Glyphosate et cancer : les petits arrangements avec la vérité des écolos

Quelle peut être la crédibilité du classement du glyphosate par le CIRC quand près de la moitié de son groupe de travail s'est engagée dans une tentative d'influencer le processus décisionnel européen et de saborder l'avenir de l'herbicide ?

Par André Heitz.

Que le CIRC s'explique enfin sur le glyphosate
By: Mike MozartCC BY 2.0

Coup de tonnerre médiatique, le vendredi 20 mars 2015 – pile durant la « semaine pour les alternatives aux pesticides » — : le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), une organisation liée à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), annonce qu’il a classé comme « cancérogène probable » le glyphosate, la matière active des herbicides dont le plus emblématique est le Roundup (ici, on ajoute quasi mécaniquement : « de Monsanto »).

Ce classement a résulté, selon le CIRC, de « preuves limitées de cancérogénicité chez l’Homme », de « preuves suffisantes de cancérogénicité chez les animaux de laboratoire », et de preuves de dommages à l’ADN des cellules humaines.

Interdire le glyphosate

L’altermonde, avec divers soutiens politiques et médiatiques, s’est précipité pour demander l’interdiction du glyphosate. Le CIRC y a contribué activement, et surtout implicitement en n’expliquant pas avec vigueur le sens et la portée de sa décision.

Cela contraste singulièrement avec le soin mis à la vulgarisation pour la décision, annoncée le 26 octobre 2015, de classer la viande rouge comme « cancérogène probable » – donc au même niveau que le glyphosate – et la viande transformée (notamment la charcuterie) comme « cancérogène [certain] pour l’Homme ». Il y eut notamment une foire aux questions et un « questions-réponses » sur les monographies du CIRC.

Précédemment, le 23 juin 2015, le CIRC avait annoncé le classement du DDT, du lindane et du 2,4-D. L’utilisation des deux premiers étant très fortement limitée, seul ce dernier est encore d’actualité. Il a été classé en « peut-être cancérogène pour l’homme », soit quasiment anodin. Pourtant, le CIRC a pris la peine d’expliquer. Retenons notamment ceci :

« Le classement d’une substance ou d’un agent indique le degré des indices selon lesquels cette substance ou cet agent provoque le cancer. Le Programme des Monographies cherche à identifier le potentiel qu’a une exposition donnée de causer le cancer. Ce classement ne précise toutefois pas le niveau de risque associé à l’exposition en question.

Le niveau de risque de cancer associé à des substances ou agents ayant été classés dans un même Groupe peut être très différent, en fonction de facteurs comme le type ou l’étendue de l’exposition, et l’intensité de l’effet de l’agent évalué. »

Deux poids, deux mesures… 

Le classement du glyphosate en « cancérogène probable » a été très vivement contesté. Sur le fond, de nombreuses instances d’évaluation des risques – à distinguer du danger, lequel ne tient pas compte de l’exposition – ont affirmé avec vigueur que le glyphosate ne présente pas de risques, au moins pour le consommateur (pour les applicateurs, le risque éventuel peut être évité en prenant des mesures de précaution).

Au nombre de ces instances… l’OMS – la propre maison-mère du CIRC – et la FAO qui ont conclu dans le cadre de la Réunion Conjointe sur les Résidus de Pesticides (JMPR), tenue du 9 au 13 mai 2016, que « le glyphosate ne pose vraisemblablement pas de risque cancérogène [unlikely to pose a carcinogenic risk] pour l’Homme par l’exposition par l’alimentation ».

Plus près de nous, l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA) des États-Unis d’Amérique a publié, le 12 septembre 2016, « Glyphosate Issue Paper: Evaluation of Carcinogenic Potential » (document de travail sur le glyphosate : évaluation du potentiel cancérogène).

Classement erroné

Ce n’est pas une surprise : en 227 pages très détaillées, il démolit diplomatiquement l’évaluation du CIRC. On peut en tirer une conclusion sans appel : le classement en « cancérogène probable » est injustifié et erroné. Passant en revue les différents descripteurs qu’elle utilise, l’EPA conclut par exemple (à la page 141) :

« Le poids le plus important va à « not likely to be carcinogenic to humans » [vraisemblablement pas cancérogène pour l’Homme] aux doses pertinentes pour l’évaluation des risques pour la santé humaine. »

Le CIRC a trouvé des « preuves suffisantes de cancérogénicité chez les animaux de laboratoire » ? Balayé !

« Dans l’ensemble, les études de cancérogénicité et de génotoxicité chez les animaux étaient remarquablement cohérentes et ne démontraient pas une association claire entre l’exposition au glyphosate et les résultats d’intérêt liés à un potentiel cancérogène. »

ou encore (également à la page 140) :

« L’augmentation des incidences de tumeurs au niveau ou au-dessus de la dose limite (≥1000 mg/kg/jour) n’est pas considérée comme pertinente pour la santé humaine. »

Vous avez bien lu : le CIRC a conclu sur la base de doses de glyphosate absolument invraisemblables ! La dose limite citée, rapportée à l’Homme, c’est quasiment un décilitre de Roundup prêt à l’emploi pour un adulte !

Un tel florilège de critiques appelle une réponse de la part du CIRC.

Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi la procédure et les événements postérieurs.

Outre la contribution active ou tacite à l’activisme anti-glyphosate, il y a cette lancinante accusation de manœuvre avec la cooptation par les agents du CIRC, comme « spécialiste invité », de M. Christopher J. Portier, affligé d’une « énorme conflit d’intérêt » et dont l’affiliation à une organisation militante, l’Environemental Defense Fund, pourtant notoire, n’a été révélée dans la liste des participants qu’après coup.

Depuis mars 2015, M. Portier bat la campagne en faveur de l’interdiction du glyphosate. Dans une lettre du 27 novembre 2015, il exhortait le Commissaire européen à la santé et à la sécurité alimentaire, M. Vytenis Andriukaitis, et la Commission « à ne pas tenir compte des conclusions viciées de l’EFSA sur le glyphosate dans votre formulation de la politique sanitaire et environnementale pour l’Europe ».

La lettre a été cosignée par une petite centaine de scientifiques (dont beaucoup manifestement non qualifiés sur la question), mais surtout par huit membres du groupe d’experts du CIRC. Il n’est pas nécessaire d’analyser leurs arguments, taillés en pièces par M. Bernhard Url, directeur exécutif de l’EFSA, dans sa réponse du 13 janvier 2016 : quelle peut encore être la crédibilité du classement du glyphosate par le CIRC quand près de la moitié de son groupe de travail s’est ultérieurement engagée dans une tentative d’influencer le processus décisionnel européen et de saborder l’avenir de l’herbicide ?

L’enjeu ne se limite pas au glyphosate, ni à la santé humaine et à l’environnement servis par une matière active à l’excellent profil toxicologique et écotoxicologique. C’est aussi de la crédibilité du CIRC – ainsi que de l’OMS – qu’il s’agit.

Le CIRC doit s’expliquer !

  • André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.