Transition énergétique : Jeremy Rifkin, un gourou chez les chtis

Jeremy Rifkin (crédits Oesterreichs Energie licence Creative Commons)

Le plan Rifkin pour le Nord-Pas-de-Calais promet monts et merveilles tout en feignant d’ignorer la réalité socio-économique locale.

Par Thierry Levent.

Jeremy Rifkin (crédits Oesterreichs Energie licence Creative Commons)Nous invitons à se rendre dans la région Nord-Pas-de-Calais celles et ceux qui désirent voire la pensée magique en pleine action.

Jeremy Rifkin, célèbre économiste américain, généreusement rétribué 350 000 euros sur fonds publics par la région, nous promet la lune. Les Rifkin’s boys semblent avoir travaillé d’arrache-pied et nous proposent un Master Plan miraculeux : 165 000 emplois, un internet de l’énergie, l’accès à une énergie verte à très faible coût, un passage intégral aux Énergies Renouvelables (EnR), tout cela en 2050. Les élus EE-LV du Conseil Régional, vraisemblablement à l’origine de cette idée lumineuse, sont dans une transe quasi extatique après la présentation publique des conclusions de Rifkin.

Il convient cependant d’être légèrement prudent. En effet, le ticket Rifkinien pour le paradis s’élève à 200 Md€ soit 5 Md€ par an (5% du PIB de la région) qu’il faudra débourser jusqu’en 2050 pour atteindre les objectifs fixés par les 5 piliers qualifiés d’indispensables : le stockage de l’électricité qui reste purement fantasmatique, le passage aux EnR qui pourrait être très onéreux pour les Rmistes, les interrogations légitimes sur le compteur Linky qui risquent de plomber le déploiement de l’internet de l’énergie, etc.

Tordons  rapidement l’idée d’une énergie verte gratuite, puisque c’est exactement l’inverse qui se produit en particulier pour le « modèle » allemand. Quant à la question désagréable de l’intermittence de l’éolien et du solaire, Jérémy nous propose certainement l’implantation régionale de milliers d’éoliennes pour sortir totalement des énergies fossiles selon son désir. En effet, 2 500 machines alignées sur 250 km équivalent énergétiquement à une centrale nucléaire1 (lorsque le vent souffle suffisamment), celle de Gravelines en l’occurrence. L’intermittence et les faibles puissances impliquent que l’éolien et le solaire ne peuvent être qu’une énergie d’appoint compte tenu des contraintes de la physique qu’il ne faudrait pas trop facilement gommer. Soyons rassuré, l’équipe de Rifkin milite pour une production électrique délocalisée chez l’habitant…

Jeremy reste d’une pudeur qui force l’admiration sur le cas des terres rares indispensables au développement des EnR et de l’éolien tout particulièrement, et semble cautionner les conditions apocalyptiques de leur exploitation. De la pollution délocalisée durable pour une industrie solidaire et verte. Il faut signaler que face à la concurrence asiatique et sud-américaine, la France songe à ouvrir ses nombreux gisements pour redevenir indépendante et permettre le développement des EnR2. Nous attendons avec impatience la réaction d’EE-LV qui devrait en toute logique s’opposer fermement à cette idée et s’appuyer sur son refus de l’exploitation des gaz de schiste pour s’en sortir avec les honneurs.

En France, le Syndicat des Énergies Renouvelables (SER) nous a vendu le chiffre de 60 000 emplois à terme, pour finalement parler de 11 000 tout en avouant que 1 000 emplois sont menacés par la crise éolienne. Une fois encore le cas de l’Allemagne devrait faire réfléchir. Bosch, par exemple, abandonne la filière des renouvelables après 2,4 milliards de pertes en 3 ans touchant 3 000 emplois dont 250 en France. Il faut consulter le site en ligne du Spiegel du 09.11.2013 pour comprendre que le modèle allemand comporte des limites. La coalition CDU-SPD veut réduire les subventions à l’éolien qualifié de filière sur-subventionnée. La débandade en bourse n’a pas tardé puisque Nordex, principal constructeur d’éoliennes a vu son cours chuter de 19,6% à 11,05 euros le 11/11 /2013, les valeurs solaires suivant la même tendance (SMA Solar : -1,58% à 28,74 euros). Que les constructeurs allemands se rassurent, la France reste pour le moment très généreuse avec les subventions publiques aux EnR qui  soutiennent in fine l’industrie de nos voisins.

Certes, quelques bonnes idée surnagent dans ce Master Plan, le reste relève de la pure spéculation mais constituent « d’ores et déjà un très bon plan médiatique ». Tout est dit dans cette dernière phrase, Rifkin se positionnerait-il pour draguer d’autres régions ? Un nouvel Al Gore verrait-il le jour sous nos cieux nordistes ?

Toujours est-il que notre ami Jeremy ne lit pas la presse locale qui titre que notre région est sur le podium des territoires les plus pauvres, les données de l’INSEE allant bien entendu dans le même sens. Les priorités rifkiniennes passent sous silence quelques éléments gênants comme par exemple les 300 M€ par an non compensés destinés au financement du RSA et de l’APA versus les 5 Md€ par an de son plan. Les 200 Md€ du Master Plan miraculeux devront donc ressembler à la multiplication des petits pains. Évidemment, il ne faut pas évoquer la violence du choc fiscal évalué à 52 Md€ et la dégradation récente par Standard&Poor’s de la note de la France. Contrairement à d’autres régions, le Nord-pas de Calais a été massacré dans le financement des programmes d’investissement d’avenir selon J.-L. Borloo (La Voix du Nord, édition du dimanche 10 novembre 2013).

Pendant ce temps-là, nos écologistes se surpassent dans le comique troupier. Le Vice-président du Conseil régional, très marqué EE-LV, se rattrape aux branches comme il peut en vantant l’investissement citoyen dans les éoliennes. Nous imaginons sans peine le succès d’une telle idée émanant d’écologistes bobos des beaux quartiers lillois auprès des populations défavorisées de nos territoires. L’exemple de l’investissement citoyen dans le capital du tunnel sous la Manche est une grande réussite qu’il convient de rappeler aux petits épargnants imprudents.

Des sommets sont atteints avec nos formules nationales de l’écologie. Il convient donc de lire l’article consacré à l’inénarrable J.-V. Placé, sénateur Vert pragmatique adepte du donnant-donnant3.

Duflot n’est pas en reste, comme de nombreux cadres du mouvement dont les écarts et revirements après chaque épisode politique confirment bien que ces gens-là pensent plus à leur environnement politique qu’à l’environnement tout court4. Le désespoir des militants réellement intéressés par l’écologie est insondable.

Grâce à nos élites politiques à l’œuvre depuis des décennies, la claque électorale qui se profile risque d’être phénoménale. Jean-Claude Guillebaud nous livre une remarquable analyse de la bombe électorale que constitue la France des oubliés versus celle des starlettes médiatiques5. La fracture géographique et sociale, celle des grandes métropoles connectées et branchées face aux zones rurales et péri-urbaines celle des abandonnés, vire à l’avantage numérique des vaincus de la mondialisation. Autrement dit la boboïsation chère à nos élites déconnectées du terrain est un boomerang en cours de lancement. Le plan Rifkin, soutenu par nos écologistes de salon, colle désagréablement à cette situation en nous promettant monts et merveilles tout en feignant d’ignorer la réalité socio-économique locale.

Les lunettes vertes déformantes de nos visionnaires du conseil régional qui veulent absolument embarquer vers « la révolution industrielle du troisième millénaire » notre région et ses habitants risquent d’avoir des ratés.

Il faut prendre les contraintes comme des opportunités nous disent-ils. La Silicon Valley fantasmée des chtimis pourrait être celle des illusions écologiques couteuses et perdues.

Pas grave, aucun compte ne leur sera demandé… comme d’habitude.

  1. B. Wiesenfeld. Promesses et réalités des énergies renouvelables. EDP sciences, 2013.
  2. Science&Vie, n°1154, novembre 2013.
  3. Le Canard Enchaîné, édition du mercredi 6 novembre 2013.
  4. Marianne, n° 864, édition du 9 au 15 novembre 2013.
  5.  CinéTéléObs, 9 novembre 2013-n° 2557.