Innovation : le mythe des solutions sans problème

Il est très commun de dénigrer une nouvelle technologie en expliquant qu’elle est inutile. L’expression consacrée est « Une solution sans problème ». Mais cela a-t-il un sens ?

Par Philippe Silberzahn.

Innovation : le mythe des solutions sans problème
By: mkhmarketingCC BY 2.0

La scène se passe à Lyon il y a quelques mois. Je suis invité pour présenter l’effectuation à un groupe d’artistes. L’effectuation à des artistes ? Oui, car l’effectuation étant un principe général de création de nouveauté, il existe de nombreux parallèles entre l’entrepreneuriat et l’art, et la session avait pour but d’explorer ces parallèles.

Enfin bref… je donne des exemples d’entreprises ayant démarré de manière effectuale (sans idée précise et ayant progressé chemin faisant sur la base de rencontres inopinées) et j’évoque les débuts de Facebook. Très vite j’ai droit aux classiques « Facebook c’est l’innovation inutile » et le « symbole de la futilité de notre époque ». Bien qu’utilisant très peu Facebook, je ne partage pas du tout cet avis. L’innovation est souvent inutile… au début.

D’une manière générale, il est très commun de dénigrer une nouvelle technologie en expliquant qu’elle est inutile. L’expression consacrée est « Une solution sans problème ». En ce moment, c’est l’internet des objets (IoT – Internet of things) qui fait l’objet de ce jugement. Après tout, à part l’engouement des startups, personne n’a jamais demandé d’IoT, et l’idée d’avoir un grille-pain connecté à son iPhone, passé l’amusement, est tout bonnement ridicule.

Deux réflexions face aux technologues

On est tenté de donner raison aux sceptiques tant les technologues prennent parfois un malin plaisir à inventer des trucs qui ne servent à rien, dont personne n’a besoin. Avec tous ces gens qui meurent de faim, ne peuvent-ils pas se consacrer à des inventions utiles ? Il ne fait aucun doute qu’une large partie de l’intérêt autour de l’IoT traduit une bulle médiatico-financière qui finira par se dégonfler.

Et pourtant, le doigt sur la gâchette, et au moment d’appuyer, je me fais deux réflexions.

1) La première, c’est qu’en matière d’innovation, on ne peut jamais savoir à l’avance à quoi servira ce qu’on invente. Je rappelle toujours que l’échographie, qui a eu un impact considérable sur la santé humaine à partir des années 50, a été inventée en 1911… comme technique de détection des sous-marins allemands. La plupart des choses dont nous ne pouvons aujourd’hui nous passer ont d’abord été dénigrées, et même très violemment attaquées, avant d’être acceptées, puis banalisées : le train, le vélo, la voiture, les livres, le théâtre, la télévision, le téléphone, etc.

La liste n’en finit pas de toutes ces choses « inutiles » qui sont devenues indispensables. Dans les années 70, Le Monde avait titré « Laser à quoi ? Laser à rien ». Dix ans plus tard, j’avais un lecteur laser dans mon salon. Lorsque Steve Jobs a présenté le premier iPad, tout le monde s’est moqué de lui. J’avais à l’époque fait un sondage dans ma classe de MBA, la cible parfaite pour ce produit, et sur 45 participants, environ 5 avaient indiqué vouloir l’acheter. On sait ce que la suite a donné.

L’innovation et la demande

L’histoire de l’innovation montre en effet que cette dernière ne répond pas toujours à une demande. Elle est le produit d’un rêve, d’un fantasme, d’une vision, comme on veut, et elle crée son besoin. L’économiste Joseph Schumpeter, qui l’avait bien compris, disait ainsi : « Il ne suffit pas d’inventer le savon, il faut aussi convaincre les gens de se laver. »

Je ne suis pas spécialiste de l’IoT, donc je ne suis pas à même d’estimer son développement, mais si j’observe autour de moi, je vois déjà des signes très clairs de son évidente utilité : je connais pleins de gens qui ont acheté des prises intelligentes commandées par leur téléphone mobile pour allumer leur maison quand ils sont absents.

L’un de mes amis utilise Alexa, le… – comment l’appeler ? – le « majordome virtuel » d’Amazon, et ne peut déjà plus s’en passer. J’en déduis, empiriquement, qu’il ne s’écoulera pas longtemps entre le moment où on trouve l’IoT ridicule et celui où on ne pourra plus s’en passer.

On sous-estime aussi le potentiel d’une nouvelle technologie parce qu’on la juge sur ce qu’elle fait, pas sur ce qu’elle pourra faire. C’est ce que le fameux joueur de hockey Wayne Gretzky disait « Don’t skate to the puck, skate to where the puck is going. » Comme avec beaucoup d’autres technologies, et pour paraphraser le slogan génial de la Twingo, « à vous d’inventer la vie qui va avec ».

D’ailleurs, puisque l’intelligence artificielle est à la mode, faut-il rappeler qu’à la fin des années 80, on disait la même chose à son propos ? Qu’elle n’irait jamais loin. En 2004, deux experts du MIT ont montré dans un ouvrage sur l’avenir du travail (déjà…), qu’il n’était pas envisageable de substituer l’IA à des tâches humaines complexes, comme… la conduite automobile. Moins de 5 ans après, la Google Car autonome parcourait des centaines de milliers de kilomètres. Et la liste peut se poursuivre.

2) La seconde réflexion, c’est que l’intérêt d’une innovation est subjectif. Lorsque nous jugeons de l’avenir d’une innovation, nous mélangeons souvent notre prédiction et notre préférence. Nous trouvons souvent les innovations stupides et inutiles, comme mes artistes avec Facebook. Elles ne répondent à aucun besoin, si ce n’est la futilité et le narcissisme. Il se trouvait que mes artistes étaient à cette époque passionnés par une exposition de Yoko Ono. Je leur ai simplement demandé : en quoi Yoko Ono est-elle plus utile que Facebook ? En quoi cette expo est-elle plus légitime ? Ma réponse : en rien, ni Facebook plus utile que Yoko Ono bien sûr. Les deux sont une parfaite illustration de notre futilité, c’est-à-dire de ce qui nous rend humains. Assumons ces deux manifestations de notre nature humaine sans aucune honte et sans jugement de valeur.

On peut bien sûr trouver regrettable, voire ridicule, et c’est mon cas, que des jeunes passent leur journée devant Facebook, mais on ne peut pas ignorer que s’ils y passent tant de temps, c’est qu’il y a une raison et que Facebook leur apporte quelque chose. Le fait que je ne comprenne pas ce « quelque chose » est plus un problème pour moi, si j’essaie d’évaluer le potentiel de Facebook, que pour eux, ou pour Facebook.

Cessons donc de dénigrer une innovation simplement parce qu’elle nous répugne, ou parce que nous ne sommes pas capables d’imaginer à quoi elle pourra servir. D’autres s’en chargeront, parce que c’est toujours comme cela que l’innovation a fonctionné et il est assez probable qu’il en sera ainsi pour l’IoT.

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