Sciences Po : une nomination de directeur révélatrice du mal français

Mathias Vicherat youtube chaine THINKERS & DOERS https://www.youtube.com/watch?v=pkkta22F4yI

La nomination d’un énarque n’ayant pas d’expérience de recherche académique à la tête de Sciences po Paris est révélatrice du mal français.

Par Michel Albouy et Alain-Charles Martinet1.

Traduction, trahison, c’est bien connu. Ainsi va la version française du Guépard !

Sciences Po Paris en a enfin terminé avec son long processus de nomination de son directeur. Il s’agit, sans grande surprise, de l’énarque Mathias Vicherat, 43 ans, issu de la même promotion que le président de la République Emmanuel Macron. Le prestigieux institut avait été fortement secoué en 2020 par l’enquête pour viols et agressions sexuelles visant le constitutionnaliste Olivier Duhamel.

Retour sur la nomination du directeur de Sciences Po Paris

Sur le papier le processus de recrutement est transparent :

La procédure de désignation est établie par le décret n° 2016-24 du 18 janvier 2016 relatif à l’Institut d’études politiques de Paris (article 6) et les statuts annexés au décret n° 2015-1829 portant approbation des statuts de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP).

Elle se déroule en quatre étapes :

  1. Le conseil d’administration de la FNSP et le conseil de l’Institut d’études politiques de Paris mettent en place une commission de proposition.
  2. Un appel à candidatures est publié au Journal Officiel.
  3. Les deux conseils auditionnent le ou les candidat(es) et candidat(s) sélectionné(s).
  4. Lorsque les deux conseils parviennent à un vote concordant, la nomination fait l’objet d’un décret du Président de la République et d’un arrêté du ministre de l’Enseignement supérieur.

Vingt-trois candidats se sont présentés, seulement huit ont été invités à passer l’oral devant la commission de proposition, dont 6 dotés d’une expérience substantielle de direction dans l’enseignement supérieur et trois finalistes ont été sélectionnés.  Mathias Vicherat était le seul des trois candidats finalistes à présenter un profil non universitaire. En phase finale, il ne restait que trois candidatures contre les 23 au départ. Et in fine, c’est un candidat totalement étranger à la recherche et l’enseignement supérieur qui a été choisi.

Une nomination qui en dit long sur la reproduction française des dirigeants

L’Institut d’études politiques de Paris est le creuset de l’élite administrative et politique française. Il suffit pour s’en convaincre de voir le nombre de dirigeants et d’administrateurs de grandes sociétés qui en sont diplômés ainsi que celui des hauts fonctionnaires, sans parler des présidents de la République française qui en sont issus.

En nommant l’énarque Mathias Vicherat, les deux conseils du prestigieux Institut ont envoyé un message très clair : inutile de maîtriser le processus de production pour diriger une organisation. Le carnet d’adresses est beaucoup plus important. À cet égard, le directeur nommé n’est pas en reste comme ses deux prédécesseurs Richard Descoings (1996-2012) et Frédéric Mion (2012-2021) : l’ENA reste un sésame dans notre République.

Le parcours professionnel du directeur nommé est typique des hauts fonctionnaires issus de l’ENA : après un passage dans l’administration préfectorale, il a travaillé à la mairie de Paris dans les équipes de Bertrand Delanoë et d’Anne Hidalgo, avant de passer à la SNCF et enfin chez Danone. On le dit également proche de personnalités de gauche.

C’est fort de ce parcours que le comité de sélection a choisi Mathias Vichera. Certains mettront bien évidemment la richesse et la diversité de ses expériences professionnelles, d’autres verront dans cette nomination la preuve que l’IEP de Paris se rapproche des entreprises et pas n’importe lesquelles : Danone, la célèbre entreprise à mission. Enfin, pour les élèves, cette nomination les conforte dans les marqueurs de la réussite à la française : l’important ce n’est pas la recherche et le savoir mais bien plutôt le réseau qui fera la différence.

Remarquons que l’heureux élu avait été nommé directeur général adjoint à la SNCF sans aucun antécédent en entreprise : ce qui est plafond de verre pour les uns (cadres supérieurs et ingénieurs) devient plancher bien porteur pour d’autres, permettant de rebondir rapidement chez Danone. Notons aussi que ces expériences dans le secteur privé qui ne manquent pas d’émerveiller certains commentateurs ne portent que sur les relations publiques et la communication.

Même si une étudiante déclare qu’elle ne voit pas le rapport entre l’enseignement supérieur et les yaourts, un autre élève, ravi de cette nomination, déclare :

J’avais l’impression que c’était lui le plus apte à prendre cette responsabilité, parce que son CV est parfait. Il a l’air de s’intéresser à pas mal de choses. Il semble moderne. Il a même écrit un mémoire sur le rap ! Chez Danone, avec la gestion des déchets, il a essayé de changer les choses. Je crois qu’à Sciences Po aussi il peut faire évoluer certains sujets.

Alors que les grandes écoles de management (HEC, ESSEC, ESCP, etc.) nomment à leur tête des professeurs de sciences de gestion ayant publié, enseigné et administré établissements ou programmes académiques, l’Institut d’études politiques de Paris se dispense d’une telle obligation pourtant internationale. Le doyen de la prestigieuse Harvard Kennedy School est PhD  économiste reconnu et professeur de politiques publiques, ce qui révèle le gap culturel entre ces deux institutions pourtant relativement proches dans leurs missions.

Peut-être conscient de ses lacunes, le nouveau directeur a d’ailleurs annoncé la création d’un « provost » (administrateur académique en Amérique du Nord), issu de la faculté, ce qui rassure puisque la charge salariale ne devrait pas s’en ressentir.

Le projet du nouveau directeur se situe dans la continuité des précédents dirigeants : ​depuis la mise en place des conventions ZEP sous Richard Descoings, « l’école doit amplifier l’inclusion et la promotion de l’égalité des chances », ​a-t-il écrit dans son dossier de candidature :

L’école doit amplifier l’inclusion et la promotion de l’égalité des chances […] L’abandon du concours, qui a cédé la place à une sélection sur dossier est une décision qu’il faut conforter car la fracture sociale est moins forte au moment de l’oral d’admission.

Naturellement, il insiste aussi sur le développement de la recherche (qu’il ne connait pas), la nécessité de trouver des ressources budgétaires (alors que l’IEP dispose de ressources publiques déjà très supérieures aux universités), l’internationalisation de l’école, mais aussi la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Bref, rien de nouveau à Sciences Po avec cette nomination qui épouse les tendances actuelles de la bien-pensance et qui remet en question le modèle traditionnel de la grande école française qui recrute sur concours écrit.

Et si cette nomination était révélatrice du mal français ?

Nommer un dirigeant parfaitement étranger à ce que produit une organisation n’est pas spécifique à Sciences Po. On connait le phénomène de la reproduction des élites en France et le parachutage dans les grandes entreprises n’est pas nouveau.

On n’imagine pas une grande école aux États-Unis dirigée par un non académique et qui ne connaitrait rien à la recherche et à l’enseignement supérieur par expérience. De même en Allemagne, on n’imagine pas un dirigeant d’entreprise qui n’aurait pas une expérience significative de ses métiers.

En France, et le cas de la nomination du directeur de Sciences Po en est une parfaite illustration, tout se passe comme si on pouvait diriger un établissement d’enseignement supérieur sans avoir l’expérience de ce qu’on y fait réellement, fabriquer des voitures sans rien connaître à cette industrie, ou diriger une SSII sans avoir de connaissances en informatique, etc.

Les études comparatives convergent sur ce contraste. En France : tyrannie du diplôme de trois grandes écoles (X, ENA, HEC), faible présence des autres écoles, exclusion de l’université, sélection précoce et sésame à 22 ans, parachutages récurrents qui découragent les carrières internes.

En Allemagne, absence de voie royale (les dirigeants des 100 premières entreprises émanaient de 21 des 25 universités existantes et aucun lien statistique n’a pu être établi entre un établissement et la réussite de 6500 dirigeants docteurs ; grande diversité des parcours et spécialités, notamment scientifiques, légitimité académique doublée d’une expérience industrielle, sélection après le doctorat (à 28 ans), un tiers de dirigeants « montagnards » et peu de passages privé/public.

La Suisse a été l’objet d’une forte internationalisation de ses dirigeants (50 %). Si la montée des diplômés de second cycle, de troisième cycle et de MBA est patente, il subsiste une grande diversité de parcours aboutissants à quatre types de dirigeants : les familles fondatrices, les « montagnards », les montagnards dotés de MBA, les managers internationaux issus des fusions-acquisitions.

Ce système de recrutement typiquement français qui tourne le dos à l’expérience significative du terrain et qui donne la prime à des diplômés d’écoles administratives comme l’ENA constitue un véritable mal français et ne peut être étranger à la désindustrialisation du pays et l’explication de fusions-cessions défavorables au pays. Au lieu de promouvoir l’expérience acquise sur longue période on privilégie les diplômes de trois écoles et l’entre soi, parisien de préférence.

C’est ainsi que certains parcours de dirigeants s’apparentent à des sauts de grenouilles allant de poste en poste au gré des opportunités et des rencontres. Si la recherche internationale sur la gouvernance, notamment actionnariale, a beaucoup documenté le risque d’enracinement des dirigeants, l’examen clinique de nombre d’entreprises performantes, allemandes, suisses, autrichiennes, scandinaves, montre a contrario combien une présence suffisante des dirigeants se révèle capitale.

Une lueur d’espoir… ou de naïveté : cette désignation d’un énarque succédant à deux énarques à la tête d’un grand établissement d’enseignement supérieur et de recherche est sans doute la dernière de ce mal français puisque la suppression de… l’ENA a été actée. À défaut, on pourra continuer à méditer sur l’hypocrisie organisationnelle et l’importance d’une saine gouvernance, fortement documentées par la recherche internationale en sciences de gestion dont on pourra suggérer la lecture aux instances de Sciences Po.

 

  1. Professeurs émérites des universités en sciences de gestion
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