La retraite de Triton ou l’immortelle vieillesse

Le problème n’est pas de travailler plus. Le problème c’est que nous vieillissons trop.

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Personnes âgées mangeant des glaces (Crédits : rev stan, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

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La retraite de Triton ou l’immortelle vieillesse

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 16 janvier 2023
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Le problème n’est pas de travailler plus. Le problème c’est que nous vieillissons trop. Au lieu d’allonger l’âge de la retraite, la rationalité économique imposerait donc de raccourcir l’espérance de vie. Âmes sensibles s’abstenir.

« Une déesse était amoureuse d’un jeune et beau mortel, Triton. Elle avait demandé à Zeus d’accorder à Triton l’immortalité pour en jouir éternellement. Zeus la lui accorda. Mais Aurore avait oublié de demander l’éternelle jeunesse : son protégé commença donc à vieillir éternellement… Ce qu’elle vécut comme une tragédie, plus terrible que la mort ». EPhad magazine.

 

Vieillir, quoi qu’il en coûte

Depuis que nous avons acquis l’intime conviction que le néant est l’horizon terminal, nous faisons tout ce qu’il est possible afin de prolonger l’aventure. Il faut qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. L’espérance de vie a remplacé la vie d’espérance. Vieillir est devenu le summum bonum de l’Homme mortel.

Bien fait pour nous. Tout ça parce qu’un jour, nous avons confié les rênes du sens de la vie à la science plutôt qu’à la foi. La preuve par Régis Debray : « l’espérance de vie a fortement chuté depuis les progrès de la science. Avant on pouvait croire à la vie éternelle grâce à la foi… » Résultat, aujourd’hui on n’attend rien de plus une fois que la partie est finie. Terminus trépas.

Toutefois, la science n’a pas que des défauts. Elle permet aussi de vieillir plus longtemps grâce aux progrès de la médecine. L’espérance de vie est aujourd’hui de près de 85 ans pour les femmes et autour de 80 ans pour les hommes. Elle était de 50 ans il y a à peine un siècle. Curieusement, la science agit donc comme cause et comme conséquence, comme le couteau et la plaie de Baudelaire. En effet, la science permet de prolonger la vie ici-bas mais au détriment de la vie là-haut. La science fait que nous voulons et que nous pouvons vieillir.

 

Vieillir en bonne santé financière

Mais mieux vieillir physiquement n’implique pas forcement mieux vieillir financièrement.

On sait que la vieillesse est le salaire que le vivant doit verser s’il ne veut pas mourir. Or ce salaire ne suffit pas. Le vivant doit aussi utiliser un salaire afin de remplir son frigidaire, payer ses crédits, ses impôts. Pour aujourd’hui, pour demain, mais aussi après-demain. Et justement c’est cet après-demain qui pose quelques problèmes d’organisation temporelle.

Notre Homme mortel imagine ce jour où il pourra enfin se poser et profiter du temps qu’il lui reste. Un temps qu’il imagine le plus long possible, pas trop amoindri physiquement et surtout en bonne santé mentale. « Au moral, je ne sens point l’injure des ans, bien que mon corps la ressente ; je n’ai de vieilli que mes vices et leurs organes. » Sénèque.

Notre mortel se pose alors deux questions qui résument ses deux seules angoisses existentielles : Quand ? Comment ? Quand va-t-on m’accorder le droit de me poser ? Comment va-t-on financer mon errance finale ?

Un miracle se produit soudain. Notre mortel étant de type economicus, il réussit l’exploit de rationaliser l’affaire en transformant ces deux questions en une seule question : « Quand est-ce que le financement de mon errance finale sera suffisant pour m’accorder le droit de me poser ? »

Ainsi naquit la question sur l’âge de départ à la retraite, il y a fort longtemps déjà. Depuis, la solution proposée a toujours été assez basique : « si tu veux vieillir plus longtemps, il faut travailler plus longtemps ». Régimes spéciaux, pénibilité, départ anticipé, emploi et retraite cumulés… je baille. Plutôt que la sieste, essayons le pas de côté au risque de faire tiquer.

 

Médecines alternatives

Je sais bien que l’Homme de la Cité a autre chose à faire que de se regarder dans le miroir et de questionner son reflet : « qui suis-je, où vais-je, où j’ai foutu mes clefs… » Mais bon, quand même, plutôt que de s’arracher les cheveux à calculer l’âge de la retraite du capitaine, peut être pourrait-il se poser quelques questions décalées, ne serait-ce que pour détendre l’atmosphère.

Par exemple, vieillir à n’en plus finir. Est-ce vraiment raisonnable ? N’avons-nous pas peur de trouver le temps long ? Au début, on peut toujours justifier l’affaire en invoquant des expériences que l’on a jamais eu l’occasion de vivre et que l’on a désormais tout loisir de réaliser. Mais au bout d’un moment, n’avons-nous pas fait le tour ? Et si c’est pour l’éternité alors n’en parlons pas… L’affaire Makropoulos nous raconte l’histoire de cette femme ayant bu un élixir la rendant immortelle mais qui ne supporte plus l’ennui d’une existence infinie. Cette histoire (imaginaire) tirée d’un opéra a été popularisée par le philosophe de la mort Bernard Williams dans un essai resté célèbre.

Autre exemple piquant, comment être certain que le reste à vivre sera mieux que de ne pas le vivre ? En général, les penseurs de la mort réfléchissent à l’envers : « la mort est une mauvaise chose car elle nous prive de choses à vivre ». Mais certains penseurs de la mort à l’esprit tordu ne voient pas pourquoi la mort nous priverait de choses à vivre qui soient forcement agréables, peut-être au contraire la mort nous sauve-t-elle d’un plus grand malheur ?

Enfin dernier exemple, fumeux. Quelqu’un (qui ?) a dit un jour que celui qui a inventé le mariage n’avait pas prévu que nous vivrions aussi longtemps. Peut-être que celui qui a inventé le départ à la retraite a fait la même erreur ? À moins que ni l’un ni l’autre n’aient fait d’erreur mais qu’ils avaient plutôt prévu une date limite au mortel que nous sommes, un genre de date de péremption à ne pas dépasser. Il y a un peu de cela dans le glaçant Soleil vert. Brr…

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

Esope – La mort et le bûcheron

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  • Oui, profitons de la vie à chaque instant. La retraite c’est demain, peut être. La vie c’est ici et maintenant. Carpe diem.

  • Excellent papier qui remet les choses en perspective.
    Vulnerant omnes, ultima necat

    • « Chaque heure fait sa plaie, et la dernière achève. »
      — (Théophile Gautier, L’Horloge in Revue des Deux Mondes, 1841

      • Aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, confiance inébranlable pour l’avenir (Jean Jaurès).
        Quoique…

  • La retraite par répartition pose un problème pour tous les individus.
    Elle les pousse à vouloir récupérer au maximum leur investissement.
    Les individus devraient être libres de créer leur propre retraite en fonction de leurs aspirations.
    – Il y ceux qui ne voudraient pas cotiser pour profiter à plein du temps présent et travailler le plus longtemps possible pour avoir des revenus en accord avec cette philosophie.
    – Il y a ceux qui voudraient arrêter de travailler le plus tôt possible pour profiter de l’oisiveté que procure une retraite au plus tôt.
    – Il y a ceux qui sont entre les 2 cas précédents.
    Avec un système individuel, chacun, à tout moment de sa vie, serait libre d’épargner plus ou moins en fonction de ses aspirations. Au lieu de ça, tous veulent partir à 55 ans par jalousie égalitariste avec les conducteurs de la SNCF (qui, épuisés par un dur labeur, se font immédiatement embaucher comme conducteur de train de marchandises dans le privé).
    Il est vrai qu’un tel système pose un énorme problème : il n’est pas socialiste, et l’État ne peut pas faire main basse sur l’épargne individuelle. Alors que sur l’épargne collective, c’est « Razzia sur la schnouf » : l’État fait sur les réserves des retraites ce que Mme Hidalgo à fait sur le logement social à Paris.

  • Titre inquiétant? Faut-il arrêter de soigner les vieux? Une question que se posent les ant-boomers, peut-être !

  • Ah la vieillesse ! Même si on en connaît l’issue, on peut vouloir en profiter pour des raisons diverses.
    Au front, deux soldats discutent :
    – Pourquoi tu t’es engagé ?
    – Parce que je suis célibataire et que j’aime la guerre ! Et toi ?
    – Parce que je suis marié et que j’aime la paix !

  • L’espérance de vie c’est peut être 80 ou 85 ans mais en bonne santé c’est 20 ans de moins.
    Il serait intéressant d’avoir les chiffres sur le nombre d’handicapes par le travail.
    Le système est donc tel que quelqu’un qui a travaillé toute sa vie ne peut pas s’arrêter de travailler alors même qu’il a cotisé. Le système est tel que l’on ne peut pas démissionner non plus quand un patron en demande encore et toujours plus. Combien de personnes se sont suicidees, tuées par accident du travail ou ont divorcé car ils se sont sentis bloqués de toute part ?

    Peu de personnes revent de l’immortalité. L’écrasante majorité n’a envie que de se libérer de leur travail et de ne pas mourir d’un cancer avant la retraite.

    -2
    • « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » ; saint Paul, deuxième épître aux Thessaloniciens.

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