Le modèle scandinave en France va détruire les classes moyennes

Le modèle scandinave a été le fer de lance de la social-démocratie européenne dans les années 1990 et 2000. Est-il exportable en France ? Un tribune du groupe Cincinnatus.

Par le Groupe Cincinnatus1.

Les classes moyennes représentent la fraction de la population qui incarne le mieux le peuple français et qui adhère le moins aux poncifs véhiculés par la pensée unique. Elles sont inquiètes du processus d’immigration, inquiètes de la dégradation du système d’enseignement, et très préoccupées de leur sécurité.

Sur le plan économique, les classes moyennes et populaires sont en grande partie composées d’acteurs économiques autonomes. On y trouve beaucoup d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs, de patrons de PME et de membres des professions libérales.

Elles ont en effet été la cible principale des augmentations répétitives d’impôts et de cotisations sociales décidées par les gouvernements successifs des dernières années. Or une note récente de l’Institut Thomas More par Sébastien Laye alerte sur les conséquences désastreuses pour ces classes moyennes de l’application en France du modèle dit scandinave.

Le modèle scandinave poussé par les politiques plus que par les économistes

Plus que des économistes, ce sont  surtout des responsables politiques en France, suivant en cela les appréciations de Bruxelles ou du FMI, tels Manuel Valls ou Emmanuel Macron quand il était ministre de l’Économie, qui ont érigé en exemple le fameux modèle scandinave (terme qu’ils utilisent plus précisément pour l’expérience danoise des années 90, plus emblématique que les réformes suédoises) et son concept de flexisécurité, traduction du terme anglo-saxon flexicurity qui associe flexibilité accrue sur le marché du travail et sécurité du salarié ou du chômeur (via notamment la formation).

La flexisécurité renvoie donc aux politiques menées au Danemark, dans la péninsule scandinave (dans une moindre mesure) et aux Pays Bas il y a une vingtaine d’années, et reprises plus récemment par Matteo Renzi en 2014 en Italie avec son Jobs Act (un échec retentissant pour l’instant). Le candidat puis président Macron ainsi que ses proches font explicitement référence à ce modèle. Jean Pisany-Ferry, dès mars 2017, s’exprime ainsi :

avec les retraites et le chômage, nous proposons une nouvelle approche du travail ; c’est le modèle scandinave.

Muriel Pénicaud est encore plus claire en septembre 2017 :

on est mûrs pour inventer une flexisécurité à la française.

Les références sont si explicites qu’il est nécessaire d’évaluer les chances de succès de l’application d’un tel modèle en France, à travers trois réformes essentielles, actées ou en préparation, du quinquennat Macron : les ordonnances sur le marché du travail, la réforme de l’assurance chômage, et la réforme de la formation professionnelle.

Une construction politique et technocratique

Pour se faire, il faut s’en remettre aux études existantes sur le modèle scandinave et aux données empiriques, et non à la théorie économique, puisque le concept de flexisécurité ne se trouve nulle part dans l’œuvre des grands économistes contemporains : il s’agit d’une construction essentiellement politique et technocratique.

Le grand mérite de la mise en œuvre de la politique de flexisécurité au Danemark dans les années 1990 est assurément la baisse spectaculaire du chômage, qui est passé de 8,4% en 1990 à 4,3% en 2000. Mais trois éléments majeurs sont insuffisamment pris en compte quand on évoque ce succès.

Tout d’abord, la flexisécurité danoise constituait le volet social d’une ambitieuse politique de réindustrialisation dans une économie assez modeste, tournée vers l’exportation (comme l’Allemagne) et à un âge pré-numérique. Elle offrait la souplesse nécessaire à une stratégie industrielle basée sur l’innovation, la montée en gamme et l’export.

L’effort colossal de formation qui fut réalisé (jusqu’à 3% du PIB par an) accompagna cette renaissance. Dans la France de 2018, 3% du PIB représenterait 60 milliards d’euros de dépenses par an… loin des 15 milliards annoncés pour la formation sur tout le quinquennat. L’état de nos finances publiques obère à l’heure actuelle toute réelle ambition.

La dépendance à l’État-Providence

Ensuite, cette politique a fait monter en flèche la dépendance des Danois à l’État-Providence : le nombre de personnes recevant des aides d’État passa de 10% à 30% de la population à la fin des années 1990, avant de redescendre à 20% depuis, grâce à l’amélioration de la situation économique et à la limitation de certaines aides trop généreuses et trop coûteuses.

Enfin, les études qui ont fait le bilan de vingt années de flexisécurité ont mis en exergue les formes d’emplois atypiques générées par ce modèle : montée du temps partiel subi, raréfaction des emplois intermédiaires traditionnellement occupés par la classe moyenne et in fine bouleversement de la structure du marché du travail.

En 2016, le Danemark avait un taux d’emplois à temps partiel de 21,7%, l’un des plus élevés au monde, et un nombre d’heures travaillées par an par employé particulièrement faible, à 1 410 heures contre 1 680 au Royaume Uni par exemple.

Les effets pervers du modèle scandinave ne sont donc pas négligeables mais potentiellement dangereux pour l’économie française si une croissance insuffisante au cours des prochaines années ne devait pas permettre aux salariés de capitaliser sur cette nouvelle flexibilité du marché du travail : au Danemark, la classe moyenne a été sérieusement déstabilisée, seuls les plus diplômés ayant su profiter des nouvelles opportunités.

La fragilisation des classes moyennes

On l’a dit, la flexisécurité n’a de sens qu’en accompagnement d’une véritable politique industrielle qu’on ne voit pas venir. Mais le cœur de la question réside dans le sort réservé aux classes moyennes. Or, les études économiques existantes nous disent que ce sont elles que la flexisécurité fragilise en premier lieu.

Déjà grandes perdantes des réformes fiscales du début du quinquennat, elles verraient les emplois intermédiaires qu’elles occupent majoritairement se réduire, avec un développement des temps partiels et des contrats courts. Une véritable politique en faveur de ces classes, prises aujourd’hui entre le marteau du matraquage fiscal et l’enclume de la trop timide restructuration de l’État-Providence, serait pourtant parfaitement imaginable.

Les classes moyennes supportent l’essentiel de l’impôt sur le revenu : il conviendrait donc de réformer cet impôt pour le rendre plus universel (ce qui, à long terme, peut signifier sa fusion avec la CSG) et favorable aux classes moyennes avec un nombre de tranches réduites et simplifiées en leur faveur.

Inertie de l’exécutif

Il faudrait en outre diminuer les niches fiscales qui profitent aux plus aisés et les exemptions aux autres. Second point : la restructuration de l’État-Providence, dont le coût repose lourdement sur les classes moyennes. Force est de constater la grande pusillanimité de l’exécutif en la matière.

Il annonce des mesures pour le mois d’avril mais la loi de finances 2018, qui compte plus que toutes les « feuilles de route » et les « comités intergouvernementaux » du monde, ne fait montre d’aucune ambition sérieuse. Un seul exemple : alors que le candidat Macron promettait 120 000 postes de fonctionnaires en moins, soit 24 000 par an pendant cinq ans, le budget 2018 ne prévoit la suppression que de… 1 600 postes.

Au final, si le modèle scandinave a été le fer de lance de la social-démocratie européenne dans les années 1990 et 2000, il faut garder à l’esprit qu’il est propre aux économies de ces pays, Danemark en tête, fortement industrielles et tournées vers l’export.

Vouloir l’appliquer vingt ans après à un pays comme la France relève d’un jugement trop léger et d’une évaluation trop rapide. Il fait courir un risque de fragilisation trop grand aux classes moyennes, qui sont le pilier du contrat social et démocratique français.

On ne joue pas impunément avec elles. S’il est bon d’étudier les exemples étrangers et d’identifier les bonnes pratiques, c’est un tort de les appliquer mécaniquement. Comparaison n’est jamais raison…

 

  1. Le groupe Cincinnatus est composé d’Anne Borriello, de Francois Vigne, Sébastien Laye, Bruno Antonio, Jean Pierre Gorges, Jacques Condat, Florent Gauthier et Mathilde Iclanzan.