La réindustrialisation à marche forcée est une mauvaise idée

OPINION : la désindustrialisation est une bonne chose qui rend le pays plus riche. Et une réindustrialisation contrainte par l’État rendrait sans doute la France plus pauvre.

Par Fredrik Segerfeldt.

La réindustrialisation est la tarte à la crème du débat politique. L’affaiblissement du paysage industriel français est considéré comme une expression du déclin global du pays. Il est évoqué dans la campagne en vue de l’élection présidentielle, en l’occurrence, aussi bien par Anne Hidalgo, Éric Zemmour qu’Emmanuel Macron : « Si seulement on pouvait reprendre le contrôle du développement économique, fermer les frontières et rouvrir les usines, la France se dresserait de nouveau. »

Cependant, la désindustrialisation est une bonne chose qui rend le pays plus riche. Une réindustrialisation contrainte par l’État rendrait sans doute la France plus pauvre.

Examinons cela en regardant dans un premier temps l’histoire contemporaine du pays, et dans un deuxième temps en comparant la France à d’autres pays du monde.

Une bonne partie du discours sur ce thème trouve son origine dans la nostalgie des Trente Glorieuses, où le général de Gaulle, les ingénieurs et les ouvriers du pays faisaient la promotion de la France dans le monde entier. L’industrie française était alors encore en bonne santé. Depuis, la mondialisation et le développement technologique l’ont fait couler.

La réindustrialisation n’est pas obligatoirement nécessaire

Cela est en partie vrai. La part du secteur manufacturier, ce que la Banque mondiale appelle « la fabrication », du produit intérieur brut (PIB) est passée de 22,5 % en 1960 à 9,3 % aujourd’hui. Toutefois, le niveau de vie moyen des Français est aujourd’hui 3,5 plus élevé qu’en 1960. La désindustrialisation a donc été accompagnée d’un PIB par tête sans cesse croissant.

 

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Source : World Development Indicators

Il ne s’agit pas ici de coïncidence : la valeur ajoutée d’un travailleur intellectuel, qu’il s’agisse d’un ingénieur ou d’un informaticien, est supérieure à celle d’un ouvrier dans le secteur industriel. C’est d’ailleurs pour cela que le salaire des premiers est plus élevé que celui du dernier.

Depuis la Révolution industrielle, le changement structurel des économies des pays européens est au cœur de l’amélioration de notre pouvoir d’achat. Nous sommes passés des mines de charbon par l’industrie textile à une économie de services, tout en devenant plus riche. Plus on cesse des activités moins productives, au profit des activités plus productives, plus la richesse du pays augmente.

Or, puisque la croissance économique a démarré avec la Révolution industrielle, nous associons, comme par instinct, l’amélioration du niveau de vie à l’industrie. On dit toujours, bien que moins souvent désormais, des pays industrialisés pour désigner les nations dotées des niveaux de vie les plus élevés. C’est une perspective à actualiser.

Considérons huit pays « industrialisés » et le rôle que la fabrication y joue depuis 1980. (Ce sont les huit pays occidentaux pour lesquels il y a des données.)

Comme on peut le voir ci-dessous, le reste du monde riche a vu une évolution proche à celle de la France.

Source : World Development Indicators. Les huit pays : Autriche, Danemark,  Finlande, France, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas et Suède.

Le cas de l’Allemagne

Le pays de référence dans cette discussion reste l’Allemagne. Certes, l’industrie joue un rôle important outre-Rhin, mais, avec l’Autriche, elle est une exception. C’est dans la partie orientale de notre continent que se trouvent la plupart des emplois industriels. En règle générale, les pays européens plus industrialisés que la France sont donc bien plus pauvres.

Source : World Development Indicators

Il faut se le rappeler, l’Allemagne ne fait pas partie des pays les plus riches du monde occidental. En effet, le PIB par tête allemand est bien inférieur non seulement à celui des États-Unis, mais aussi à celui de la plupart des autres pays d’Europe du Nord, comme les pays nordiques, les Pays-Bas et la Suisse.

De plus, ce qui distingue l’économie allemande aussi bien de l’économie hexagonale que des autres économies de l’Europe du Nord, ce ne sont pas des grands groupes industriels, mais le « Mittelstand », c’est-à-dire les PME, pour la plupart des entreprises moyennes plutôt que petites, et souvent des sous-traitants des multinationales allemandes. Rappelons aussi que le faible taux de chômage de l’Allemagne n’est pas lié à la force industrielle du pays, mais aux réformes sociales structurelles mises en œuvre au début des années 2000.

Considérons maintenant 33 pays membres de l’OCDE pour lesquels des données sont disponibles. D’un côté on prend la part du secteur manufacturier du PIB, et de l’autre côté le niveau de vie (PIB par tête). Comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous, la corrélation est négative.

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* PIB par tête, $, en parité de pouvoir d’achat, 2019
** En pourcentage du PIB
Source : World Development Indicators.

Du trumpisme français

Le discours français sur la réindustrialisation ressemble à celui de Donald Trump : une combinaison de nostalgie erronée et de nationalisme mal fondé. Selon ce point de vue, le problème c’est la mondialisation et les autres pays. Or, la vaste majorité des emplois industriels n’a pas disparu à cause de la délocalisation ou de la concurrence internationale, mais grâce au développement technologique, c’est-à-dire ce qui nous a rendu plus riches.

Il est temps pour les Français d’abandonner le fétiche de l’industrie, et surtout d’oublier l’idée qu’une réindustrialisation conduite par l’État aiderait le pays à rattraper l’Allemagne. Un tel projet risquerait, en fait, de rapprocher la France plutôt à la Roumanie ou à la Slovaquie. La majorité des économies où l’industrie pèse le plus sont en effet des pays qui font partie de la classe moyenne globale.

La Banque mondiale répartit les économies du monde en quatre groupes : faible revenu, revenu intermédiaire de la tranche inférieure, revenu intermédiaire de la tranche supérieure et revenu élevé.

Voici le poids de l’industrie dans chaque catégorie :

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Source : World Development Indicators. Année 2019. Il n’y a pas de données pour la fabrication dans les pays de faible revenu.

Une économie qui vise à se réindustrialiser court donc le risque de se retrouver dans la catégorie de « revenu intermédiaire ». La plupart des Français trouvent sans doute que c’est un chemin à éviter.

 

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