Zemmour : girondin ou jacobin ?

Si Éric Zemmour est un socialiste et un jacobin, c’est parce qu’il donne une priorité absolue à la Cité. Le droit de l’État s’est ainsi substitué à l’État de droit.

Par Jacques Garello.

Aujourd’hui tout est devenu citoyen : entreprise citoyenne, école citoyenne, police citoyenne, banque citoyenne, bref on attend de tous un comportement citoyen.

Cela fleure bon 1789 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Et dans le jargon politique, il n’y a guère que les valeurs républicaines qui puissent disputer au terme citoyen ce succès de mode. Mais des puristes ont fait remarquer que dans la langue française le mot citoyen est un substantif, utilisé maintenant comme un adjectif, au lieu et place du mot civique. Simple erreur grammaticale ? Pour des esprits chagrins un citoyen est un homme jouissant de droits individuels dans le cadre d’une cité, un homme citoyen est un homme ayant le devoir de se conformer aux lois et intérêts de la cité.

La différence est ancienne, elle remonte au débat entre jacobins et girondins, voire entre Antigone et Créon. La différence est fondamentale, et l’on ne saurait mieux la saisir aujourd’hui qu’à travers la pensée d’Éric Zemmour1

Si je suis un libéral et un girondin, c’est parce que j’ai une certaine idée de la dignité de la personne humaine. Je la vois par nature nantie individuellement de droits universels et imprescriptibles, découlant précisément de sa nature même, lui permettant de vivre comme un homme. Locke avait identifié ces droits : droits à la vie, à la liberté, à la propriété. Le rôle de la Cité est alors de les faire respecter par des lois justes, afin d’éviter que les droits des uns soient violés par les autres. Des lois justes assurent l’égalité de tous devant la loi, l’isonomie, ce que les libéraux nomment encore l’État de droit.

Zemmour le jacobin

Si Éric Zemmour est un socialiste et un jacobin, c’est parce qu’il donne une priorité absolue à la Cité, comme si par l’effet d’un contrat social jadis évoqué par Hobbes et Rousseau, les individus avaient abandonné leurs droits et leur sort entre les mains de l’État. Le droit de l’État s’est ainsi substitué à l’État de droit.

Voilà sans doute ce qui fait une partie de l’éphémère succès du peut-être candidat Zemmour. Voilà aussi ce qui fait son danger mortel pour les libertés.

Le succès vient de ce que Zemmour parle de l’ordre public, des lois de la République, et de la souveraineté nationale. Ce discours vient à point nommé dans un pays où n’importe qui fait n’importe quoi, où le droit n’est plus respecté, où le patriotisme et La Marseillaise sont ignorés, voire méprisés, dans une France qui ne connaît plus ni paix intérieure ni prestige extérieur. Remettre de l’ordre dans la rue, dans l’école, dans la justice, dans les alliances : voilà sans doute à quoi aspirent beaucoup de Français. Aspiration légitime, mais le discours de Zemmour nous indique-t-il le prix qu’il veut faire payer pour la satisfaire ?

Le comportement citoyen voulu par Zemmour

Le prix, c’est que les Français aient un comportement citoyen, c’est-à-dire se plient à un modèle défini par les gouvernants. Les droits des citoyens ne sont plus que des devoirs. Et s’il est vrai que tout droit implique un devoir, les exigences posées par les jacobins sont extrêmes. Dans la nouvelle Déclaration des Droits proposée par Sieyès en 1790, n’avaient de droits que ceux qui se comportaient en « bons citoyens », une qualité que seuls les gouvernants peuvent apprécier.

Cette Déclaration ne fut pas votée, mais elle inspira Robespierre : malheur à ceux qui ne se conformeraient pas aux lois de la République et seraient ainsi traîtres à la Nation menacée la citoyenneté devient alors une « ardente obligation ». Pour mettre la France en ordre, il faut mettre les Français en rang. Voilà « l’égalité » dans sa nouvelle acception : non plus l’égalité devant la loi, mais l’uniformité organisée par le législateur et le gouvernement.

Il s’agit d’une dramatique inversion des relations entre les citoyens et le pouvoir. Alors qu’à l’origine les droits étaient reconnus et proclamés pour protéger les citoyens contre les abus du pouvoir politique, désormais ils n’ont de réalité qu’à travers la soumission au pouvoir politique. Dans un pays comme le nôtre où la politique a tout envahi, c’est se tromper de sens et aggraver la situation que de vouloir renforcer encore le poids quotidien de la politique.

Exiger de l’entreprise qu’elle ait un comportement citoyen, c’est lui demander d’agir contre ses intérêts propres et oublier ses impératifs de profit et de gestion pour sacrifier à l’intérêt général qui est de réduire le chômage – en oubliant que c’est le pouvoir politique qui, au nom dudit intérêt général, a créé le chômage en empêchant les entreprises de fonctionner normalement, c’est-à-dire sous le contrôle du marché.

On pourrait facilement démontrer aux Français inquiets de la situation actuelle qu’elle n’a pour cause que les débordements de la puissance publique. L’insécurité et l’immoralité ? Faillite du système éducatif de l’État, incapacité de l’État à gérer la justice, la police et les prisons. Le déclin du droit et l’ignorance des lois ? Hypertrophie des textes, accumulation des passe-droits, démagogie électorale. Quand la loi n’est plus respectable, elle n’est plus respectée. Les menaces sur l’honneur et la grandeur de la France ? Corruption des hommes de l’État, complaisance diplomatique à l’égard des barbares et des terroristes, trahison de nos amis, irrespect du droit international.

C’est donc la faillite de la société politique, c’est le mythe de l’intérêt général, c’est la méthode du tout-État qui nous ont conduits là où nous en sommes.

Faut-il plus ou moins de citoyenneté ?

Sans doute davantage s’il s’agit de la citoyenneté girondine, celle qui met les gouvernants sous le contrôle de citoyens vigilants et actifs.

Sans doute moins si l’on pense à la citoyenneté jacobine, celle qui met les citoyens sous le contrôle de gouvernants irresponsables et omniprésents.

Une vision autoritaire

Voyons d’ailleurs où voudrait nous conduire le citoyen jacobin Éric Zemmour.

En fait, l’ordre public auquel Éric Zemmour invite les Français est du genre de celui qui régnait à Varsovie. Les Français rassurés par un État fort et souverain, c’est-à-dire la manière forte pour les garder à l’abri de tout écart : la sécurité des prisonniers.

Il existe une convergence troublante entre les projets de Zemmour et ceux de l’extrême droite nationaliste. Dans sa pétition pour l’ordre public répressif, pour les « valeurs de la République », pour la souveraineté nationale, Zemmour se rapproche incontestablement de l’électorat du gaullisme de gauche, de la droite populaire de Marine Le Pen, et de la droite conservatrice de Marion Maréchal Le Pen2. Rien d’étonnant à ce qu’il leur prenne une grande partie de ces diverses clientèles. Mais il ajoute sa touche personnelle de marxiste impénitent, de militant socialiste. Comment pourrait-on bien appeler l’alliance du nationalisme et du socialisme ?

Éric Zemmour s’inscrit dans la grande tradition des totalitaires de tous les pays, de ceux qui pensent qu’il faut former le « citoyen nouveau » pour créer la Cité radieuse.

Dans un autre registre, Saint Augustin avait écrit :

Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité céleste.

En le parodiant, on pourrait dire aujourd’hui :

Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de l’État jusqu’au mépris du droit fit la cité socialiste ; l’amour des hommes jusqu’au mépris de la politique fit la cité libre.

  1. J’avais écrit une partie de cet article lorsque Jean Pierre Chevènement avait fondé le Mouvement des Citoyens. D’ailleurs à plusieurs reprises Éric Zemmour a évoqué les liens étroits qu’il avait entretenus avec l’ancien ministre de l’Éducation nationale, puis de l’Intérieur, puis de l’Industrie. L’un des rédacteurs du Programme commun de la gauche, JPC est demeuré fidèle à un schéma de rupture avec le capitalisme.
  2. On peut dire aussi de Viktor Orban, depuis le congrès démographique de Budapest
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