Emmanuel Macron, héritier du despotisme éclairé ?

Emmanuel Macron (2019-10-09) 03.jpg — Пресс-служба Президента Российской Федерации, Creative Commons Attribution 4.0

Loin d’être un dictateur, Emmanuel Macron est plutôt l’héritier du despotisme éclairé.

Par Gérard-Michel Thermeau.

On le sait, Emmanuel Macron est très agacé par les accusations de dictature portées contre son gouvernement si bienveillant et éclairé. Il a sans doute raison. Loin d’être un dictateur, notre Président bien-aimé est plutôt l’héritier du despotisme éclairé.

J’avais eu la curiosité de ressortir un livre de François Bluche lu il y a longtemps, mon édition datant de 1985, intitulé justement Le Despotisme éclairé. En dépit de l’écart des siècles et des situations, je ne sais pourquoi, cela m’a évoqué nos temps covidiens. Voici quelques lignes inspirées par cet ouvrage remarquable qui gagne à être lu et médité.

Montesquieu avait été le premier dans son Esprit des Lois à faire un sort au despotisme comme une réalité autonome, distincte de la monarchie. Le despote n’a-t-il pas le souci de l’ordre et de la sécurité ? Les physiocrates, ces « libéraux » uniquement préocupés d’économie, vont donner ses lettres de noblesse au despotisme, bon à condition qu’il soit éclairé. D’ailleurs, n’a-t-on pas vu récemment leurs héritiers chanter les louanges de la politique liberticide des temps covidiens ?

Frédéric II, père du despotisme éclairé

Triomphant au XVIIIe siècle, le despotisme éclairé doit tout ou presque au génie d’un homme, Frédéric II roi de Prusse. Rejetant résolument le droit divin, il écrit, en français comme toujours, dans son Essai sur les formes de gouvernement (1781) :

Le souverain représente l’État ; lui et ses peuples ne forment qu’un corps […]. Le prince est à la société qu’il gouverne ce que la tête est au corps : il doit voir, penser, agir pour toute la communauté, afin de lui procurer tous les avantages dont elle est susceptible.

Diderot a bien saisi le rôle des ministres pour le despote dans ses Principes de politique des souverains (écrits en 1774) : « Point de ministres chez moi, mais des commis ». Si Frédéric est adepte du Contrat social c’est qu’il juge la volonté du peuple chose abstraite, et donc peu dangereuse pour l’État, alors que l’exécutif gouvernemental pèse lui comme une réalité des plus concrètes. Le despotisme éclairé est avant tout une religion de l’État.

Joseph II veut faire le bonheur des gens malgré eux

Le plus fidèle et admiratif du roi de Prusse fut l’empereur Joseph II, joyeusement caricaturé en imbécile incompétent par Milos Forman dans Amadeus. Le frère de Marie-Antoinette, brouillon, superficiel, peu intelligent mais très ambitieux, est le type même du bureaucrate.

Le prince de Ligne nous assure :

Il ne savait ni boire, ni manger, ni s’amuser, ni lire autre chose que des papiers d’affaires. Il gouvernait trop et ne régnait pas assez…

On doit à ce Habsbourg cette déclaration qui sonne très actuelle :

On doit faire le bonheur des peuples, même malgré eux et de même que dans la république domine le despotisme de la loi, il faut que dans la monarchie règne le despotisme des principes.

Le fils de Marie-Thérèse écrit à son frère : « Vous savez mon fanatisme pour le bien de l’État. »

On ne saurait être plus désintéressé, plus soucieux du bien public.

Minutieux et tracassier, il crée une fonction publique jusque là inexistante dans les États des Habsbourg. Dès 1781, il instaure un régime de fiches individuelles : la police règle l’avancement des fonctionnaires. La mise en fiches est un péché mignon du despotisme éclairé.

Avoir rendu heureux si peu d’hommes malgré tant d’efforts

À la différence de Frédéric II, seul monarque véritablement tolérant de son temps, Joseph II pratique l’immixtion incessante dans les affaires ecclésiastiques.

Comme l’explique le chancelier Kaunitz :

Une religion quelconque dans un État doit son existence au consentement de la puissance souveraine qui a trouvé bon de l’y admettre sur un pied déterminé.

L’empereur qui aime descendre dans les détails, impose l’horaire des cérémonies religieuses et précise le nombre des cierges de l’autel en fonction de la liturgie.

Un jour de lucidité, Joseph II s’était composé une épitaphe :

Ici repose un prince dont les intentions étaient pures, mais qui eut le malheur de voir échouer tous ses projets.

Sur son lit de mort, il laissait échapper :

Tout ce qui me peine, c’est d’avoir rendu heureux si peu d’hommes malgré tant d’efforts.

C’est là un des problèmes du despotisme éclairé.

L’atmosphère de contrainte et de méfiance provoquée par la brutalité de ses méthodes explique largement cet échec. Un fonctionnaire constatait : « Partout l’incendie couve sous la cendre. » Les paysans en partie émancipés par leur monarque comprenaient bien où tout cela les menait, ainsi les Tchèques : « Nous échappons à la tyrannie des seigneurs pour tomber dans celle du roi. » Pour être éclairé, le despotisme n’en est pas moins despotique.

Le despotisme éclairé, le plus parfait des gouvernements

Frédéric a été célébré par Voltaire et d’Alembert, Catherine II par Diderot, quant au baron Grimm il a dû chanter les louanges d’à peu près tout le monde.

N’a-t-il pas écrit dans sa Correspondance littéraire en 1767 :

On a dit que le gouvernement d’un despote éclairé, actif, vigilant, sage et ferme, était de tous les gouvernements le plus désirable et le plus parfait, et l’on a dit une vérité. Mais il ne fallait pas l’outrer. Moi aussi j’aime de tels despotes à la passion.

Pour les intellectuels du temps, les « philosophes » des Lumières, le despotisme est légitime dès lors qu’il est employé à des vues de progrès.

Notons d’ailleurs que tous les despotes éclairés, de Joseph II à la grande Catherine de Russie favorisent la vaccination alors balbutiante. De même qu’ils favorisent l’égalité devant la loi, l’adoucissement du droit pénal ou la tolérance religieuse. Qui peut nier leurs trop « bonnes intentions » ? Le despotisme éclairé aime à se parer de toutes les vertus.

Mais comme l’écrit François Bluche :

Avec le despotisme éclairé, l’État s’est fait Dieu.

Et nous n’en sommes visiblement toujours pas sortis.

À lire : Fédéric Bluche, Le despotisme éclairé, Fayard 1969, nouvelle édition revue et augmentée, 1985, coll. Pluriel, 388 pages

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