La grande contradiction de Piketty

Le Capital au XXIe siècle, par Thomas Piketty (Crédits : Seuil, tous droits réservés)

Si nous acceptons le message essentiel du livre de Piketty, les pensions de retraites publiques devraient être privatisées.

Par Juan Ramón Rallo

Comme le dit l’économiste Tyler Cowen, si les conclusions de Thomas Piketty se vérifient à propos d’un taux de rendement du capital supérieur à la croissance de l’ensemble de l’économie (sa fameuse inégalité r>g), la proposition de politique économique la plus raisonnable ne serait pas un impôt global sur la richesse (comme le propose Piketty) mais la privatisation des retraites publiques. Car enfin, s’il existe une quelconque tendance sous-jacente qui fait que l’investissement se revalorise de manière sur-dimensionnée au reste de l’économie, pourquoi réprimer politiquement cette tendance (impôt sur la richesse) au lieu de permettre à toute la société d’en profiter (privatisation des retraites) ?

Curieusement, Cowen accuse Piketty d’omettre la moindre référence à la privatisation des retraites comme alternative à son ambitieux impôt sur la richesse. Pourtant non : dans son livre, Le capital au XXIe siècle, Piketty évalue brièvement la possibilité de privatiser les retraites et, à mon avis, ses opinions à ce sujet sont beaucoup plus savoureuses et révélatrices que n’importe quelle omission.

Piketty, à propos de la privatisation des retraites

Piketty capitalAinsi, selon Piketty, la transition vers des systèmes de retraites privées par capitalisation – grâce auxquels les travailleurs pourraient bénéficier de l’appréciation disproportionnée du capital – n’est pas une bonne idée pour la raison suivante : « Lorsque l’on compare les mérites du système par répartition et ceux du système par capitalisation, on doit prendre en compte le fait que le rendement du capital est extrêmement volatile. Il serait très risqué d’investir toutes les économies de retraite dans les marchés financiers mondialisés. Le fait que r > g en moyenne ne veut pas dire que cela soit vrai pour tout investissement individuel. Pour une personne avec des ressources qui peut attendre entre 10 et 20 ans avant de récolter les bénéfices, le rendement du capital peut être certainement attractif. Mais quand il s’agit d’assurer les dépenses de base de toute une génération, il serait plutôt irrationnel de jouer le tout à la roulette russe. » C’est-à-dire que, selon Piketty, les retraites ne peuvent pas être privatisées parce que le taux de rendement du capital est une donnée trop volatile et incertaine prise individuellement.

Arrivés à ce point, rappelons-nous le propos général de l’auteur français : selon cet économiste , le capitalisme tend à offrir un taux de rendement du capital supérieur à la croissance de l’ensemble de l’économie, ce qui fait que les capitalistes deviennent proportionnellement plus riches et s’attribuent des parts plus importantes des revenus d’une société. Comme le résume Piketty lui-même : « L’entrepreneur a tendance à devenir un rentier qui domine chaque fois plus ceux qui n’ont rien à part leur travail. Une fois accumulé, le capital tend à se reproduire plus vite qu’augmente la production. Le passé dévore le futur. » Ou pire encore : « Indépendamment du fait que la richesse d’une personne de 50 ou 60 ans soit le produit de l’épargne ou l’héritage, le fait est que, à partir d’un certain niveau, le capital tend à se reproduire et à s’accumuler de façon exponentielle. La logique de r > g implique que l’entrepreneur finit toujours par devenir un rentier. »

La contradiction de Piketty

Il est évident qu’il existe une contradiction profonde entre ces deux raisonnements de Piketty. D’une part, le Français proclame que le capital se reproduit seul et de manière automatique, ce qui contribue à son irréfrénable accumulation entre chaque fois moins de mains ; d’autre part, il soutient que le capital s’auto-reproduit seulement en termes moyens, étant hautement volatile et incertain comme mécanisme individuel d’accumulation de richesse. De fait, ce dernier raisonnement est le même que j’ai présenté dans un autre article pour critiquer la vision de Piketty selon laquelle les super-riches deviennent chaque fois plus super-riches : non seulement il se trouve que les multimillionnaires de la fin des années 80 ne sont pas les mêmes que les multimillionnaires actuels, mais aussi beaucoup d’entre eux ont perdu depuis lors plus de 80% de leur fortune.

En outre, si nous voulions articuler d’une façon ou d’une autre les deux affirmations précédentes de Piketty, le bon sens nous indique que nous devrions le faire à l’opposé de ce que fait le Français. À quelques exceptions près, la fortune des super-riches est généralement concentrée dans quelques entreprises (Bill Gates chez Microsoft, Amancio Ortega chez Inditex, Larry Ellison chez Oracle, les frères Koch chez Koch Industries, la famille Walton chez Wal-Mart, etc.) qui, par conséquent, sont soumises à la volatilité et à une incertitude potentiellement très élevée : si une de ces sociétés disparaissait, la fortune correspondante du super-riche s’éteindrait. En revanche, les retraites privées par capitalisation seraient investies dans un large et diversifié portefeuille avec des milliers d’entreprises, de sorte que les classes moyennes se trouveraient exposées à la volatilité du marché global et non pas d’une entreprise ou d’un secteur en particulier : en ce sens, le rendement moyen du marché boursier au cours du siècle dernier est de l’ordre de 5,5% annuel. Sur le long terme – la période dans laquelle on investit pour la retraite –, il s’agit d’un rendement assez stable et à faible risque : tout le contraire que d’investir dans des entreprises individuelles.

Sauf si Piketty veut suggérer que les entreprises des super-riches sont systématiquement plus conservatrices que le reste de l’économie, son affirmation selon laquelle plus un individu devient riche, plus sa richesse se capitalise automatiquement perdrait son sens. Maintenant, si Piketty suppose que les investissements des riches sont très peu risqués, alors on ne comprend pas qu’il soutienne dans le même temps que les riches obtiennent des rendements extraordinaires au-dessus du reste du marché.

Plus de rentabilité à moindre risque ? Si tel était le cas, il ne pourrait y avoir que deux explications : (1) que les entreprises des super-riches jouissent de privilèges étatiques ; (2) que les entreprises des super-riches créent plus de valeur pour les consommateurs que l’ensemble des restantes parce que se trouvant toujours à deux longueurs d’avance sur la concurrence. Dans le premier cas, il serait raisonnable de Piketty demande la suppression de si nocifs appuis gouvernementaux ; dans le second, Piketty applaudirait l’excellente gestion des actionnaires en maximisant la valeur de leurs modèles d’entreprise, malgré la pression concurrentielle. Toutefois, reconnaître cela attaquerait de front une des thèses centrales du livre du Français : à savoir que l’accumulation du capital est un processus automatique et indépendant des mérites de l’investisseur à l’heure de gérer son capital (motif pour lequel il peut être soumis à un impôt sur la fortune).

En fin de compte, comme le dit Tyler Cowen, si nous acceptons le message essentiel du livre de Piketty, les pensions de retraites publiques devraient être privatisées. L’économiste français n’est seulement capable d’esquiver cette conclusion sans appel qu’en tombant dans une profonde contradiction interne qui remet en question la perspective philosophique avec laquelle il analyse ses données économiques. Dans le fond, comme on l’a déjà expliqué, la gestion et l’accumulation de capital est un processus très complexe d’adaptation à un environnement dynamique et changeant dont les risques et les difficultés ne peuvent être minimisés que par une connaissance extraordinaire du secteur économique dans lequel on investit (disponible uniquement pour les épargnants doués qui réussissent) ou au travers d’une large diversification des actifs (disponible uniquement pour les épargnants moyens). Épargne et investissement intelligent dans l’entreprise : les deux grands atouts qui expliquent l’enrichissement d’une société respectueuse des droits de propriété et des contrats.

Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, 970 pages.


Traduit de l’espagnol.

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