Devez-vous avoir peur du glyphosate ? [Replay]

Des associations écologistes nourrissent une peur irraisonnée du glyphosate. A raison ou à tort pour des raisons bassement idéologiques ?

Par Stéphane Adrover(*).

Seuls 2,5 % des actifs français travaillent dans l’agriculture. Pourtant, tous ont un avis sur la manière dont les agriculteurs devraient travailler.

Une population d’urbains qui ne connaît rien à l’agriculture

En particulier, 91 % d’entre eux estimaient à la veille du premier Grenelle de l’environnement que la réduction de moitié de l’utilisation de pesticides en dix ans était un objectif prioritaire. Y aurait-il une relation de cause à effet ? Oui, sans doute, car la population française, essentiellement urbaine, méconnaît les réalités et les contraintes d’une agriculture qui lui permet de disposer de denrées alimentaires abondantes et bon marché. Elle est d’autant plus sensible à la désinformation de certaines ONG qui ont juré d’avoir la peau de cette agriculture productiviste. Ces dernières mènent avec succès une campagne permanente contre les pesticides, au nom de nuisances pour l’environnement ou la santé humaines, parfois réelles, mais le plus souvent exagérées, en occultant leur fonction première : protéger les plantes cultivées contre les agents pathogènes et les ravageurs.

C’est ainsi qu’en l’espace de quelques années, le glyphosate, un herbicide commercialisé depuis plus de 40 ans et utilisé dans le monde entier, est devenu la bête noire des anti-pesticides. Ses qualités ont fait son succès, et son succès explique qu’il soit aujourd’hui l’objet de toutes les attaques.

Les raisons du succès du glyphosate

Le glyphosate à l’avantage d’être un herbicide non sélectif, c’est-à-dire capable d’éradiquer toutes les mauvaises herbes au champ ou au jardin. N’importe quel jardinier amateur qui l’a expérimenté a pu vérifier son efficacité et la rapidité de son action. Son utilisation simplifie le travail des agriculteurs, leur évite de jongler avec différents produits en fonction de la mauvaise herbe qu’ils veulent cibler, et permet de réduire le recours au labour. Le brevet du glyphosate ayant expiré en 2000, le produit est désormais commercialisé par de nombreuses sociétés, ce qui a conduit à une forte baisse de son prix. Un avantage économique supplémentaire pour les agriculteurs.

Comme tout produit actif, il peut présenter une certaine toxicité, notamment pour des organismes aquatiques, ce qui nécessite des précautions d’utilisation. Mais il se dégrade rapidement, et les concentrations mesurées dans les rivières et les plans d’eau sont en général très inférieures aux normes les plus conservatrices. Pour toutes ces raisons, on peut considérer que le glyphosate présente un bon profil éco-toxicologique.

Le glyphosate, cancérogène probable pour la santé humaine ? Probablement… faux !

Depuis 40 ans que le glyphosate est sur le marché, aucune agence sanitaire dans le monde n’a établi qu’il présentait des risques pour la santé humaine. Les ONG anti-pesticides y voient simplement la preuve que ces agences et les pouvoirs publics seraient laxistes, alors qu’elles font au contraire plutôt preuve d’excès de précaution : en effet, les deux tiers des molécules autorisées dans les années 90 en Europe ont été retirés du marché, et les nouvelles homologations se font au compte-gouttes. Comment penser que les mêmes autorités auraient fermé les yeux dans le cas du glyphosate ?

Mais en mars 2015, une monographie du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), émanation de l’OMS, a  classé le glyphosate comme « cancérogène probable ». Les ONG et de nombreux politiciens se sont immédiatement engouffrés dans cette brèche pour réclamer son interdiction. Pourtant, derrière cette formule effrayante, il n’y a rien de spécialement alarmant : cela signifie tout simplement qu’on a mis en évidence des effets cancérigènes sur des animaux en laboratoire, animaux exposés à des taux de concentration très élevés, mais qu’il n’y a pas de preuve suffisante pour l’homme. Demander l’interdiction du glyphosate dans ces conditions est d’autant plus aberrant que de nombreux cancérigènes avérés et évitables ne font l’objet d’aucune interdiction. Qui demande la prohibition de plantes médicinales à base d’aristoloche ?

Mais surtout, ceux qui s’empressent de demander l’interdiction du glyphosate confondent, sciemment ou non, danger et risque. Le risque tient compte de l’exposition réelle à un produit (éventuellement) dangereux. Suite à la publication du CIRC, l’agence européenne EFSA a conclu qu’il était improbable que le glyphosate soit cancérigène, aussi bien pour les applicateurs du produit que pour les consommateurs d’aliments. Une conclusion partagée peu de temps après par un groupe d’experts de l’OMS, le Joint Meeting on Pesticides Residues (JMPR). Ces expertises rassurantes n’auront pas fait désarmer les antis.

Les démagogues à l’assaut du glyphosate

À défaut de pouvoir réfuter les arguments de l’EFSA ou du JMPR, les anti-pesticides se sont attaqués, comme d’accoutumée, aux institutions elles-mêmes, accusant les experts de conflits d’intérêts.

De leur côté, les responsables politiques de l’Union européenne ont préféré ignorer l’expertise scientifique et caresser les marchands de peur dans le sens du poil. Adepte de la politique spectacle, Ségolène Royal s’est déplacée dans une jardinerie peu de temps après la publication du CIRC pour enlever symboliquement des rayons des flacons de glyphosate. Elle a déclaré vouloir interdire la vente libre du produit. Alors que la Commission européenne devait se prononcer sur sa ré autorisation, la France, qui prônait son interdiction, a réussi à obtenir l’abstention de sept pays, par une tactique machiavélique parfaitement assumée par notre ministre de l’Écologie. À défaut de pouvoir atteindre le quorum nécessaire à la ré autorisation  pour une quinzaine d’années du glyphosate, la Commission européenne a finalement décidé une prolongation provisoire, assortie de restrictions, en attendant… de nouveaux avis scientifiques ! Ségolène Royal ne fait pas mystère du fait qu’elle mettra toutes ces capacités de nuisance en faveur de l’interdiction définitive du produit.

En attendant, l’Agence française de sécurité sanitaire (ANSES) a décidé unilatéralement de retirer 132 produits à base de glyphosate contenant un surfactant nommé POE-Tallowamine, au motif que « des risques inacceptables, notamment pour la santé humaine, ne pouvaient être exclus pour ces produits ». Si on comprend cette rhétorique vertigineuse, il y a donc un risque… qu’il y ait un risque ! Les experts, constamment exposés à la vindicte des ONG, finissent par ouvrir leur parapluie à tout propos.

Qui parle des conséquences d’une interdiction du glyphosate ?

Dans la singulière comptabilité des marchands de peur, il n’y a qu’une seule colonne : celle des coûts, c’est-à-dire des dangers ou des risques plus ou moins avérés liés à l’utilisation du produit. La colonne bénéfice n’existe pas. Pour eux, tout se passe comme si les agriculteurs utilisaient des désherbants dans le seul but d’enrichir des multinationales, et pas du tout pour protéger les plantes cultivées des adventices qui captent leurs ressources et sont les vecteurs de nombreux agents pathogènes. Quelles seraient les alternatives ? D’autres herbicides, plus chers et moins efficaces ? On peut parier que ceux qui militent pour l’interdiction du glyphosate, relativement inoffensif, s’empresseront de demander leur interdiction. D’autres méthodes ? Comme le résume Jean-François Proust, ingénieur agronome, dans une tribune publiée par le Nouvel économiste : « Sans glyphosate, on peut donc produire, certes ! Mais en moins grandes quantités, plus cher, de moins bonne qualité, de façon plus aléatoire et avec plus d’impact sur l’environnement ». Les ONG et les politiciens démagogues qui veulent interdire le glyphosate n’ont que faire des conséquences économiques et des répercussions sur les conditions de travail des agriculteurs d’une telle mesure. Et plus grave encore, de ses répercussions prévisibles sur le pouvoir d’achat des consommateurs.

(*)Animateur du site Imposteurs, consacré aux questions au carrefour des sciences et de la société, et au combat contre la désinformation scientifique.