Égalitariste et populiste : le vrai visage du socialisme

battus credits political posters from USSR 70s and 80s (licence creative commons)

Le stade ultime de l’État-providence, c’est l’égalitarisme, le populisme et la confiscation du pouvoir par une technocratie d’État.

Par Patrick Aulnas

battus credits political posters from USSR 70s and 80s (licence creative commons)
battus credits political posters from USSR 70s and 80s (licence creative commons)

L’énorme machine de l’État-providence ne fait pas consensus. Libéraux et socialistes ont une philosophie profondément différente dans ce domaine. Des deux côtés, la pensée est riche et loin d’être uniforme. Il existe des tendances et des courants parfois très éloignés. D’une manière générale, les socialistes considèrent l’interventionnisme public comme justifié car le marché, à lui seul, conduit à des injustices majeures. Pour les libéraux, au contraire, le marché est source d’efficacité et d’enrichissement général, mais il convient parfois de tempérer ses excès. Une telle formulation permet de comprendre qu’entre un social-libéral et un libéral modéré la distance n’est pas très grande. Dans les détails, tout est une question de nuances. Mais le regard porté à l’État-providence relève de deux philosophies politiques. Voici quelques illustrations.

Le niveau des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques

Pour les socialistes, un prélèvement public global de 46% du PIB et des dépenses dépassant 57% n’ont rien d’anormal. Cet interventionnisme massif n’est pas ressenti comme une forme de tyrannie étatique mais comme une nécessité impérieuse permettant à l’État de limiter les injustices. Pour les libéraux, il s’agit au contraire d’une spoliation massive conduisant à limiter drastiquement la liberté individuelle au profit d’une caste de politiciens justifiant leur pouvoir par l’élection. Les socialistes pensent que la démocratie véritable impose une canalisation de la liberté individuelle par un État omniprésent. Les libéraux considèrent que la démocratie se mesure d’abord et avant tout à l’étendue de la liberté individuelle. Pour les socialistes, la démocratie vient de l’État et de ses représentants élus. Pour les libéraux, elle vient de la société et des individus.

Égalité contre liberté

Demandez à un socialiste quelles sont ses aspirations politiques. Il vous répondra toujours qu’il s’agit de réglementer ceci ou cela, de combler tel vide juridique, de réduire les inégalités par l’impôt ou de nouvelles cotisations sociales. Bref, de faire grossir encore la sphère publique. Demandez la même chose à un libéral. Sa réponse sera toujours centrée sur un objectif majeur : qu’ils nous lâchent un peu, qu’ils nous laissent vivre et décider, gagner et dépenser notre argent comme bon nous semble, que la réglementation soit allégée et les prélèvements diminués.

Le grand mystère est le suivant : comment peut-on penser que la démocratie consiste à tout réglementer par le menu et à créer un Big Brother étatique omniprésent et omnipotent ? La réponse a été donnée par Alexis de Tocqueville vers 1835 : la passion de l’égalité. La démocratisation de type socialiste consiste en une égalisation des conditions sociales qui conduit certainement à une forme de tyrannie. La création récente en France d’un secrétariat d’État à l’égalité réelle n’est que la transposition d’une disposition vague figurant dans le programme électoral du Parti socialiste. Le concept est particulièrement flou mais la philosophie sous-jacente parfaitement claire : l’égalité juridique ne suffit plus, il faut niveler dans la réalité, c’est-dire économiquement et socialement. Comment ? Par la réglementation, les prélèvements obligatoires, les prestations publiques.

Vue de l’horizon libéral, une telle démarche est particulièrement choquante puisque l’interventionnisme actuel apparaît déjà comme très excessif. Mais elle sonne aux oreilles des militants socialistes comme un hymne à la justice. Pour comprendre vraiment, il ne faut pas négliger la médiocrité politicienne. Un tel secrétariat d’État ne coûte pas cher, n’a aucun pouvoir propre, mais comble d’aise le député frondeur socialiste et le militant de base. Du moins, son initiateur, François Hollande, l’a-t-il vraisemblablement envisagé de ce point de vue puisqu’aucun de ses actes n’est dénué d’arrière-pensée de basse politique.

Égalité et démagogie

Dans le domaine de la liberté, il est assez difficile de faire preuve de démagogie ou de populisme. La liberté suppose la responsabilité et chacun le perçoit spontanément. Aussi, aucun parti n’adopte pour slogan de faire reculer les atteintes à la liberté. Pourtant, il y aurait beaucoup à faire dans le domaine économique. Mais en ce qui concerne l’égalité, tout est possible parce que l’égalité est tendancielle. On peut toujours proposer plus d’égalité jusqu’au moment où toute différence est perçue comme une inégalité. Les sociétés entrent alors dans l’ère de la servitude et nous n’en sommes plus très loin. Le grand risque des slogans égalitaristes consiste à tomber dans le populisme. En France, le Parti de gauche et son leader Jean-Luc Mélenchon ou encore le Parti communiste, a fortiori les trotskystes utilisent abondamment le registre populiste égalitariste. L’autre registre populiste est le nationalisme et la xénophobie, mais là n’est pas notre propos.

Le Parti socialiste n’est pas du tout à l’écart du populisme égalitariste. Certaines propositions fiscales de la dernière décennie émanant de leaders socialistes permettent de l’illustrer. Elles n’ont pas été mises en œuvre mais elles ont été faites, probablement pour des raisons essentiellement électoralistes. Par exemple, lorsque la droite était au pouvoir et que l’impôt sur le revenu (IR) avait été légèrement diminué, la mesure avait été considérée comme injuste par la gauche car tous ceux qui ne payent pas l’IR n’en bénéficiaient pas. Comme la moitié des ménages français ne payent pas l’IR, cela représente un potentiel électoral à ne pas négliger. Aussi, dans les rangs socialistes, avait-on proposé de consentir un avantage positif à toutes les personnes ne payant pas l’IR. Par avantage positif, il faut entendre une sorte de prestation versée pour compenser l’insoutenable injustice de la baisse de l’impôt. Chacun peut aisément comprendre que si chaque diminution d’impôt doit entraîner une subvention versée à ceux qui n’en bénéficient pas, il sera définitivement impossible de baisser les impôts. Nous sommes donc dans le populisme le plus grossier.

Un stratagème électoraliste du même type avait été lancé à propos de la TVA, impôt proportionnel sur la consommation et donc profondément injuste vu du côté socialiste. Taxer la consommation est déjà difficile à admettre, mais la taxer de façon proportionnelle relève du scandale. Aussi avait-il été proposé d’envisager un remboursement de la TVA payée, ciblé sur les revenus les plus faibles. Techniquement impossible à mettre en œuvre, une telle proposition fait évidemment partie de la panoplie du parfait démagogue.

L’interventionnisme est devenu une dictature de la technocratie

L’interventionnisme est aujourd’hui multiforme. Mais prenons des exemples fiscaux pour montrer que les élus ne maîtrisent plus grand-chose. Lorsqu’il s’agit d’augmenter les impôts, tout peut rester assez simple. Ajuster à la hausse le barème de l’impôt sur le revenu, augmenter un taux de TVA ou d’impôt sur les sociétés reste compréhensible par tous les députés quelle que soit leur spécialité. Mais dans le domaine des dépenses ou des niches fiscales, la technicité est parfois telle qu’élus et ministres doivent se plier aux injonctions des spécialistes du ministère des Finances ou tout au moins choisir entre des alternatives imposées par eux. Le crédit d’impôt-recherche, par exemple, est très simple dans son principe : une entreprise faisant de la recherche bénéficiera d’une diminution de son impôt, calculée sur le montant de ses dépenses de recherche. Mais, en réalité, il faut définir les dépenses de recherche acceptées, la période du calcul, l’évolution des dépenses dans le temps car il faut augmenter ses dépenses de recherche, les modalités d’imputation du crédit d’impôt et mille détails figurant dans des textes d’application et faisant même l’objet d’une jurisprudence administrative. Seuls des spécialistes du sujet peuvent le maîtriser et ces spécialistes comportent très peu d’élus.

On pourrait multiplier les exemples. Les mécanismes de déduction de la TVA peuvent se révéler d’une grande complexité lorsque de multiples coefficients de déduction sont en jeu, ce qui arrive dans les entreprises aux activités diversifiées. La fiscalité d’entreprise fait la fortune des avocats fiscalistes mais contrevient de plus en plus à un principe essentiel de la démocratie : nul n’est censé ignorer la loi. Désormais, le citoyen l’ignore totalement mais ceux qui la font n’en perçoivent même plus la portée réelle. La démocratie est ainsi confisquée par une technocratie publique, seule à même de raisonner clairement sur les sujets les plus complexes parce qu’elle dispose de fonctionnaires ultra-spécialisés dans chaque domaine.

Le stade ultime de l’État-providence suscite ainsi un vocabulaire évocateur : égalitarisme, populisme, confiscation du pouvoir par une technocratie d’État. Le mot liberté n’est pas prononcé. Il ne semble plus intéresser que les libéraux, qui n’acceptent pas d’être réduits au stade de particule élémentaire.

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