Viol d’une journaliste place Tahrir, quelle couverture des médias ?

Manifestation Place Tahrir le 29 juillet 2011

Pour ne pas ternir l’image de la révolution égyptienne, les media ont passé sous silence le viol d’une journaliste place Tahrir.

Pour ne pas ternir l’image de la révolution égyptienne, les media ont passé sous silence le viol d’une journaliste place Tahrir.

Par Baptiste Créteur.

Manifestation Place Tahrir le 29 juillet 2011

Les médias français sont dans un état calamiteux, tout bercés qu’ils sont par un Etat tout aussi calamiteux. On peut blâmer les journalistes pour leur manque de discernement, leur manque de courage, et lorsqu’ils se font violer.

Les informations qui dérangent sont rarement relayées, sauf dans quelques rares media libres. La France, pays où la corruption est omniprésente, voit souvent invoqué le motif du secret d’Etat lorsqu’il faut couvrir les agissements de nos politiciens préférés ; les experts sollicités sont triés sur le volet et sur la base de leurs opinions ; les faits sont sélectionnés pour refléter autre chose que la réalité ou passés sous silence, purement et simplement, lorsqu’ils dérangent.

Mais ce que l’on découvre, c’est que les journalistes passent sous silence des faits concernant leurs confrères, parfois sans doute pour les protéger, mais aussi parfois pour ne pas semer la confusion dans les esprits des citoyens qui préfèrent sans doute qu’on leur raconte une jolie histoire cohérente et prédigérée.

Une journaliste de la télévision française, qui couvrait la révolution égyptienne, a été violée par une foule d’hommes dans l’indifférence quasi-générale :

Ce n’était pas organisé. C’est un mouvement de foule. On venait de tourner dans un hôpital. On était dans les rues adjacentes de la place, à interviewer les gens. Des jeunes commençaient à se presser autour de nous. Mon caméraman, qui parle arabe, m’a dit “Caro, ça commence à sentir mauvais, faut partir”. On n’a pas eu le temps. J’ai été séparée de lui, jetée sur la place Tahrir. Ce sont d’abord des jeunes qui m’ont entourée, puis des hommes plus vieux les ont rejoints. Ils étaient une cinquantaine, ils ont déchiré mes vêtements, ont arraché mon jean, mes sous-vêtements. M’ont violée avec leurs doigts. Pendant 45 minutes. La foule applaudissait autour. J’ai cru que j’allais mourir. Je m’accrochais au bras d’un homme qui essayait de m’extraire. Plusieurs essayaient. Finalement, ils ont réussi. J’ai été recueillie dans une ambulance. La foule tapait sur les parois pour me récupérer ! Ils voulaient me lyncher. J’ai vraiment failli mourir.

L’indifférence a aussi sa place au sein des journaux télévisés, spécialisés en non-investigation :

Arrêt sur images revient sur ce qui s’est passé juste après le viol. Caroline Sinz comptait parler en direct de son viol, mais sa rédaction décide de ne pas faire de direct. Elle évoque l’agression sur les dernières images tournées avec son cameraman à la place, mais se rend compte que cette partie a été coupée : « C’était trop abrupt pour les téléspectateurs », lui a-t-on expliqué. « On ne voulait pas que tu aies l’étiquette « violée » sur le front », a-t-on même précisé. La présentatrice parle d’une violente agression des deux journalistes mais sans en dire plus, concluant qu’ils sont désormais en sécurité dans l’hôtel «comme si tout était terminé», dit Caroline Sinz à Arrêt sur images, «alors que j’étais détruite». […] Le directeur de la rédaction de France 3 Pascal Golomer confirme à @si avoir décidé de couper la fin du reportage de la journaliste, mais assure l’avoir prévenue. Pour lui, elle n’avait pas «le recul nécessaire pour témoigner de ce qu’elle avait subi», et estime que «tout le problème réside dans le fait qu’elle était à la fois victime et journaliste. Qui parlait? La victime ou la journaliste?». Il se dit «choqué» qu’elle ait pris cette coupe comme une censure.

Cette coupe n’est pas une censure, on l’a empêché de parler pour la protéger. C’est pour son bien. Elle donne son explication des faits – sans doute en tant que victime et pas en tant que journaliste, jugerait sa rédaction. On peut interroger une victime, faire parler un journaliste, mais les deux à la fois, ça deviendrait trop compliqué.

La population a eu la tête farcie par l’ancien régime et la presse égyptienne sur le fait que les journalistes occidentaux sont des agents sionistes, pro-américains. Et puis il y a le rapport aux femmes des hommes musulmans, qui n’est pas simple. Les hommes sont souvent frustrés sexuellement. La femme occidentale, surtout blonde, est perçue comme une femme facile. Place Tahrir, la plupart des hommes étaient là depuis plusieurs jours. Ils dorment mal, ne se sentent plus contrôlés par le pouvoir ou la police. C’est dingue, c’est arrivé à 11h du matin, en plein jour !

Alors que les Égyptiens ont la tête farcie par une vision volontairement erronée et fallacieuse, les Français, eux, jouissent de médias qui leur donnent une vision aussi fidèle que possible de la réalité : celle qu’ils aiment, où de braves Égyptiens renversent un régime totalitaire au péril de leur vie lors d’une révolution comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Pas celle où quelques-uns de ces mêmes Égyptiens violent une journaliste qui tente d’expliquer et analyser les évènements.

Le viol, les violences faites aux femmes, la condition de la femme sont aussi des sujets que les médias aiment, sauf quand l’image qu’ils donnent, certes plus fidèle, de la réalité, ternit l’image d’un autre évènement – pas quand on veut faire croire que les révolutionnaires Égyptiens sont tous sans peur et sans reproches. Couvrir un évènement, ça implique, pour les médias français, de couvrir les violeurs.

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Pétition pour la fin des subventions à la presse.

Un député réclame la fin des niches fiscales des journalistes.

Aides à la presse, les chiffres.