Libéralisme : Français, adoptez les réformes suédoises

Stockholm National Day by Claudia Schillinger (Creative Commons CC BY-ND 2.0) — Claudia Schillinge, CC BY-ND 2.0

OPINION : la France est réticente au libéralisme et à la mondialisation. Tribune de Fredrik Segerfeldt qui apporte un point de vue suédois.

Par Fredrik Segerfeldt.

Chers Français,

L’écrivain suédois Vilhelm Moberg a écrit une tétralogie sur l’émigration suédoise vers l’Amérique. Environ un quart de la population a abandonné le petit pays arriéré du nord entre 1870 et 1920. Vous ne feriez jamais une épopée nationale d’une série de romans sur le départ de la France. Votre attachement à sa grandeur est trop importante. Mais nous sommes comme ça. Comme on le verra dans cette lettre, notre arrogance se situe à un autre niveau.

Le quatrième livre de la série de Moberg s’intitule La dernière lettre au pays natal. On y rencontre une femme âgée face à la mort. Déjà dans sa jeunesse, elle avait quitté l’ancien pays, mais n’a jamais réussi à s’habituer ou à s’adapter au nouveau. Elle n’a jamais vraiment appris l’anglais. La Suède lui manque, ainsi que le pommier astrakan chez elle dans le sud du pays. Et à l’extérieur, les petits-enfants courent dans tous les sens, parlant anglais entre eux.

L’arrogance française

Son prénom est Kristina, mais parfois je me demande si ça ne devrait pas être Marianne. En 1967, votre chef d’État, Charles de Gaulle, en visite au Canada, a appelé au séparatisme français ou francophone : « Vive le Québec libre », a-t-il dit. Comme s’il ne pouvait accepter la perte de la guerre du XVIIIe siècle contre l’Angleterre.

Pendant un certain temps, durant les années 1990, j’ai vécu dans l’État américain du Wisconsin, dans une ville au nom français d’Eau Claire. Deux autres villes de cet État portent des noms d’origine française, Lacrosse et Fond du Lac. C’est donc une région où de nombreux Français ont vécu, mais elle est avant tout scandinave. C’est particulièrement vrai du Minnesota voisin, avec Lindstrom, la ville la plus célèbre à consonance suédoise. Mais il y en a d’autres.

Le chef de l’État suédois, le roi Carl XVI Gustav, de la famille française Bernadotte, s’est rendu à plusieurs reprises dans le Minnesota, notamment à Lindstrom et à l’université Gustavus Adolphus College, du nom du roi suédois de notre époque de grandeur, le XVIIe siècle, Gustav II Adolf. Avec entre autres, le soutien financier de Colbert, il a fait couler le sang en Allemagne, mettant le feu au pays pendant la guerre de Trente Ans.

Lors de ses visites, Carl XVI Gustav s’est abstenu de suggérer que le Minnesota devait sortir des États-Unis pour renforcer la position suédoise dans le monde, et de prononcer une phrase dans le style de « Vive le Minnesota libre ». S’il avait dit cela, il aurait rencontré ici et là un mélange de surprise et d’embarras, et s’il l’avait fait en suédois, personne ne l’aurait compris. L’héritage suédois y est à peine perceptible.

Alors, chers Français, il se peut que votre souci constant de vous-mêmes vous ait sauvé de l’extinction de la part du géant anglo-saxon. Vous faites peut-être raison chose d’insister sur la préservation de votre unicité. Après tout, au Québec, on parle toujours français.

De plus, je vous comprends sur le plan personnel. Je me suis aussi senti étranger toute ma vie, refusant de m’identifier à des catégories et des organisations, de suivre des règles rarement prononcées, mais toujours présentes. Je comprends l’instinct de résistance. Au fait, j’appelle cela le libéralisme.

Il y a aussi quelque chose de charmant dans le fait que vous refusez de vous adapter, que vous suivez obstinément votre propre chemin, même si vous restez la plupart du temps immobile. Prenons l’exemple de Citroën. Comme les pays de l’Est pendant la guerre froide, le président français s’est vraiment démarqué en arrivant dans son étrange limousine. Même vous ne pouvez pas penser que cette voiture est digne d’un chef d’État. Mais nous, Suédois, ne devrions peut-être rien dire, car la direction politique de la RDA se faisait conduire en Volvo.

Le village gaulois

Chers Français, vous connaissez évidemment Astérix mieux que moi, mais l’image qui me vient à l’esprit quand je pense à votre attitude envers le reste du monde est cette loupe qui cible le petit village, le seul de toute la Gaule que les Romains n’ont pas réussi à conquérir. De la même manière, vous n’avez pas du tout l’intention de vous prosterner, même si l’empire dont l’expansion menace votre indépendance cette fois n’est pas le romain, mais l’américain : les États-Unis, le commerce mondial, internet, les GAFA et la langue anglaise. « Ils sont fous ces Ricains. »

C’est charmant, je l’avoue. Même si vous m’énervez avec vos particularités, j’éprouve un sentiment de sympathie dans mon for intérieur. L’outsider refuse de s’incliner. Le problème est que vous n’avez pas de potion magique. Et que, contrairement à Astérix, Obélix & co, vous avez l’ambition d’être une puissance mondiale, de diriger. C’est contradictoire, cela ne tient pas.

Chers Français, on pourrait penser qu’il suffirait de vous accorder un peu plus de liberté et d’accéder à ce que le monde extérieur et surtout les Yankees ont à offrir. Mais j’ai compris que mon idéologie n’est pas la vôtre. Et je pense qu’il n’est pas rentable d’essayer de vous convaincre, tant l’anti-mondialisme, l’anti-américanisme, l’étatisme, le dirigisme, l’anti-libéralisme, l’anticapitalisme et votre volonté de résister sont profondément enracinés. Le mot français résistance fait à la fois référence à la Seconde Guerre mondiale et à une attitude générale. Vous aimez ça.

Ce qui est étrange est que vous embrassez la liberté dans la plupart des autres domaines. Vous êtes pourtan le pays de Charlie Hebdo, de la Révolution française, de la liberté d’expression et de conscience, des droits de l’Homme. Mais quand il s’agit d’économie, vous n’avez pas vraiment capté.

Le rejet du libéralisme est une impasse

Je remarque que je tourne autour du pot, que je ne semble jamais arriver à ce que je veux vraiment dire. L’essentiel est que vous ne pourrez jamais diriger sans être parmi les meilleurs. Vous ne pourrez jamais être parmi les meilleurs sans libéraliser. Et vous détestez les libéralisations. C’est pourquoi vous ne dirigerez jamais. C’est votre aversion pour la liberté économique qui est à l’origine de votre déclin.

Laissez-moi présenter quelques données, comparant la France aux autres pays de l’OCDE.

En niveau de vie (PIB par tête), vous êtes seizième, loin derrière les États-Unis et les pays d’Europe de Nord.

En liberté économique, vous occupez la 42e place.

En compétitivité, vous trainez à la 32e place, entre la Tchéquie et la Lituanie.

En revanche, aussi bien en pression fiscale (revenus fiscaux comme pourcentage du PIB) qu’en dépenses publiques pour la protection sociale en pourcentage du PIB, 2018 vous êtes Numéro un.

Donc, si vous voulez être une puissance de premier plan, abandonnez l’étatisme et le dirigisme. Modifiez votre attitude envers la plupart des sujets, y compris vous-mêmes et votre État. Adoptez l’ouverture.

Vous pouvez alors objecter que l’expérience de la Chine a montré que je me trompe. Les Chinois sont sur le point de conquérir le monde grâce à leur État et à leur dirigisme, et s’ils le peuvent, les Français devraient pouvoir le faire aussi. Mais la Chine a commencé à se développer parce que l’État s’est retiré, laissant à ses citoyens un peu plus de liberté pour créer de la valeur. Et c’est toujours un pays pauvre. Le Chinois moyen ne possède qu’environ un tiers du pouvoir d’achat du Français moyen. C’est le nombre de Chinois, et non leur niveau de vie, qu’il faut prendre en compte.

L’exemple suédois : une remontée grâce au libéralisme

Je vis dans un pays qui a en partie fait le chemin que vous devez faire.

Vous êtes obsédés par votre version des Trente glorieuses et le déclin qui a suivi. Puisque vous êtes un peu insulaire dans votre vision du monde, vous ne semblez pas être conscient que pratiquement tout le monde occidental a vécu la même chose, la Suède un peu plus que la plupart des autres.

Au début, les années 1950 et 1960, nous avons connu une croissance forte qui a ensuite pris fin. Entre 1975 et 1995, les salaires réels suédois et le niveau de vie sont restés les mêmes, ont stagné durant deux décennies. Nous sommes devenus un pays industriel de deuxième ordre. Au début, la Suède était comme la Suisse, à la fin, comme l’Italie. Mais nous avons appris une leçon et nous avons changé. Nous avons libéralisé, privatisé et mis en œuvre une variété de réformes institutionnelles et structurelles. Depuis lors, les salaires réels ont augmenté de plus de 66 %.

Vous auriez besoin de suivre un trajet similaire mais vous semblez refuser d’accepter la concurrence, le dynamisme et le libre-échange. Vous ne voulez pas d’un système de retraite fonctionnel qui ne sape pas l’économie et n’endette pas les générations futures. Une banque centrale indépendante et une discipline budgétaire vous ont été imposées par Bruxelles. Ou vraiment, c’était Berlin, pour que les Allemands vous prêtent leur crédibilité à travers l’euro.

Chers Français, vous êtes donc confrontés à un choix.

Soit la résignation, l’abandon des ambitions puis la décadence. Vous pourrez alors continuer comme d’habitude et devenir ce petit village gaulois sympa, un peu unique, d’un bon goût et d’une grande élégance, mais sans potion magique. Et donc sans la capacité de diriger.

Soit vous embrassez la dynamique de l’économie libérale, son pouvoir créatif quelque peu chaotique, l’esprit d’entreprise, l’ouverture et la transformation. Vous acceptez que le commerce international élève le niveau de vie, qu’il est bon qu’un pays riche se désindustrialise.

Vous ne perdrez pas votre identité ou votre caractère unique simplement parce que vous vous donnez plus de liberté. Au contraire, avec davantage de dynamisme, la culture française, sa langue et sa littérature, prendront une place encore plus grande dans le monde. J’adorerais revenir dans un pays qui a gardé ses cafés et ses boulevards. Qui est doté des meilleurs musées du monde, mais qui n’en est pas un.

Chers Français, ce sera ma dernière lettre pour vous. J’ai confiance en vous. Je suis convaincu que la culture française a quelque chose d’important à apporter au monde. Mais pour revenir sur la bonne voie, vous devez être pragmatiques, renouer avec votre bel héritage libéral et embrasser aussi bien la liberté que le monde qui vous entoure. Sinon, cela n’ira pas. Allez !

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