Locavore, une bonne idée ?

Est-il avantageux d'adopter la philosophie locavore, consistant à ne manger que des aliments produits à proximité de notre domicile ?

Est-il avantageux d’adopter la philosophie locavore, consistant à ne manger que des aliments produits à proximité de notre domicile ?

Par Pierre Desrochers et Hiriko Shimizu pour Master Resource.

Dans un discours de 1875, l’entrepreneur australien Thomas Sutcliffe Mort observait que l’émergence du chemin de fer, du navire à vapeur, et de la réfrigération artificielle, avait ouvert la voie à un âge nouveau où :

  • diverses parties de la Terre allaient chacune proposer leurs productions alimentaires pour la jouissance de toutes et de chacune,
  • la surabondance dans un pays allait être compensée par une carence dans un autre,
  • et la surabondance une année, par de faibles récoltes l’année suivante.

La longue histoire des famines et des malnutritions chroniques de l’humanité, méditait-il, n’était pas tant le résultat du fait que Dieu ne fournissait pas suffisamment de nourriture, ni de quoi en mettre de côté, mais plutôt la conséquence inévitable du fait que « là où est la nourriture, les gens ne sont pas, et là où sont les gens, la nourriture n’est pas ». Il était désormais « du pouvoir de l’homme d’ajuster ces choses », observait-il [1].

« Foodsheds », une leçon récente

L’âge de prospérité annoncé par Mort n’a pas tardé à se réaliser, et même le spectre de la famine à disparaître rapidement de la mémoire collective des citoyens des pays avancés. En fait, dès la fin du XIXème siècle, même l’organisation des secours en cas de désastre était devenue complètement mondialisée.

Un problème mineur, créé par cette fiabilité et cette sécurité inégalées de notre chaîne d’approvisionnement mondialisée, portée par les combustibles fossiles, est que trop de gens ont complètement perdu la trace des risques inhérents à la production alimentaire. Ceci ne serait pas si problématique si les soi-disant « locavores » n’avaient pas, avec tant de succès, popularisé l’idée d’augmenter de façon drastique le fait de dépendre de « foodsheds« , c’est-à-dire de « garde-manger » locaux (dans un rayon de par exemple 160 kilomètres de leur lieu de résidence).

L’année dernière a cependant servi de piqûre de rappel bien utile des risques inhérents à mettre tous les œufs de sa sécurité alimentaire dans le même panier régional. Rien que dans le Nord-est des États-Unis, un gel tardif a dévasté les vergers. Cela a été suivi ensuite par ce qui a été la pire sécheresse depuis 50 ans dans de nombreuses régions. Et comme si ça ne suffisait pas, l’ouragan Sandy a détruit une grande partie des infrastructures.

Toutefois, heureusement pour les locavores du Nord-Est, ils ne vivaient pas encore dans leur utopie, et par conséquent, dans la plupart des cas, ils n’ont même pas eu à sauter un repas. Malgré cela, peu d’entre eux ont remercié les gens qui ont développé de nouvelles variétés de maïs résistant à la sécheresse, et des variétés de soja qui en diminuaient les effets, ou remercié les producteurs d’autres régions qui avaient eu de bonnes saisons de récoltes, et étaient contents de leur vendre une partie de leurs produits, ou encore les salariés de l’industrie de la logistique qui ont été capables de les livrer.

Oublier l’Histoire

La diversité de nos sources d’approvisionnement via des transports à bas coûts, à grande échelle, et sur de grandes distances, est un des grands miracles mal appréciés de notre âge, mais ce développement n’avait pas échappé à ses premiers bénéficiaires.

Quand il écrivait en 1856, l’historien britannique George Dodd observait qu' »à l’époque des échanges limités, une pénurie de produits alimentaires avait des conséquences terribles ; les gens n’avaient rien vers quoi se replier ; ils étaient dépendants d’agriculteurs vivant à proximité ; et si ceux-ci n’avaient pas grand chose à vendre, la possibilité de souffrir de la faim devenait douloureusement vive » [2].

Dans son classique The Annals of Rural Bengal, publié en 1871, un autre historien britannique, William Wilson Hunter, relevait qu’un ensemble important de mesures pour empêcher les famines incluaient « toute mesure allant dans le sens de l’extension du commerce et la croissance du capital, toute mesure qui augmente les capacités de transport et de distribution et [quoi que ce soit qui tende à] rendre chaque part [d’un pays] moins dépendante d’elle-même » [3].

Par contraste, pour un locavore, la sécurité alimentaire se réalise au mieux en abandonnant les monocultures à grande échelle et en embrassant les polycultures (le fait de faire pousser ou d’élever au même endroit plusieurs sortes de plantes ou d’animaux). Si une production ne rend rien, vous disent-ils, vous aurez toujours autre chose vers quoi vous replier.

Cependant, ils ne semblent pas être au courant que c’était la stratégie de sécurité alimentaire suivie par les agriculteurs de subsistance (à qui il manquait de bonnes infrastructures de transport) dans toute l’Histoire. Malheureusement pour les paysans presqu’autosuffisants d’autrefois, non seulement les polycultures ne livraient-elles que des rendements médiocres, mais en plus elles ne fournissaient que peu de protection contre les catastrophes naturelles telles que les sécheresses, le gel et les ouragans.

En fait, quels que soient l’endroit ou l’époque, les agriculteurs de subsistance diversifiés étaient typiquement mal-nourris et souffraient périodiquement de la faim. Et quand ils échappent aujourd’hui à des famines récurrentes, c’est parce que les efforts de secours sont capables de leur livrer les fruits de la surabondance de régions de monocultures bien plus productives, situées à de grandes distances.

Conclusion

Notre espoir est que subsiste comme une des principales leçons (ré)apprises en 2012 le fait que la meilleure manière d’améliorer la sécurité alimentaire de l’humanité est d’aller de l’avant dans le sens de la production spécialisée à grande échelle, dans les endroits les mieux adaptés du monde, en s’appuyant sur toujours plus de recherche scientifique, et en usant davantage de transport de longue distance utilisant des carburants (pour le futur prévisible) à base de carbone.

Article original publié sur MasterResource. Traduction Contrepoints.

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Lire aussi :

Notes :

  1. Thomas Sutcliffe Mort, Speech delivered on September 2, 1875, Lithgow Valley Works (Australia). Quoted in “Mort, Thomas Sutcliffe (1816-1878)” in David Blair. 1881. Cyclopaedia of Australasia. Fergusson and Moore, Printers and Publishers, pp. 245-247, p. 247.
  2. George Dodd. 1856. The Food of London: A sketch of the chief varieties, sources of supply, probable quantities, modes of arrival, processes of manufacture, suspected adulteration, and machinery of distribution, of the food for a community of two millions and a half. Longman, Brown, Green and Longmans, p. 27.
  3. William Wilson Hunter. 1871. The Annals of Rural Bengal, fourth edition. Smith, Elder and Co, p. 55.