cher !

Etats généraux de l’alimentation : l’environnementalisme et l’altermondialisme sont de sortie, en rangs serrés.

Par Wackes Seppi.

La première que constituait les États généraux de l’Alimentation devait avoir comme objectif premier de mettre les acteurs de la filière agricole et alimentaire autour d’une même table pour sortir les agriculteurs du marasme actuel. Promesse de campagne de M. Emmanuel Macron, maintenant devenu Président de la République :

Nous organiserons des états généraux de l’alimentation avec les représentants des agriculteurs, des industries de transformation, de la distribution et des consommateurs, afin de définir un partage équilibré de la valeur.

Voilà pour la méthode. Pour l’objectif ambitieux, c’était :

Nous garantirons des prix justes pour que les agriculteurs puissent vivre de leur travail. 

En plus développé, cela donnait :

Nous encouragerons le développement de véritables organisations de producteurs, avec des capacités de négociations renforcées pour peser plus dans les négociations commerciales avec les centrales d’achat de la grande distribution.

Le choix des formulations est intéressant : il s’agit de mieux partager… un problème de vases communicants… déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Les États Généraux ont été ouverts le 20 juillet 2017 dans une grande confusion, et avec un absent de marque : le Président de la République. Et d’autres absents…

Les « ONG » sur le pied de guerre

Au vu des développements, on peut se demander si l’objectif premier n’est pas en train de s’évanouir.

L’environnementalisme et l’altermondialisme sont de sortie, en rangs serrés. Prenons l’information – du 19 juillet 2017, soit de la veille de l’ouverture – de Générations Futures :

États Généraux de l’alimentation : les organisations de la société civile interpellent le président de la République sur les conditions et enjeux des débats

Notez bien cette arrogance qui permet à une quarantaine d’entités – dont certaines sont de petites entreprises de lobbying incorporées sous forme d’associations, d’autres, des organisations professionnelles porteuses d’intérêts, etc. – de se réclamer « de la société civile », de surcroît avec une prétention à en être les représentants exclusifs (« les organisations… »).

Les signataires d’une autre lettre. Curieux mélange des genres…

Nous espérons par conséquent que vous saurez dissiper rapidement ces inquiétudes, et garantir le lancement d’un processus ouvert, associant impérativement l’ensemble des citoyens, via les associations de protection de l’environnement et de défense des animaux, les professionnels de la santé, les associations de solidarité internationale, les organisations d’éducation populaire en milieu rural, les associations de consommateurs, des représentants des collectivités locales et la diversité syndicale du monde paysan, comme parties prenantes intégrales des États généraux de l’alimentation.

Et la suite :

Parmi d’autres, nos organisations doivent être formellement invitées à participer aux discussions qui vont s’engager, et nous sommes à votre disposition pour vous aider à les organiser en amont.

Comment ? Biocoop ? Une organisation ?

Toujours est-il qu’on peut sourire quand on lit, par exemple :

La démocratie agricole et alimentaire. L’ouverture des décisions agricoles, alimentaires et territoriales aux citoyens et à la société civile organisée permettra de jeter les bases d’un modèle agricole réellement soutenu par la société.

Il n’y a pas que l’évocation d’un soutien éventuel à un « modèle agricole » par certaines de ces entités qui soit incongru, à moins de considérer que par « agriculture » il faut considérer en fait la gestion d’espaces qu’on ne saurait laisser s’ensauvager. Il y a aussi la dichotomie entre les « citoyens » et la « société civile organisée »… la « démocratie agricole et alimentaire » sera assurée par les soviets environnementalistes…

Mais on ne peut donner tort à ces « organisations » quand elles regrettent notamment l’absence d’un volet fiscal.

Les signataires

Toujours est-il que ces « organisations » se sont abondamment exprimées lors de l’ouverture des États Généraux.

Nous aurons une pensée particulière pour la Fondation pour la Nature et l’Homme, ci-devant Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme : aucun problème de conflits d’intérêts…

Une consultation tous azimuts

Et, c’est dans l’air du temps… on consulte… Le gouvernement a mis en place un site offrant de larges possibilités de s’exprimer en rédigeant des « propositions » ou des commentaires ou en « votant » :

L’objectif de cette consultation est double :

il s’agit à la fois d’élaborer un diagnostic partagé sur les différentes questions soulevées par les EGA ;

et à la fois de formuler des propositions concrètes afin de nourrir l’agenda des solutions des différents Ministères. 

Les développeurs se sont bien amusés (et l’amoureux de la belle langue est choqué par un tel galimatias)… le site est foisonnant et bien peu pratique.

Mais le problème va se situer au niveau de l’exploitation des contributions. Que feront les décideurs pour les questions pour lesquelles on sait d’avance qu’il y a un biais de participation ? Pour les propositions déraisonnables, voire parfaitement stupides, mais attrayantes pour un public non informé, voire désinformé ?

Entrera-t-on dans l’« Âge Internet de la décision politique » ?

Un exemple ? Voici :

« Rendre leur Liberté de semence

Il faudrait également que les agriculteurs puissent réutiliser leurs propres semences.

Qu’il réutilisent des graines dites « héritières », ce qui leur éviterait d’acheter chaque année les même semences. »

À l’heure où nous écrivons, 19 arguments pour et quatre contre ; 107 « votes » pour, 5 contre et deux « mitigés ».

Six groupements présentent un bon diagnostic

Ce n’est peut-être qu’une impression : les médias ont été peu diserts sur les maux qui affligent la filière agroalimentaire française.

Nous avons trouvé un excellent document sur le site de l’Association Nationale des Industries Alimentaires (ANIA), « Diagnostic de la filière alimentaire – Pour une approche économique des États généraux de l’alimentation ».

C’est un document qui porte les signatures de l’ANIA ; de Coop de France, l’organisation professionnelle unitaire de la coopération agricole française ; de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD), l’organisation professionnelle qui regroupe des enseignes de la grande distribution, qu’il s’agisse de distribution alimentaire ou distribution spécialisée ; de la Fédération des Entreprises et Entrepreneurs de France (FEEF), un club de dirigeants qui regroupe plus de 800 entreprises indépendantes et familiales, de la TPE (très petite entreprise) à l’ETI (entreprise de taille intermédiaire) ; de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) ; et de l’Institut de Liaisons et d’Études des Industries de Consommation (ILEC).

Ce documents de douze pages, en gros caractères et avec illustrations – donc vite lu – mérite vraiment le détour.

La filière agricole et alimentaire représente 15 % du PIB et 10 % des exportations du pays ; c’est le troisième secteur en termes d’excédent commercial (après l’aéronautique et la chimie-cosmétique). Avec les emplois indirects créés, c’est 13 à 14 % de l’emploi national et le deuxième employeur de France. C’est aussi une filière structurante pour l’espace national, sur le plan tant sociétal qu’environnemental…

…et une filière qui a été – soyons clairs – malmenée voire sacrifiée sur l’autel du pouvoir d’achat du consommateur dans le cadre d’une économie nationale flageolante.

 

Sur le plan international, la perte de compétitivité de la filière agroalimentaire française ressort du tableau ci-contre. Parmi les raisons que nous soulignerons ici : le sous-investissement dans la production et la transformation, résultat en partie des prix bas combinés aux entraves à l’amélioration de la productivité ; la sur-administration, les pesanteurs bureaucratiques et la multiplications des normes flattant la posture de « meilleur élève » en matière de santé et d’environnement ; une vision rousseauiste de la nature et de l’agriculture.

Dans les médias, la parole n’est guère à l’agriculture

Il y a des vérités qui dérangent : les agriculteurs votent pour les chambres d’agriculture. La FNSEA – honnie par la bien-pensance et régulièrement dénigrée par bien des médias – et les Jeunes Agriculteurs ont recueilli en 2013 quelque 54 % des voix, contre 22 % pour la Coordination Rurale (CR) – grosso modo souvent sur la même ligne que la FNSEA –, 20 % pour la Confédération Paysanne (CP) et 4 % pour le Modef (Confédération Syndicale Agricole des exploitants familiaux).

La bienveillance, voire la complaisance de certains médias envers la Conf’ – au discours agréable pour la bien-pensance – et l’animosité envers la FNSEA ignorent une autre réalité : la FNSEA, c’est selon le Figaro 212.000 adhérents, soit un peu moins de la moitié des exploitations agricoles françaises, contre un peu moins de 15.000 pour la CR et 10.000 pour la Conf’.

Face à cette réalité, force est de constater que les médias ne se sont guère empressés de donner la parole aux représentants de l’agriculture, celle qui nous nourrit.

Le sujet des États Généraux de l’Alimentation n’a guère intéressé les médias au-delà des comptes rendus de l’actualité. Sauf le Monde, fidèle à sa ligne déontidéologique.

Mme Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a pu publier une tribune, « Christiane Lambert : « Stopper la spirale du déclin de l’agriculture par un sursaut collectif » » dans le Figaro du 17 juillet 2017.

L’avenir de notre agriculture – et de notre alimentation à partir de produits d’origine française, ainsi que de notre société et de notre économie – est largement entre les mains des jeunes agriculteurs. La moitié des agriculteurs actuels partira à la retraite dans les dix prochaines années. Seuls deux départs sur trois sont actuellement compensés par une installation.

Mais il faut être réaliste et dépasser les statistiques : une installation dans une nouvelle exploitation qui plaît tant à la bobo-attitude, style production d’herbettes (en « permaculture » bien évidemment), ne compense pas un départ non remplacé dans une exploitation de grande culture qui fournit le blé à la base de notre pain, de nos pâtes, etc. ou d’élevage qui fournit le lait, le beurre et la viande.

Parmi les médias généralistes, il n’y a, sauf erreur, que Libération qui a donné la parole à M. Jérémy Decerle, président des JA. « Se donner les moyens d’une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous » est le titre de sa tribune du 20 juillet 2017.

Les propositions des JA pour le chantier 1 sont ici.

La Coordination Rurale, M. Bernard Lannes ? Notre moteur de recherche peine…

La Confédération Paysanne, M. Laurent Pinatel ? Idem, mais c’est peut-être que les propositions sont de nature sociétale. Par exemple :

 

La demande alimentaire, aujourd’hui fortement contrainte par les budgets des ménages, doit être transformée à l’aide de politiques alimentaires qui transforment la demande alimentaire des consommateurs en demande politique de l’ensemble des citoyens. Cela permettra d’apporter à tous une alimentation de la qualité qu’ils désirent, et non laisser ce choix à la seule partie de la population socialement, économiquement ou géographiquement privilégiée.

 

On aime bien la Conf’ dans les milieux de la bien-pensance, surtout quand elle peut servir de repoussoir de la FNSEA. Mais quel média peut embrayer sur une telle déclaration ?

Quelle suite ?

Quatorze ateliers doivent être constitués. Il appartiendra au Ministre de l’Agriculture Stéphane Travert de nommer les présidents – des personnalités « fédératrices », « légitimes » et capables de faire émerger des propositions concrètes – après concertation interministérielle impliquant… 11 ministères.

Les présidents composeront ensuite les ateliers (entre 30 et 40 personnes par atelier).

Les sept premiers ateliers sur les thème de la création et de la répartition de la valeur doivent se réunir à partir de fin août, jusqu’à fin septembre. Un mois à peine…

Enfin, c’est très théorique comme découpage thématique… l’atelier 1 s’intitule « Mieux répondre aux attentes des consommateurs en termes de qualités nutritionnelles et environnementales, d’ancrage territorial, de bien être animal et d’innovations ».

Traduisons : flatter la bobo-attitude, répondre à la gesticulation de minorités agissantes, bien au-delà de la solution de problèmes réels et de la réponse à des aspirations légitimes.

Nous ne pouvons que souscrire à l’analyse faite par M. Gérard Le Puill, dans l’Humanité du 24 juillet 2017, dans « Alimentation : Des Etats généraux transformés en auberge espagnole » :

Avec un total de quinze portes d’entrée disparates nous entrons dans une auberge espagnole. Au sens propre du terme chacun y apporte ce qu’il souhaite manger. Au sens figuré, la formule retenue par le gouvernement aboutira au fait que chaque intervenant viendra défendre sa vision d’un système alimentaire présumé idéal, ce qui ne peut que noyer l’urgence de la revalorisation du revenu des paysans par des prix décents.

La quadrature du cercle

 

« Relancer la création de valeur » selon la « bande-annonce » du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation ? L’Humanité écrit encore :

« Le même jour [20 juillet 2017], Alain Bazot, président de l’UFC Que Choisir, avait déclaré avec le cynisme qui le caractérise trop souvent dans des postures de soutien à la grande distribution : « j’espère qu’il n’y a pas de malentendu pour les consommateurs et qu’il ne s’agit pas d’une vaste opération pour justifier une forte augmentation des prix« . 

Quelles pistes pour créer de la valeur à coût nul pour le consommateur (et le citoyen contribuable) ? Dans un contexte de fortes pressions qualifiées d’« attentes des consommateurs en termes de qualités nutritionnelles et environnementales, d’ancrage territorial, de bien être animal et d’innovations » ? Et de sécheresse budgétaire ?

Comme le martèle à juste titre Mme Christiane Lambert,

« Plus vert, c’est plus cher ! »

 

 

Et encore :

« Difficile de faire plus vert quand les comptes sont dans le rouge ! »

En attendant (c’est une formule consacrée qui signifie qu’il ne faut pas bêtement attendre), pour reprendre un propos de Forumphyto :

Pour centrer le débat sur la création et le partage de la valeur, les agriculteurs doivent se mobiliser, en particulier en participant à la consultation publique.

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