Présidentielles 2022 : Zemmour rebat les cartes mais rétrécit le débat

Screenshot 2021-09-30 at 08-43-19 ERIC ZEMMOUR, JUSQU'OÙ PEUT-IL ALLER - INTERVIEW COMPLÈTE - YouTube — LCI on Youtube,

La candidature non-confirmée de Zemmour a pour effet délétère de réduire le débat sur l’avenir de la France au seul sujet de l’immigration positionnée un peu trop facilement, un peu trop démagogiquement, comme l’unique cause de tous nos maux.

Par Nathalie MP Meyer.

Pendant des mois d’affilée, les Français ont placé le Président sortant Emmanuel Macron (LREM) et son adversaire malheureuse de 2017 Marine Le Pen (RN) très nettement en tête de leurs intentions de vote au premier tour de la future élection présidentielle de 2022. Une perspective qui ne les ravissait guère puisque dans le même temps, ils étaient aussi 70 % à souhaiter un autre duel de second tour. Et puis Zemmour est arrivé…

Au début de ce mois, Macron et Le Pen étaient encore à 24 et 23 % respectivement quand leur premier challenger Xavier Bertrand (droite) plafonnait à 16 %. Mais voilà que depuis que la candidature non-confirmée du journaliste et polémiste Éric Zemmour est testée dans les sondages, Marine Le Pen ne cesse de perdre du terrain tandis que le nouveau venu ne cesse d’accumuler les points.

Zemmour dans les sondages

Dans la dernière livraison du baromètre présidentiel Harris Interactive pour le magazine Challenges publié le 28 septembre dernier, Éric Zemmour grimpe à 13 %, Jean-Luc Mélenchon également, Marine Le Pen tombe à 16 % et Xavier Bertrand résiste à 14 % :

Zemmour

Autrement dit, le niveau requis pour accéder au second tour vient de chuter dans des proportions telles que quatre candidats peuvent maintenant se dire qu’ils ont leurs chances d’affronter le sortant : Marine Le Pen, bien sûr, mais également Xavier Bertrand (à supposer qu’il soit bien le candidat de la droite), Éric Zemmour qui fait une percée spectaculaire sans être officiellement candidat, et Jean-Luc Mélenchon (LFI) dont la remontée consécutive à son débat avec le précédent n’est pas négligeable.

Outre que tout cela nous promet une bonne dose de suspense dans les semaines qui viennent, il sera intéressant de voir si l’échec de Sandrine Rousseau à la primaire des écologistes peut avoir un effet positif sur le score de Mélenchon en rabattant vers lui des électeurs verts radicaux déçus par la candidature plus « conventionnelle » de Yannick Jadot (conventionnelle pour des écologistes, naturellement). Voir Mélenchon accéder au second tour consécutivement à l’effet Zemmour sur Marine Le Pen est un dégât collatéral qu’on ne peut exclure.

Pour l’instant, la dynamique électorale se trouve effectivement chez lui et chez Zemmour qui ont débattu ensemble quand la droite et l’extrême droite, complètement déboussolées, ne savent plus si elles doivent surenchérir sur le thème de l’immigration ou si elles doivent au contraire faire barrage.

Mais ce qui surprend le plus, c’est de voir à quelle vitesse la candidature Le Pen s’est effondrée. Solidement accrochée à son socle de 24 à 27 % des voix depuis les élections européennes de 2014, on la croyait insubmersible. Qu’Emmanuel Macron fasse un pas de trop dans la démagogie progressiste, et l’on voyait ses soutiens s’exclamer sur twitter et ailleurs : c’est tout bon pour Marine !

Or voilà qu’elle vient de perdre une petite dizaine de points en quelques jours tandis que Zemmour en a gagné 13 en piochant largement dans son électorat (et à la marge chez Dupont-Aignan et chez Bertrand).

Comment cela est-il possible ?

Comme je l’écrivais en 2016 dans le contexte de la future élection présidentielle de 2017, le Front national (FN) de l’époque hébergeait une dualité profonde entre une ligne souverainiste et social-étatiste portée par Marine Le Pen sous l’influence de son lieutenant d’alors Florian Philippot et une ligne plus souverainiste-identitaire portée par Marion Maréchal Le Pen.

Oh certes, l’immigration et l’identité ont toujours été les thèmes de prédilection du FN devenu RN, et c’est bel et bien sur ces thèmes-là que Marine Le Pen a construit sa réputation. Mais parallèlement à cela, l’émergence d’un discours économique très étatiste sur les salaires, les retraites, le Code du travail, la monnaie – un discours au final très proche de celui de Jean-Luc Mélenchon – a eu tendance à faire de l’identité française un sujet parmi d’autres. Or l’on voit bien que le succès actuel de M. Zemmour tient notamment au fait qu’il ne parle que de ça et admet non sans une certaine complaisance qu’il n’a pas de compétences particulières en économie.

En 2017, aucun concurrent représentant la ligne essentiellement identitaire du parti ne s’est présenté, donc la dualité n’a pas atteint la surface du débat présidentiel. Le bloc FN est resté le bloc FN malgré les divergences idéologiques de fond.

Mais aujourd’hui, se profile Éric Zemmour, personnalité médiatique très connue, idéologiquement proche de Marion Maréchal Le Pen comme on a pu le constater lors de la convention des droites de 2019, très à l’aise avec les médias et entièrement centré sur la question de l’identité – et la dualité éclate au grand jour. La « nullité » de Marine Le Pen, son débat raté de 2017 que personne n’évoquait au FN à l’époque fait maintenant partie des arguments des pro-Zemmour. Les déçus de Marine et plus généralement de toutes les formations politiques de droite, ont l’impression d’avoir enfin trouvé leur homme providentiel, leur homme fort.

Car finalement, malgré la réalité de la dualité idéologique du Rassemblement national, les électeurs potentiels d’Éric Zemmour sont assez peu regardants sur le programme. Il leur suffit de savoir qu’il va sauver la France du péril civilisationnel dans lequel la précipite l’immigration. C’est ainsi que sur les réseaux sociaux, on voit se multiplier des déclarations du style : « Comme Lisnard n’y va pas, c’est décidé, je soutiens Zemmour » ! On nage en pleine confusion idéologique (encore qu’en 2016, ledit Lisnard s’est fait remarquer en tant que premier maire de France à prendre un arrêté anti-burkini bien médiatisé et parfaitement inutile).

Personne ne me fera croire qu’un candidat qui dit vouloir imposer ou interdire des prénoms, qui passe une bonne partie de son temps à vouloir réhabiliter Pétain tout en se disant gaulliste et qui vante le modèle démographique fermé du Japon (dont la population diminue depuis une dizaine d’années) soit porteur d’un projet politique sérieux. Libéral, encore moins. David Lisnard a certes ses petits tropismes politiciens et étatiques, mais du moins a-t-il, comme quelques autres, mis le doigt sur les vraies tumeurs de la France : son État obèse, sa bureaucratie délirante, ses prélèvements XXL, sa pusillanimité régalienne et la terrible médiocrité de ses services publics de l’Éducation et de la Santé.

Tout ceci me conduit à penser que dans les choix des électeurs de la droite au sens large, la composante économique libérale n’est pas importante. Elle ne figure là que de façon un peu opportuniste, comme le cache-sexe acceptable d’une demande pour une politique fondamentalement souverainiste et illibérale.

D’aucuns ont lu, et j’ai moi-même voulu lire dans la victoire de François Fillon (LR) à la primaire de droite de 2016 un tournant favorable aux idées libérales au-delà de l’économie. Mais peut-être fallait-il y voir surtout un rejet marqué du progressisme de gauche associé à une adhésion aux valeurs conservatrices du candidat sans prise en compte de tout ce que le libéralisme signifie, non seulement en économie, mais aussi pour les libertés individuelles – toujours jugées quantités négligeables dès lors qu’on se voit menacé par tel ou tel péril, le terrorisme, le Covid-19 ou la submersion civilisationnelle.

Je pense donc que si la candidature d’Éric Zemmour rebat largement les cartes pour le second tour, elle a aussi pour effet délétère de réduire le débat sur l’avenir de la France au seul sujet de l’immigration positionnée un peu trop facilement, un peu trop démagogiquement, comme l’unique cause de tous nos maux.

Commençons par retrouver de la compétitivité, de la croissance, de l’emploi et de la prospérité en réduisant le boulet étatique qui nous plombe. Soyons sérieux dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Soyons sérieux pour assurer la sécurité des biens et des personnes, première demande des Français lors des élections municipales de 2020. Démonopolisons l’éducation et libérons la santé au lieu d’étendre toujours plus la main étouffante de l’État (sur les psychologues dernièrement).

Quant à l’immigration, oui, c’est un vrai sujet. Mais un sujet qui découle en grande partie des thèmes ci-dessus, avec une mention spéciale pour notre État-providence tellement débridé qu’il constitue non seulement une distorsion colossale de nos équilibres socio-économiques, mais également un appel d’air très net à l’immigration.

Déconstruisons peu à peu ce modèle social déresponsabilisant et repensons aussi la question de l’aide internationale qui dans sa forme actuelle de milliards de dollars déversés en Afrique et ailleurs a pour effet d’attiser la corruption, les guerres ethniques et donc à nouveau les migrations. Car de ces distorsions (et d’autres que j’ai évoquées plus complètement ici) naissent une série d’effets qu’on déplore (filières clandestines, chômage élevé dans les quartiers « sensibles », échec de l’intégration, communautarisme, délinquance).

Voilà, je crois, ce que serait une politique vraiment libérale, respectueuse de la libre circulation des personnes et prenant en compte l’ensemble très imbriqué des difficultés françaises.

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